Voyage en Arménie et hommage à Aznavour

par Hervé Barraquand.      

Mon séjour professionnel en Arménie à l’occasion du 17e Sommet de la Francophonie du 4 au 14 octobre 2018 a eu une résonance toute particulière avec la disparation quelques jours plus tôt de Charles Aznavourian, l’homme du peuple, l’Ambassadeur de ce petit pays enclavé, voire encerclé, mais attachant et résilient.

 

 

Erevan a rendu un hommage officiel et populaire à Charles Aznavour

carte

Nichée au sud de la chaîne du Caucase, entre la Turquie, la Géorgie, l’Azerbaïdjan et l’Iran, l’Arménie est la plus petite des 15 ex-républiques soviétiques (29 800 km2, 2,9 millions d’habitants, dont 1,8 pour Erevan) et ne représente plus qu’un dixième de la grande Arménie de jadis.  Sans débouché vers la mer Noire ou la mer Caspienne, l’Arménie est par essence un pays continental au climat très chaud en été et très froid en hiver, un pays de pierre, où le mont Ararat (5165 mètres) trône en majesté. Aujourd’hui situé en Turquie,  le mont Ararat apparaît dans la Bible comme le lieu où Noé s’échoue avec son arche et fonde la nouvelle humanité en descendant dans la plaine du même nom (Genèse 8.5) et reste pour les Arméniens le signe éternel de leur appartenance au monde des origines.

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Mont Ararat
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Plaine Ararat

Entourée par de grands empires et située sur la route de la soie et du commerce, l’Arménie a toujours lutté pour son existence et sa reconnaissance. Entre le XVIe et le XIXe siècle, l’Arménie occidentale est occupée par les Ottomans et l’Arménie orientale par les Perses. Puis les Arméniens subissent un génocide à grande échelle de la part des Turcs: le 24 avril 1915, 650 intellectuels, députés et notables d’Istanbul sont déportés et assassinés en Anatolie. Puis le couperet s’abat sur chacune des provinces selon un scénario identique : exécution sur place des élites, épuration des hommes de plus de 12 ans, déportation des femmes, enfants et vieillards à pied vers le désert syrien. Le 10 août 1916, la destitution du patriarche arménien de Constantinople signe la fin officielle de la présence arménienne dans l’Empire ottoman qui aura fait 1,5 million de victimes. Des réfugiés ont pu se rendre et s’établir en Russie, en Syrie, au Liban, en France et au Canada, constituant la diaspora arménienne, dont les transferts d’argent vers l’Arménie représentent aujourd’hui l’équivalent du budget de l’Etat. Le recueillement au sein de l’imposant mémorial du génocide arménien qui surplombe Erevan figure systématiquement au programme officiel de tout homme d’Etat étranger en visite dans le pays.

 

Le pays profite de la Révolution russe pour fonder en 1918 la 1ère république démocratique de l’Arménie, mais deux ans plus tard il est de nouveau soviétisé et les intellectuels et opposants sont par la suite systématiquement éliminés par Moscou. Il faudra attendre le 21 septembre 1991 pour que l’Arménie devienne indépendante, même si elle reste tributaire au niveau  économique et énergétique de la Russie tout en bénéficiant  de sa protection. Une crise demeure, celle concernant la zone du Haut-Karabakh, enclavée dans l’Azerbaïdjan et majoritairement peuplée d’Arméniens, qui s’est auto-proclamée indépendante, sous le nom de «République d’Artsakh» le 2 septembre 1991 mais n’est pas reconnue par la communauté internationale.

Ces derniers mois, l’Arménie a été le théâtre d’une « révolution de velours » dénonçant la captation des richesses par les oligarques du président, la pauvreté et la corruption.

Contemporaine de Rome, Carthage et Samarkand, Erevan, est une des plus vieilles villes du monde, comme l’atteste l’inscription en cunéiforme de la fondation d’Erèbouni par le roi ourartéen Arguichi Ier datant de -782 avant J.C. Ville commerciale, elle subit dévastations et occupations tantôt par les Perses, tantôt par les Turcs aux XVIe et XVIIe siècles. A partir de son rattachement  à l’empire russe (1828), elle se développe pour compter 200 000 habitants en 1918, année où elle est proclamée capitale. Insalubre, elle est complètement transformée par l’architecte et urbaniste Alexandre Tamanian dans les années 1930, qui opte pour un style mélangeant l’architecture médiévale et le monumentalisme soviétique. Le nombre important de  manuscrits et de parchemins rassemblés dans le musée Matènadaram, sanctuaire du livre et de la mémoire (environ 17000 pièces) s’explique notamment par le fait que l’alphabet Arménien fut codifié dès 405.

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Place de la République à Erevan
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Palais du gouvernement et son horloge
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Musée national d’histoire et galerie nationale de peinture
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Hotel Marriott

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Temple de Garni*

Dans les environs d’Erevan, au cœur de la plaine d’Ararat, se trouve le temple de Garni situé dans le village du même nom, habité depuis le Ve millénaire av. J.C. Il s’agit du seul temple païen de l’ex-empire soviétique. Périptère gréco-latin à 24 colonnes ioniques, il a été construit entre le Ier et le IIIe siècle.

 

*Le raisin (symbole du christianisme) et la grenade (symbole de la déesse Anaïde de la maternité et de la fécondité) sont souvent représentés sur les frises qui ornent le temple de Garni.

Ce site, occupé par les Romains, a donné le nom de « garnison » après que ces derniers eurent basé leurs troupes à Garni lors du conflit avec l’Empire parthe. Détruit par les invasions multiples puis par le séisme de 1679, l’édifice a été reconstruit entre 1970 et 1976 et figure au patrimoine mondial de l’Unesco.

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Site de Garni

Le Monastère rupestre de Guèghard (XIIIe siècle) représente l’architecture arménienne médiévale à son apogée. Exceptionnellement bien conservé, il s’élève à l’entrée de la vallée de l’Azat, au pied du chaos de roches d’une beauté sauvage. La tradition attribue à Grégoire l’Illuminateur la fondation du monastère originel (IVe), détruit par les Arabes après le Xe siècle. Reconstruit à partir du XIIIe siècle, il prit le nom de Sainte-Lance (Soub Guèghard) car il abritait la relique de la lance ayant percé le corps du Christ. Ce complexe comprend une partie visible (l’Eglise Saint-Sion, le Gavit, les cellules et bâtiments divers, l’enceinte) et une autre masquée du regard car taillée dans la roche (deux églises et deux mausolées). On remarquera la présence d’un magnifique narthex dans l’Eglise Saint-Sion (1215), espace intermédiaire avant d’accéder à la nef, lieu de transition entre l’extérieur et l’intérieur, entre le profane et le sacré.

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Site Guéghard
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Monastère Guéghard
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Autel Guéghard

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Composition sculptée surmontant le caveau du Prince Roch et de sa femme (1283)

L’Arménie compte sur l’ensemble de son territoire plus de 50 000 Khatchkar, « croix de pierre », symbolisant l’arbre de vie ou le saint signe de la victoire sur la mort.

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Elles représentent la christologie de l’église arménienne, car elles n’évoquent pas la mort du Christ, mais sa nature divine. Elles peuvent être dressées, encastrées, rupestres ou en chapelle.

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Blotti à 1925 mètres d’altitude, le Lac Sèvan est l’un des plus grands et des plus hauts lacs de montagne du monde. D’un périmètre de 220 kms, d’une superficie de 1400 km2 et d’une profondeur moyenne de 41 mètres, il forme un espace maritime interne autrefois appelé « mer de Guègham ».

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Lac Sévan

Sur sa rive nord  s’élève le monastère Sevanavak. De ce complexe fondé au XIXe siècle et détruit dans les années 1930,  ne subsistent que deux églises en tuf noir qui dominent le lac.

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Monastère Sevanavak

 

9 commentaires sur “Voyage en Arménie et hommage à Aznavour

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  1. La folie des homme fait que souvent l’Histoire est tragique et les civilisations mortelles. Il est nécessaire de le rappeler pour espérer que les horreurs ne se répètent pas. Merci Hervé pour cet article éclairant.

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  2. Merci Hervé pour cet article qui met en lumière ce pays et ce peuple pour lequel l’ensemble des nations a pendant de nombreuses années pudiquement détourné les yeux, afin de ne pas reconnaître le génocide. Son histoire est passionnante et donne envie d’aller plus loin dans la découverte
    Pourquoi pas en allant sur place ?

    Aimé par 1 personne

  3. Merci pour cet article sur ce pays qui est malheureusement plus connu par le génocide et par l’important tremblement de terre qu’il a subi. Heureusement de nombreux arméniens exilés comme Aznavour, Henri Verneuil, Djorkaeff…..ont
    contribué à le faire mieux connaître.

    Aimé par 2 personnes

  4. Quand on pense « Arménie » c’est le mot « génocide » qui vient immédiatement à l’esprit. Mais connaît-on précisément les origines d’un tel massacre ? Il me semble que sur ce sujet l’article, fort intéressant par ailleurs, aurait dû consacrer quelques lignes sur les raisons qui ont amené les Turcs à vouloir éliminer tout un peuple.

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  5. j’ai fait le même voyage que vous et aux mêmes dates et je trouve que vous avez bien résume le ressenti de ce magnifique pays trop méconnu .Merci pour cet écrit

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  6. Je n’irai sans doute jamais en Arménie, à mon grand regret, car vos Khatchkars me font rêver : j’ai lu la page Wikipédia à ce sujet et je trouve très beau le fait de transformer une croix de supplice en arbre de vie …

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  7. Merci Daniel pour votre commentaire. Je partage votre opinion mais je n’ai pas voulu détailler la genèse du génocide des arméniens et parler des autres choses qui caractérisent ce pays, qui montrent sa beauté et son histoire que l’Empire Ottoman a voulu faire disparaître. Les causes de ce génocide abominable sont très bien explicitées et montrées en images et témoignages dans le documentaire diffusé par France 5 dimanche dernier (11/11) intitulé « génocide arménien, le spectre de 1915 » que l’on peut voir à l’adresse suivante: https://www.youtube.com/watch?v=O6RAdtbm_sU

    Les recettes habituelles de la haine de l’Autre et de la construction d’un Etat nation diabolisant une race, une ethnie, une religion ont été combinées à une purge à la soviétique.
    Pour moi, rien de plus vrai que cette phrase de Romain Gary dans son essai « Pour Sganarelle » (1965):  » le patriotisme, c’est d’abord l’amour des siens, le nationalisme, c’est d’abord la haine des autres ».

    Enfin, je recommande également le très beau « Voyage en Arménie » sur le site d’Arte: https://www.arte.tv/fr/videos/073129-000-A/voyage-en-armenie/

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  8. Le livre « La grande guerre » de Pierre Miquel consacre naturellement un passage important au génocide arménien, qui montre que les raisons du massacre sont diverses et complexes.
    J’irai naturellement voir le youtube de France 5 pour compléter mon information.
    Merci pour ces liens!

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  9. Merci, Hervé, pour cet article très instructif sur l’Arménie et toutes ses richesses. Il est exact que le simple fait d’évoquer l’Arménie nous fait automatiquement penser à l’affreux génocide qu’elle a subi. Cependant, sans négliger son passé tragique, je trouve très louable votre intention de nous montrer toute la beauté naturelle et architecturale de ce pays assez peu connu afin de changer notre regard et de nous faire appréhender cette région du monde de manière différente.

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