Un sourire sur la pierre

par Alain MICHEL                                                

Première partie

 

ANGKOR, cachée au cœur de la forêt tropicale au nord du Cambodge, est l’une des destinations mythiques de l’Asie du Sud-Est. Cette énigmatique et colossale cité a alimenté la flamme et nourri l’imagination de nombreux voyageurs en quête d’exotisme et de spiritualité.

Symbole d’un monde disparu puis redécouverte, elle représente l’idée même de l’aventure, le reflet d’une humanité enfuie mais toujours présente.

ANGKOR est un livre de pierre qui raconte l’histoire du peuple Khmer qui ne fut qu’une longue suite de défis lancés à la nature autant qu’aux hommes.

 

Résumé de l’histoire de la cité d’Angkor

Du VIIIème au XIVème siècle elle fut la capitale d’un vaste empire qui s’étendait des côtes de la mer d’Andaman jusqu’à l’embouchure du Mékong au sud de la péninsule indochinoise.

Choisi vers l’an 800 par le roi Jayavarman II, le site bénéficiait d’une plaine au sol riche et fertile favorable à la culture du riz ainsi que de la proximité avec le lac Tonlé-Sap, réservoir abondant de poissons permettant de nourrir une nombreuse population.

Les Khmers avaient compris que pour échapper au cycle des moussons déversant sur leurs terres trop d’eau durant 4 mois et trop peu le reste du temps, il leur fallait retenir cette eau dans des bassins immenses, appelés Barays, pour la répandre sur les rizières durant la saison sèche. Grâce à une irrigation maîtrisée ils purent ainsi produire jusqu’à 3 récoltes de riz par an.

Merveille d’ingénierie hydraulique comprenant digues, canaux, collecteurs d’eaux usées et dotée d’un très dense réseau de routes de communications. Angkor devint au XIIIème siècle le plus grand complexe urbain de l’ère préindustrielle, une ville de 1000 km2 qui compta jusqu’à 800.000 habitants à son apogée.

Sa prospérité tenait à sa position stratégique au carrefour des routes commerciales entre l’Inde et la Chine.

La conjonction de plusieurs facteurs explique la décadence de l’empire khmer à partir du XVème siècle.

Des bouleversements géopolitiques dans le Sud-Est asiatique, une crise religieuse entraînant une crise dynastique, l’usure technique du système d’irrigation et peut-être aussi des événements météorologiques néfastes ont conduit  à la chute d’Angkor, à son pillage par les armées thaïes  et à son abandon par ses habitants .

Livrés à eux-mêmes, les temples furent progressivement envahis par la luxuriante végétation et sommeillèrent cachés aux yeux des hommes durant cinq siècles avant d’être redécouverts fortuitement par le naturaliste français Henri Mouhot en 1860.

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La construction de la cité d’Angkor

 Les rois khmers avaient introduit le culte du « devaraja », le dieu-roi, au brahmanisme hérité de l’Inde. Pour asseoir leur légitimité d’essence divine et affirmer leur puissance, chaque roi fit construire un temple sanctuaire, souvent en forme de pyramide carrée à 5 gradins, consacré à Shiva ou à Vishnu, les dieux supérieurs de la trinité hindouiste, et destiné à devenir leur mausolée après leur mort.

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A ce temple majeur de type « montagne » étaient souvent associés deux temples complémentaires construits « à plat » et dédiés à leurs ancêtres féminins et masculins.

Chaque nouveau règne était un recommencement, chaque nouveau roi s’employant à construire un temple pour protéger le royaume de son vivant et pour préparer son avenir dans l’au-delà, repoussant toujours plus loin les limites de la ville.

Les temples furent d’abord construits en brique puis en pierre et en latérite.

Les palais des souverains et les habitations du peuple étaient, eux, toujours réalisés en bois.

Le site se couvrit ainsi au cours des siècles de centaines de temples, certains mineurs, d’autres étant des chefs-d’œuvre d’architecture et l’aboutissement d’une longue évolution artistique. Ces temples n’étaient pas destinés à accueillir les fidèles mais ils représentaient avant tout la résidence des dieux sur la terre.

Orientés vers l’est comme les cathédrales dont ils sont les contemporains, ces temples rendaient hommage au soleil, symbole universel de la lumière divine.

La brique utilisée au début de la période angkorienne fut progressivement remplacée par la pierre.

Les Khmers trouvèrent des carrières de grès nécessaires à leurs constructions et à leurs sculptures dans les montagnes des Monts Kulen à 40 km d’Angkor. Le sous-sol leur offrit un gisement important de latérite, roche argileuse durcissant à l’air, qu’ils utilisèrent pour ne réserver la pierre qu’aux parois extérieures visibles destinées à être sculptées in situ.

Les bâtisseurs khmers n’utilisaient pas de mortier. Les pierres superposées étaient frottées entre elles jusqu’à obtenir des contours s’épousant à la perfection.

Les linteaux,  les murs et les frontons n’étaient pas sculptés dans des ateliers mais sur place, ne laissant aux sculpteurs aucun droit à l’erreur.

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L’architecture et la sculpture furent dans les premiers temps hérités de l’art indien en imitant l’architecture en bois des premiers sanctuaires.

Les sculpteurs khmers travaillaient la pierre comme ils l’auraient fait avec le bois. Fausses portes, balustres, colonnes, linteaux révèlent dans leur exécution la volonté de copier l’ouvrage de l’ébéniste et du charpentier.

On retrouve dans tous les temples des statues et des bas-reliefs qui décrivent les images des divinités du panthéon védique et hindou, des scènes mythologiques rappelant les textes sacrés épiques du Ramayana et du Mahabharata et des créatures fantastiques avatars des dieux.

Parmi elles :

 Les dieux du védisme, la religion mère de l’hindouisme

  • Indra le dieu des cieux présent sur les bas-reliefs chevauchant un éléphant tricéphale
  • Yama le dieu du jugement, des morts et de l’enfer
  • Varuna le dieu de l’océan
  • Kubera dieu de la richesse

 

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Les trois divinités majeures de l’hindouisme (La Trimurti)

  • Brahmâ, le dieu créateur du monde
  • Vishnu, le dieu de la conservation du monde
  • Shiva, le dieu de la destruction

Il est souvent représenté dans les temples sous la forme phallique du Linga

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Vishnu et Lakshmi
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Shiva et Parvati
  • Le Nagâ, cobra à 7 ou 9 têtes se retrouve souvent placé à l’entrée des temples. Cet être mythique représente le symbole de l’immortalité. A l’image du serpent changeant régulièrement de peau, les hindous lui associent le cycle de la renaissance après la mort.
  • Le Garuda, la monture de Vishnu, est un oiseau fabuleux, créature hybride entre l’aigle et l’homme.

Il est souvent représenté sur les murs d’enceinte des temples terrassant des nagâs dans leurs serres pour effrayer les démons.

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  • Les apsaras sont représentées dans tous les temples d’Angkor en position de danse, les deux jambes repliées dont une soulevée, les bras gracieusement levés. Ces créatures légendaires étaient des nymphes célestes nées du barattage de la mer de lait, le mythe fondateur de l’hindouisme.

Ces néréides étaient censées intercéder entre la terre et le ciel car leurs danses savaient depuis toujours séduire et convaincre les dieux.

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Les devatas, étaient des divinités sacrées gardiennes des portes des sanctuaires.

Leurs effigies en haut-relief les représentent debout, parées de bijoux, vêtues de sampots brodés, coiffées de riches tiares et de diadèmes. Elles incarnaient une part de beauté et de rêve dans un monde idéal de séduction.

7 commentaires sur “Un sourire sur la pierre

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  1. Mes compliments, Alain : un titre qui souhaite la bienvenue, des photos alléchantes et bien ciblées, un texte simple, clair, concis et documenté (enfin, on va pouvoir identifier toutes ces divinités qui animent les façades).

    J’espère qu’une courte bibliographie est prévue à la fin de la seconde partie que j’attends avec impatience !

    Aimé par 2 personnes

  2. Je partage l’avis de Danielle. En cette période où le monde entier est inquiet, où la morosité gagne l’ensemble des populations, ce sourire bienveillant que l’on retrouve sur toutes les statues fait un bien fou.
    Leurs divinités (les devatas) sont belles, gracieuses, séduisantes et paisibles. Mais plus que tout, je suis impressionnée par le travail des artistes, qui, comme le dit Alain, n’avaient pas droit à l’erreur, puisque devant travailler directement sur le lieu même du temple et non dans des ateliers.
    Un grand merci, Alain pour cette première partie riche en enseignement et en photos

    Aimé par 2 personnes

  3. A l’époque où les cathédrales de la chrétienté se lançaient à l’assaut du ciel, les Kmers élevaient eux aussi des temples en l’honneur de leurs dieux. Et leurs sculptures, admirablement bien rendues par les photos d’Alain, n’ont rien à envier à nos statuaires.
    J’ai admiré en particulier la reproduction en pierre des sculptures en bois qui avaient cours à la même époque en Inde.

    Aimé par 3 personnes

  4. Peu importe d’être insomniaque. Bien au contraire, c’est un Bonheur, quand je lis. J’admire Tout ce qui est écrit avec tant de détails intéressants , de  » Beautés qui ne sont pas nivelées « , ..Une  » Evasion  » sublimée. Merci, Monsieur.
    J’ai oublié d’ajouter » Magnifique » ! Mes sincères félicitations. Avec Vous…J’oublie le Confinement !

    Aimé par 1 personne

  5. Merci beaucoup et toutes mes félicitations, Alain, pour cet article fascinant,sur une civilisation hélas disparue, étonnante par sa culture et son architecture si différentes des nôtres. Les photos magnifiques sont parfaitement expliquées et les textes fort bien documentés entraînent le lecteur dans un monde exotique qui le subjugue et l’éblouit. L’attrait et le charme des lieux sont omniprésents dans toutes les descriptions et les beaux clichés. Merveilleux moment d’évasion pendant notre époque troublée.

    Aimé par 1 personne

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