Le cargo, une leçon de vie.

Par Alain LAVELLE

Tout commence au port. La personnalité, l’historique de la ville, une information complète sur le cargo et l’attente impatiente constituent des facteurs essentiels à la réussite du départ.

En mars 2010, après m’être échappé avec difficulté de Santiago du Chili où je venais de subir un violent tremblement de terre, je m’étais réfugié sur les collines de Valparaiso, dans un petit hôtel de charme dominant la rade. Arrivé 48 heures avant la date prévue de mon embarquement, j’appris que le Bahia Blanca n’accosterait pas avant plusieurs jours, les quais ayant été endommagés par le séisme et qu’il mouillerait au large.

Une fois encore, l’impondérable imposait son calendrier. C’est avec bonne humeur que j’accueillis ce contretemps. Durant une semaine, j’arpentai les collines de Valparaiso et fréquentai assidûment bars et auberges du port. J’étais ébloui par les tags ornant les murs et les maisons de la ville. Déambuler jour et nuit dans une cité portuaire est une excellente introduction au cargo. L’embarquement devient le prolongement naturel du séjour à terre.

C’est connu : les voyages favorisent les rencontres, mais les passionnés de la mer apportent un plus. Intrépides, ils entreprennent et s’exposent avec insouciance au risque de l’inconnu. Dans mes errances nautiques, j’ai coudoyé des dizaines de personnages hors norme et hors raison. Il faut savoir les entendre pour comprendre ce que vivre veut dire.

Je pense à C…, Australien de 70 ans qui transportait dans sa Land Rover des touristes en quête de kangourous sauvages pour se payer son passe-temps favori : la pêche au gros au large de Sydney. Ou encore à I…, artiste peintre shootée aux antidépresseurs et aux hommes, qui sillonnait, perdue, les Marquises à la recherche d’un modèle indigène authentique et de paysages tropicaux intacts, dignes des premiers matins du monde. Dans la galerie de portraits atypiques il y avait aussi T…, ex-cuisinier à bord d’une goélette clandestine au sombre destin, qui finit par s’éprendre d’une Polynésienne bien en chair pour se transformer en artisan joaillier faiseur de colliers et de bracelets étranges. Enfin, je pourrais évoquer des groupes d’hommes. Je me souviens entre autres de l’équipage de l’Aranui : des marins à la masse musculaire impressionnante et aux tatouages originaux couvrant une grande partie de leur corps. D’une extrême gentillesse, ils dégageaient un mélange de force et d’affabilité qui vous rassurait tout en créant un climat amical. Durs au travail, mais aussi danseurs, musiciens, conteurs… ils administraient en permanence une dose de joie et d’optimisme qui faisait rendre l’âme à tous les grincheux de la Terre. Je pourrais citer d’autres hommes et femmes, épaves échouées sur le sable mouvant de leurs illusions, ou gagnants triomphants étalant leur récente fortune tel un trophée… mais c’est à chacun d’entre nous de profiter d’un voyage en cargo pour sortir de sa petite boîte aux mesures conventionnelles et s’ouvrir à la folie des oiseaux de passage.

J’ai l‘habitude de monter à bord dès que le bateau a accosté. Pendant douze ou vingt-quatre heures je prends la dimension de cette énorme masse métallique et jauge ses marins. Je m’approprie ma cabine confortable et généralement située au dernier étage du château juste sous la passerelle.

Ma cabine sur le Bahia Blanca

La réception du second et de l’équipage est toujours cordiale. Celle du capitaine, plus distante et hautaine, est un rappel de son pouvoir et de sa puissance. Pas de familiarités avec Dieu à bord ! Il faut rester humble, respectueux des règles, autonome, et maîtriser ses envies. Je suis d’abord un passager toléré, avant d’être totalement accepté puis d’intégrer l’équipe navigante.

Après une semaine de mer sans incident, la routine s’étant installée, l’atmosphère se détend et les relations se normalisent. Le voyage devient alors intense. J’ai pris mes marques, choisi mes interlocuteurs. Mes visites à la passerelle sont programmées. Ma cabine est mon repère, je m’y réfugie pour écouter des musiques enregistrées sur mon iPod ou je lis les livres que j’ai apportés. Il m’arrive aussi de me détendre au rythme régulier du moteur en écoutant la mer. Le magasin est mainenant ouvert. Je m’approvisionne en cigarettes, en bière et en whisky. Je suis hors du temps et hors lieu, loin des miasmes sanglants de la planète. RAS, c’est le bonheur !

Chaque matin, après un petit déjeuner copieux (bien meilleur que les repas souvent médiocres et gras), je m’initie à la physique de la navigation et prends connaissance des nouvelles de la nuit. J’examine les cartes maritimes. Je découvre notre position et j’interroge les prévisions météo, puis je respire un grand coup l’air du large avant de rejoindre le second ou le bosco pour connaître les tâches du jour. Par mer calme, le second mécanicien me propose l’inévitable visite de la salle des machines. Je me remémore celle de l’Utrillo deux ans auparavant. Coiffé alors d’un casque antibruit futuriste qui me faisait une tête d’automate, j’ai parcouru les trois niveaux contenant les ordinateurs, les quatre groupes électrogènes et la turbine qui produisent l’électricité, l’eau douce froide et chaude provenant d’une sorte de grosse bouilloire engloutissant et dessalant l’eau de mer et actionnant l’énorme hélice de six pales et de 7m de diamètre qui propulse le navire à plus de vingt nœuds. Je me trouvais au cœur d’une centrale électrique de 21.000 kWh nourrie par des centaines de tonnes de fioul lourd qui entraînait les sept cylindres et faisait vibrer les parois de cette armature de 200m de long. Imposant et bruyant, cet espace m’avait néanmoins frappé par son ordre et sa propreté clinique.

L’exploration du bateau se fait rapidement. Elle ne rompt point la monotonie des journées. La salle de gym avec sa petite piscine et sa table de ping-pong, parfois une bibliothèque plus ou moins bien fournie, la marche le long des coursives extérieures, le salon de l’armateur avec sa vidéo et ses films, les apéritifs avec les officiers, la soirée de l’équipage, les exercices de sécurité… telles sont les distractions les plus fréquentes.

Mais sur un trajet lointain intervient toujours un épisode planifié, un imprévu ou un spectacle insolite. Ainsi ai-je eu droit, entre Suez et Melbourne, en franchissant l’Equateur, au baptême que subissent ceux, jeunes marins ou passagers, qui passent la Ligne pour la première fois. Les festivités durent plusieurs heures. Les impétrants, menottés, sont livrés à un aréopage d’individus costumés en évêque illuminé, en magistrat alcoolique, en médecin charlatan, en valet corrompu, en gardes brutaux, en bouffons cruels et cyniques… au service d’un Neptune frêle, et de son épouse bouffie croulant sous de fausses pièces d’or. Cette amicale pantalonnade fut l’occasion d’une franche rigolade et nous valut d’ingurgiter un breuvage à base d’eau de mer aigre-doux qu’un bon apéritif a aussitôt effacé. A la suite de cette gaudriole nous reçûmes un diplôme de la CMA CGM attestant en vieux français que nous avions pénétré dans l’hémisphère austral à bord d’un de leurs navires.

J’ai aussi été témoin d’une fortune de mer. Au large du Panama, par une forte houle, le Bahia Blanca a secouru un bateau de pêche en perdition qui dérivait depuis trois jours, ses batteries mortes, dans un océan tumultueux et venteux. L’abordage du chalutier, en douceur, fut une épreuve de plusieurs heures. Le volume et la dimension de notre navire, 250m de long, ne facilitaient pas les préparatifs au remorquage. Positionner le cargo de telle manière que le petit bateau de pêche de 25m à peine puisse coulisser lentement le long de la coque, afin d’être arrimé à la poupe à distance respectable, constituait une opération dangereuse pour les hommes et le matériel. Elle se solda pour le bosco par un bras cassé, des dommages à la proue du bateau de pêche et un retard de 48 heures car notre vitesse fut réduite à moins de 5 nœuds afin de ne pas exploser la petite embarcation.

J’ai également observé des scènes inattendues et moins périlleuses : la sieste d’un gigantesque crocodile brun-gris qui se reposait, indifférent au bateau, sur une des berges du canal de Panama, une baleine monumentale qui croisa notre route au sud de l’Australie … En mer, il faut se montrer patient, à l’affût, guetter le moindre signe et refuser d’être blasé ou sceptique. Il est important de décrypter l’indice anodin, le bruit infime et les prémices des changements climatiques. La curiosité attentive est une qualité qu’il faut pratiquer si l’on veut capter la vitalité et la diversité des océans et des rivages.

Pour les amateurs de paysages et de travaux grandioses, le voyage en cargo offre de nombreuses opportunités. Hormis le spectacle et les couleurs de la mer qui changent au gré des humeurs de la météo, il y a aussi la terre vue du navire. Lorsqu’on emprunte le Canal de Panama on prend conscience de la géographie particulière et souvent hostile des lieux mais aussi de la démence et de la puissance des hommes qui se sont lancés dans des travaux titanesques, imposants ouvrages d’art qui surprennent encore aujourd’hui. Le cargo est un promontoire permettant d’observer une multitude de scènes et de se faire une idée assez précise du milieu marin ou terrestre dans lequel on évolue.

Passage du canal de Panama

La vision et l’organisation du port d’Alexandrie n’ont rien à voir avec celles des ports de Melbourne ou de Rotterdam. Chaque escale a son caractère et ses traditions. Le désordre bon enfant, les marchands ambulants sur leurs frêles canots, le comportement des dockers et l’attitude des pilotes d’Alexandrie n’ont rien de comparable avec ce qui se passe à Melbourne ou Rotterdam, lieux marqués par la rigueur, la productivité et l’exactitude à l’anglo-saxonne. Ces disparités traduisent des cultures différentes et suscitent une approche sociologique et économique propre à chaque contrée, plutôt qu’une hiérarchie des performances. En tant que témoins nous sommes là pour apprendre, comprendre et non pour juger.

Port de Melbourne
Port d’Alexandrie
Port de Rotterdam

Le cargo est un espace où discipline, professionnalisme et travail méticuleux se conjuguent naturellement. Pour des raisons d’efficacité et de sécurité, il ne peut y avoir opposition ou contradiction à l’égard des contraintes acceptées par les équipages et les passagers. Aucune incartade n’est tolérée. A Sydney, un marin ivre qui ne s’était pas présenté à son quart a été débarqué et renvoyé à ses frais dans son pays d’origine. Personne n’a plaidé sa cause. Cette cohésion et ce respect scrupuleux des règles sont d’autant plus remarquables que les équipages sont aujourd’hui métissés. A bord des cargos, j’ai rencontré des Français, des Roumains, des Polonais, des Philippins, des Anglais… Ils s’efforçaient de maîtriser leurs antagonismes et manifestaient une volonté évidente de coopérer dans la bonne humeur. Les dissensions et la mésintelligence n’avaient pas leur place à bord. Pour le voyageur, ces contacts sont une ouverture au monde et un rejet du sectarisme. Sans les perturber au cours de leurs tâches, il faut savoir développer les échanges avec eux. Ils parlent facilement de leur métier, leur existence, leur famille et leur pays. Ils n’hésitent pas à donner leur perception de la France et des Français. Instructif ! Ces dialogues bénéfiques n’imposent qu’une obligation (en dehors de la nécessaire courtoisie) : parler anglais. J’ai passé des heures pendant les quarts à dialoguer avec l’officier de service, souvent jeune et enthousiaste. Je ne voyais pas le temps s’écouler. Même au cours de longues traversées, pas une minute je n’ai éprouvé un début d’ennui. A chaque escale, après avoir visité la ville, je n’avais qu’une hâte : rejoindre notre cargo, véritable refuge protecteur.

Arriver dans un port ou le quitter est toujours une source d’émotion et de beauté. Parfois la progression du navire est lente et la côte paraît inaccessible. Je pense à Cartagena de Indias en Colombie. Sa vaste baie et ses fortifications anciennes semblaient nous éloigner du rivage à mesure qu’on progressait. Instant magique où l’on porte en soi un concentré de liberté et d’aventure.

Larguer les amarres et voguer vers l’ignoré provoquent une douce euphorie et une impression de totale indépendance. Partir loin et cheminer avec lenteur signifient que l’on n’est prisonnier ni de ses manies ni de ses racines. Le cargo devient alors le meilleur vecteur des désirs d’évasion et favorise le croisement de l’imaginaire et de la réalité. Mais au-delà du plaisir et du mystère de l’ailleurs, le cargo est une extraordinaire leçon appliquée de l’économie mondialisée et des tensions internationales. Pas un continent ni un océan n’échappe aux risques de guerre, de terrorisme, de piraterie et de révoltes populaires. Il ne s’agit ni d’ignorer ni de surestimer ces risques. Il convient simplement de se souvenir qu’il existe des zones géographiques dangereuses. Elles sont répertoriées. Les autorités nationales et les compagnies maritimes ont pris les dispositions visant à les réduire. En général les cargos les contournent, évitent certaines routes ou n’embarquent pas de passagers. Mais il existe des ports et des voies maritimes qui restent des passages obligés. Les côtes du Yémen et de Somalie, l’île de Socotra, le détroit de Malacca, les ports de Lagos, de Buenaventura… sont autant d’endroits où règnent des menaces diffuses et un péril permanent. En les abordant, j’ai été submergé par un sentiment bizarre, mélange de crainte, d’excitation et de force. J’ai respecté les instructions de sécurité mais j’avais du mal à considérer que l’énorme carcasse dans laquelle nous étions cloîtrés pût être fragile et vulnérable. Les portes des coursives et des cabines fermées à clef, les lumières éteintes, les veilles renforcées et attentives des marins, les messages d’alerte et de sauvegarde à intervalles rapprochés, le silence de l’équipage et des rares passagers, donnaient à notre cargo les allures d’un vaisseau fantôme.

Ces périls contemporains sont une composante de la mondialisation mais l’explosion du commerce des marchandises, l’ouverture des frontières, la baisse des droits de douane, les équipages de nationalités différentes et l’accroissement des échanges sont, à mes yeux, positifs car facteurs de progrès, de richesse et de tolérance. Les cargos que j’ai empruntés étaient construits en Corée, à Taïwan, en Roumanie…. Ils appartenaient à des compagnies françaises, allemandes, anglaises… Ils battaient pavillon de pays exotiques. Les conteneurs transportaient majoritairement des produits en provenance ou à destination de Chine ou d’Asie. Le cargo est beaucoup plus qu’une initiation originale au voyage, c’est une expérience humaine, économique et géographique inégalée. C’est plus captivant qu’un livre. Tous ceux qui rêvent de la mer devraient tenter cette aventure. Ils pourraient commencer par un cargo mixte, une traversée d’une semaine, avant de se lancer dans un voyage au long cours, mais qu’en aucun cas ils ne se privent de l’air du large qui leur procurera l’ivresse envoûtante des féeries océanes.

Pour poursuivre le voyage sous une autre forme

… et se faire des souvenirs lors des escales !

5 commentaires sur “Le cargo, une leçon de vie.

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  1. Cher Alain ,
    J’ai adoré ton article où tu nous permets d’appréhender de l’intérieur la vie et l’esprit qui règnent dans ces géants des mers . C’était passionnant et j’ai vraiment passé un bon moment .
    Pour entraîner il faut être entraînant et donner envie ! C’est totalement réussi !
    Ernest

    Aimé par 3 personnes

  2. Article très original et fort intéressant qui permet aux non-connaisseurs de se faire une idée assez exacte de ce qu’est un voyage en cargo. Merci, Alain, pour cette belle contribution à AEV.

    Aimé par 2 personnes

  3. Vraiment un très enrichissant moment de lecture,une ode aux voyages.Je voyage par procuration en lisant ce magnifique texte d’Alain qui nous fait appréhender les differents événements vécus par ces voyageurs d’un autre temps
    Vivement que je prenne mon sac pour être d’eux cela

    Aimé par 3 personnes

  4. Quel beau voyage que je viens de faire en lisant ce récit qui m’a rappelé ton excellent livre « Way out »
    ça donne vraiment envie de tenter l’aventure en cargo.
    « Avoir une belle plume c’est vanter le beau, le juste, le vrai » cette pensée d’Ahmed Khiat te va si bien.
    Merci Alain.

    Aimé par 2 personnes

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