Écran noir

Par Hugo Verlomme.

Le bateau file à grande vitesse sur l’océan. Seul à bord, le skipper est pressé d’arriver pour livrer sa marchandise. Il surveille l’océan depuis la salle des commandes bardée d’écrans et d’appareils. Un écran lui indique la météo extérieure et les prévisions, un autre écran lui montre le réglage des voiles, l’état du bateau, mais aussi l’océan devant la proue, avec détection des objets flottants, identification des cétacés ou des bancs de poissons.

La nuit, un écran lui montre le ciel étoilé et la position des astres. Et lorsqu’il veut se délasser, il allume un écran pour parler à sa famille en zoom, ou bien il se passe un film. Grâce à la technologie, plus besoin de mettre le pied dehors pour diriger le navire.

Jusqu’au jour où se produit l’inévitable bug. Coup de vent, tempête solaire, vague scélérate, peu importe, vient toujours un moment où la technologie se grippe et les écrans deviennent noirs.

Plus d’écrans ? Comment vais-je connaître ma route, ma façon de naviguer, la météo, le contenu de mes repas ?

Seule solution : sortir.

La lumière est aveuglante, l’océan immense donne le vertige, mais la vue est magnifique. Le bateau avance fidèlement, poussé par la brise, escorté par des dauphins étincelants.

Le temps passe, les écrans restent muets. L’homme écoute le ciel et l’océan, il cherche en lui les échos d’un instinct oublié. D’un temps où l’humain savait naviguer, pêcher, subsister par lui-même. Jour après jour, notre skipper réussit à s’organiser malgré la panne générale. Il garde le cap, la mer n’a jamais été aussi belle. Il observe le ciel, la forme des nuages, la course du soleil, la place des constellations, il observe la houle, les oiseaux, les poissons. Une ligne de traîne lui offre parfois une dorade coryphène ou un thon, il boit l’eau de pluie. Le temps s’écoule différemment. Le bateau trace sa route entre les grains et les arcs-en-ciel.

Quelle étrange sensation, pour cet homme qui a vécu confiné, au rythme des écrans et de la vitesse, et qui se retrouve baignant dans un bien-être inconnu au cœur de cette nature grandiose. Les embruns, le parfum du grand large, la coupole céleste, le souffle des baleines, sont autant de merveilles qu’il n’avait pas eu le temps de voir.

Et soudain, le skipper n’est plus du tout pressé d’arriver à destination ; pour un peu, il ferait même demi-tour. Lorsque les écrans se sont éteints, ses paupières se sont ouvertes.

7 commentaires sur “Écran noir

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  1. Quel retour aux sources de la sagesse ! Après la marche le long d’un canal, voici la navigation à vue : « l’homme cherche en lui les échos d’un instinct oublié ; le temps s’écoule différemment ; un bien-être inconnu… ».

    Sur un autre registre, ce récit m’invite à relire « Le vieil homme et la mer » d’Ernest Hemingway qui met en scène le combat de l’homme prédateur de la nature pour assurer sa survie.

    Encore une fois, texte et photos sont en harmonie : j’adresse un sincère remerciement à Hugo et à Nicole.

    Aimé par 4 personnes

  2. La technologie ne résout pas tout
    Un merveilleux moment de solitude sur cet océan magique
    Que de découvertes
    Merci à Hugo pour ce beau message

    Aimé par 5 personnes

  3. Merci beaucoup, Hugo,et félicitations pour ce bel article plein de philosophie. L’homme, devenu esclave de la technique, et dont il est involontairement séparé, redécouvre alors ses instincts véritables, sa capacité à s’en sortir. Il se ressaisit, relève le défi et comprend subitement de quoi tous ces appareils l’avaient privé auparavant: la beauté infinie de la nature, la magie des couchers de soleil sur l’océan, les oiseaux, poissons et cétacés magnifiques. Seul au milieu de l’immensité, il reprend conscience du miracle naturel qui l’entoure.
    Belle leçon pour nous tous qui devrions sans aucun doute lever le nez plus souvent de nos divers petits et grands écrans afin de ne pas passer à côté de l’essentiel!
    Très belle mise en page aussi, grâce à Nicole. Merci là aussi!

    Aimé par 4 personnes

  4. Merci Hugo pour ce beau voyage maritime comme quoi la technique ne fait pas tout et heureusement car sinon plus de rêve, plus de prise de décision, plus de réflexion…..et finalement on rate beaucoup de moments suspendus.

    Aimé par 3 personnes

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