Voyage en Crimée (1787)

par Daniel SUEUR

d’après H. TROYAT

 

Saint-Pétersbourg, le 18 janvier 1787. Le thermomètre marque -17°C lorsque le cortège quitte le palais impérial. Quatorze traîneaux emportent Sa Majesté Catherine II, des ministres, des grands dignitaires et des diplomates.

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Ce sont des maisonnettes montées sur patins, dotées de tout le confort, dans lesquelles on peut se tenir debout. Huit à dix chevaux sont nécessaires pour les tirer.

 

 

 

La « suite » et les serviteurs s’entassent dans cent soixante-quatre traîneaux plus modestes. Six cents chevaux attendent à chaque relais. Pour guider les conducteurs, d’énormes bûchers seront entretenus nuit et jour jusqu’au passage du convoi.
L’objectif est de rallier la Crimée à l’invitation de Potemkine, ex-amant de la souveraine, devenu Prince de Tauride et gouverneur des provinces du sud. Des provinces récemment conquises sur les Ottomans et quelques Tatars.

 

 

 

Voilà plus de six ans que Potemkine met en valeur ces nouveaux territoires et le moment est venu de faire admirer son œuvre par la souveraine.

Un voyage éminemment politique, mais aussi voyage de détente pour la tsarine, sans réelle contrainte de temps puisqu’il durera plus de six mois.

 

 

 

Les conditions météo et l’état des voies de communication prendront toutefois leur part dans la durée de ce déplacement de quelque trois mille kilomètres.

 

 

 

L’hébergement est assuré dans des maisons appartenant à la couronne ou à des particuliers qui ont reçu les crédits nécessaires pour mettre leur demeure en état. Lorsque les voyageurs mettent pied à terre, des plats chauds les attendent, servis dans de la vaisselle et du linge neufs qui seront laissés en cadeau aux hôtes de l’étape.
L’impératrice est reçue par le gouverneur de chaque province et elle passe un ou deux jours dans les villes les plus importantes. Les foules accourent et se prosternent.
Le 9 février, le cortège arrive à Kiev après avoir parcouru quatre cents lieux.

Catherine va s’y arrêter pour se reposer en attendant la venue du printemps.

 

 

 

Des délégués de tous les pays affluent alors pour lui rendre hommage :
Cosaques du Don, Tartares, Kalmouks, Kirghiz, … Tous ces envoyés sont logés et nourris aux frais de Sa Majesté.
Au fil des jours, l’ennui finit par s’installer et lorsque des salves d’artillerie saluent la débâcle du Dniepr et l’arrivée du printemps, chacun est impatient de reprendre le voyage. Potemkine, en parfait metteur en scène et toujours soucieux de plaire, a décidé que le voyage se poursuivrait par voie d’eau. Le Dniepr est large mais pas toujours navigable, plusieurs cataractes jalonnant le parcours.

 

Qu’à cela ne tienne, Potemkine fait sauter quelques rochers et creuser quelques bancs de sable qui auraient gêné la navigation.

 

 

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Sept galères gigantesques, peintes en rouge et or, sont réservées à la tsarine et à ses hôtes de marque.

 

 

 

Soixante-treize autres, plus sommaires, transporteront le « petit personnel ». Il faudra trois mille hommes, la plupart galériens rivés à leurs rames, pour actionner toutes ces embarcations.

 

A bord de chaque bateau de luxe, c’est le grand confort : dans chaque cabine, cabinet de toilette, lit douillet, divan, fauteuils et bureau d’acajou. Dans les parties communes, salle de douillet, divan, fauteuils et bureau d’acajou. Dans les parties communes, salle de musique, bibliothèque, et sur le pont une tente pour prendre l’air à l’abri du soleil.
Les repas des intimes se prennent sur la galère de Catherine, mais une galère spéciale, avec une salle à manger de soixante-dix places, réunit les convives pour les réceptions importantes.

La descente du Dniepr va se dérouler avec lenteur et magnificence. La flottille longe des villages riants, accueillants et prospères. Les maisons sont décorées de guirlandes et de tapis. Pas une masure délabrée, pas un mendiant en vue.

 

 

Le soir, des feux d’artifice.Potemkine est encore passé par-là. Pendant la nuit, des équipes d’ouvriers dissimulent des bicoques croulantes derrière des architectures légères, en bois peint.

 

 

Ce sont les « villages à la Potemkine » (cette pratique se retrouve dans les années 1960, au Tibet quand les autorités chinoises conduisaient des visiteurs étrangers dans une ferme, une usine ou un hôpital modèles). Les images proposées ci-dessous en illustrent l’idée, on l’aura compris.

 

 

 

 

Parfois des troupes de cavaliers cosaques envahissent les berges et se livrent à des jeux équestres qui ravissent les voyageurs. On retrouvera les mêmes guerriers le lendemain, sous un autre costume : la figuration se déplace avec les bateaux.
Potemkine, c’est vraiment le roi du trompe-l’œil !

Une cérémonie particulière est prévue au sud de Kaydak: la pose de la première pierre d’une ville nouvelle Iekaterinoslav (Gloire de Catherine), qui deviendra Dniepropétrovsk.

C’est à Kaydak que les cataractes obligent à abandonner les galères et que toute la compagnie doit poursuivre sa randonnée par la route, à travers la steppe.

 

 

Et l’arrivée à Kerson sera saluée par tous comme une victoire sur l’obsédante monotonie des plaines du sud. Catherine rendra ici un hommage appuyé à son ex-amant : il y a six ans à peine que cette ville est tombée aux mains des Russes et Potemkine en a fait une cité de première grandeur. Un port très actif, des entrepôts pleins de marchandises, une ville débordante d’activités avec des boutiques proposant entre autres, des articles à la dernière mode de Paris.
Après quelques jours de repos, la caravane reprend sa marche vers Perekop. On est en pleine steppe et la nuit se passe sous des tentes richement décorées et meublées. Celles des hôtes de marque sont soutachées d’argent et celles qui abritent l’impératrice, Potemkine et les ambassadeurs sont, en outre, parsemées de pierres rares qui scintillent dans la pénombre.
On arrive en Crimée, prise aux Turcs quatre ans plus tôt. La traversée de cette province, farouchement musulmane, par des chrétiens qui en sont devenus les souverains, ne se fait pas sans appréhension. D’autant plus que pour manifester sa sympathie envers la population Catherine a renoncé à être gardée par des troupes russes pour faire confiance au loyalisme de ces tribus qui se sont «volontairement» rangées sous son drapeau. Pari gagné, mais pari risqué lorsque arrivent pour accompagner les visiteurs douze cents cavaliers tartares, superbement vêtus et armés jusqu’aux dents… qui témoigneront à Catherine une fidélité sans défaut.
A Bakhtchisaraï la tsarine s’installe dans l’ancien palais du Khan et prend le temps de découvrir les douceurs de la Crimée : sous une chaude lumière méridionale, c’est une profusion d’oliviers, de palmiers, de jardins débordants de roses, de lauriers, de jasmins.

Il faut pourtant songer au retour, avec, à Poltava, une étape mémorable, cette fois encore organisée par l’infatigable metteur en scène Potemkine. La ville de Poltava a connu en 1709 la victoire des troupes de Pierre le Grand sur celles du Suédois Charles XII. Devant les voyageurs ébahis, cinquante mille hommes, habillés les uns en soldats russes, les autres en soldats suédois, vont reproduire par leurs manœuvres les différentes phases de la bataille.
Après cette exhibition militaire, le cortège des voitures continue sa lente progression vers le nord par Koursk, Orel, Toula, Moscou.

 

Au rythme des réceptions, bals, spectacles et feux d’artifice, on se rapproche de la capitale.
La randonnée tire alors à sa fin. Catherine distribue à ses compagnons de route des médailles frappées à l’occasion de l’événement, avec d’un côté le profil de la tsarine, et de l’autre l’itinéraire du voyage.

 

Le 22 juillet 1787, après plus de six mois d’absence, Catherine rentre à Saint-Pétersbourg et le cortège se disperse.

 

On ne peut achever ce récit de voyage sans évoquer le contenu politique de ce qui restera pour Catherine II une période de représentation et de détente, mais aussi de travail aux affaires de l’Etat.
Perdue dans les steppes du sud, elle continue à gouverner son empire comme si elle était dans son palais de Saint-Pétersbourg. A chaque halte, des courriers arrivent jusqu’à elle, venant des quatre coins du monde.
Elle sait aussi se mettre au niveau de ses hôtes, avec une simplicité qui ravira ses invités. Pendant les haltes, les voyageurs changent de place pour retrouver la tsarine et l’enfant gâté qui l’accompagne, Alexandre Mamonov,

Mamonov

 

surnommé l’Habit rouge (il est alors âgé de 29 ans et il y a 29 ans d’écart entre les deux amants). On raconte des histoires, on se répand en papotages, charades, petits jeux, bouts rimés.
Elle traite ses hôtes de marque avec bonhomie mais aussi avec la distance qui s’impose entre personnages de conditions différentes.

 

De Ligne

 

 

A Kiev, elle accueille le prince de Ligne, avant-coureur de son souverain Joseph II d’Autriche, qui rejoindra le cortège à Kaydak.

 

 

 

 

 

 

Poniatowski

A Kaniev, c’est Stanislas-Auguste Poniatowski qui monte à bord. Après vingt-huit ans de séparation, il a obtenu la grâce de revoir celle qui l’a fait roi de Pologne. Il vient en ami, avec l’espoir d’évoquer avec la grande duchesse qu’il a connue les doux moments du passé, mais l’accueil restera fort protocolaire. Lorsqu’il évoquera le sort de ses concitoyens placés de fait sous la férule de l’ambassadeur de Russie en Pologne, Catherine l’écoute avec une aimable indifférence. Poniatowski la quittera, pâle et désespéré. Il vient de voir une femme sinon sans cœur, du moins sans mémoire.

Deux autres personnages importants auront effectué l’intégralité du voyage avec la tsarine : le comte de Ségur, ambassadeur de France, et Fitz-Herbert, ambassadeur d’Angleterre. Deux personnages aux mœurs policées mais adversaires féroces, notamment dans la conquête du marché russe, que l’on dirait aujourd’hui « émergent ». On imagine le plaisir secret qu’aura éprouvé la tsarine à emmener pendant une aussi longue période, et dans des espaces aussi confinés, ces deux émissaires de pays concurrents.

 

 

 

Les Anglais sont déjà bien implantés en Russie avec des accords commerciaux conclus depuis 1854 et la création de comptoirs dans diverses régions du pays. La France, avec bien du retard, vient de signer le 11 janvier un accord commercial du même type. Ségur en a été le maître d’œuvre et le fait qu’il soit invité comme son homologue anglais au voyage en Crimée le 27 du même mois n’est sans doute pas étranger à l’événement.
Potemkine et Ségur sympathisent pendant le voyage. Le prince de Tauride, gouverneur de cette belle région qu’il a mise en valeur a-t-il imaginé la possibilité d’obtenir pour son fief une extension de l’accord commercial signé tout récemment ? Il incite Ségur à préparer un projet qu’il se fait fort de faire accepter par l’impératrice le soir même. Excitation de notre ambassadeur qui se précipite pour prendre papier et plume dans son écritoire. Las, celui-ci est fermé et son domestique s’est absenté, emportant la clé. Qu’à cela ne tienne, il demande à Fitz-Herbert de lui prêter son nécessaire à écrire. Celui-ci s’exécute aussitôt et c’est avec la plume de l’ambassadeur d’Angleterre et sur son papier à lettre que Ségur rédige son projet d’accord. Le document sera signé et lorsqu’il apprendra dans quelles conditions il a été préparé, Fitz-Herbert s’amusera, avec fair-play, de sa mésaventure diplomatique.

Le voyage est bien terminé mais la présence de Catherine en Crimée a provoqué, à Constantinople, une colère que les alliés de la Porte* vont attiser. L’Histoire va reprendre son cours avec, un mois plus tard, une nouvelle guerre russo-turque …

 

*Les Britanniques, les Prussiens et même les Français (qui travaillent par ailleurs à moderniser l’armée turque !)

2 commentaires sur “Voyage en Crimée (1787)

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  1. Impressionnant voyage, surtout compte tenu des conditions de voyage et de température, mais rien n’arrête cette tsarine dont le règne, mais aussi, la vie amoureuse sont hors du commun. Merci de nous avoir fait voyager à ses côtés !

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  2. Je viens de relire votre article et le chapitre 22 du livre d’Henri Troyat « Catherine la Grande » publié en 1977 : vous avez le grand mérite d’avoir réussi à illustrer ce récit de voyage, tout en soulignant l’idée originale du « façadisme » que l’on doit donc à Potemkine, dès 1787 ! Votre carte rend sensible la distance parcourue en 6 mois avec les moyens de locomotion et de communication de l’époque, surtout en Russie.

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