Blaise Cendrars: la poésie du voyage

par Alain Lavelle

 

ART POÉTIQUE ET VOYAGES

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Le 6 septembre 2017 j’embarquais à bord du MS ASTORIA direction Manaus et l’Amazonie pour 45 jours de navigation. À bord de ce petit paquebot à l’ancienne construit en 1948, Blaise Cendrars m’a accompagné tout au long de mon périple.

 

 

Nombreux sont les poètes qui ont été et sont inspirés par le voyage, la flânerie et l’errance. L’esprit d’aventure, le vagabondage et l’illusion des paradis lointains ont alimenté leur imaginaire, nourri leurs rêves et exacerbé leur espérance ou leur désespoir. Le mystère de l’inconnu, le souvenir embelli d’un cheminement dans une terre étrangère, la rencontre éphémère d’une égérie au parfum exotique, des paysages sauvages aux couleurs flamboyantes, des étendues marines ombragées par de merveilleux nuages qui laissent entrevoir l’infini, une humanité métissée à la dérive… constituent le terreau de toute poésie évoquant l’âme des poètes.
Je pourrais vous parler de Rimbaud, génial, téméraire, routard infatigable :

Rimbaud

« Je m’en allais les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal :
J’allais sous le ciel, Muse ! Et j’étais ton féal ;
Oh ! Là ! Là ! Que d’amours splendides j’ai rêvées ! …. »
Ou encore :
« …J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets ! …
 »

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Baudelaire aussi, à lui seul, peut illustrer la consanguinité entre l’art poétique et le voyage. Qui ne connaît « L’homme et la mer » ou «L’invitation au voyage » ?

« Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer
… »

« Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur,
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble ! …
Là, tout n’est qu’ordre et beauté
Luxe, calme et volupté… »

Et tant d’autres poèmes : l’albatros, le voyage, parfum exotique, bohémiens en voyage, un voyage à Cythère, la vie antérieure….

Comment également ne pas citer Apollinaire et la « chanson du mal-aimé » ou « les migrants de Landor Road ».

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« … un soir de demi-brume à Londres
Un voyou qui ressemblait à
Mon amour vint à ma rencontre
Et le regard qu’il me jeta
Me fit baisser les yeux de honte… »

« …Les vents de l’Océan en soufflant leurs menaces
Laissaient dans ses cheveux longs baisers mouillés
Des émigrants tendaient vers le port leurs mains lasses
Et d’autres en pleurant s’étaient agenouillés
Il regarda longtemps les rives qui moururent… »


La liste des poètes illustres qui évoquent le voyage et l’ailleurs est longue : …du Bellay, Hugo, Nerval, Verlaine, Lamartine, Chateaubriand, Leconte de Lisle, Richepin, Aragon, Césaire, Saint-John Perse, Desnos, Senghor, Cadou…
Cet inventaire désordonné et non exhaustif montre que le voyage est inhérent à la poésie:  voyages géographiques mais également voyages des sens. L’itinérance est bien source d’illumination poétique.

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Pour moi, l’homme qui exprime avec un immense talent, au plus profond de son être cette symbiose est Blaise Cendrars. Érudit, légionnaire, aventurier, en quête de sensations fortes au contact des plus humbles et des damnés de la terre, confronté à la réalité brutale de l’existence, il a toujours fait preuve d’une profonde humanité.

Ses écrits, poèmes, romans et reportages portent la marque de la véracité de son vécu auprès de ces parias hors du commun. Culturellement éclectique, musicien, écrivain, artiste, cinéaste, journaliste, ses savoirs et sa vitalité débordaient largement sa vocation de poète et de romancier. Dans sa quête littéraire et artistique, il rejetait toutes écoles idéologiques ou groupements. Homme libre, capable de fréquenter n’importe quelle couche sociale, il refusait d’être prisonnier de ce qui pouvait s’apparenter à une doctrine ou à un système.

De caractère indépendant, amoureux de la France (Suisse d’origine, son nom de naissance est Frédéric Sauser), engagé volontaire dans la légion étrangère en 14-18,

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sensible aux femmes, pilier de bibliothèques, toujours en partance, il avait dès son plus jeune âge deux passions : le voyage et l’écriture. Don Quichotte du XXe siècle, combattant les totalitarismes, plus proche des anarchistes que des bien-pensants, il connut sous différents cieux plusieurs vies, la misère et la gloire. Crève-la-faim et bourlingueur, il n’a jamais trahi l’écriture. Auteur, biographe, traducteur, directeur de collections et grand reporter, son œuvre s’est construite à partir de ses périples et de ses traversées océaniques.

Noctambule, fréquentant assidûment bars, brasseries et tripots, aimé du peuple, des gitans et des gens cultivés ouverts au monde, il avait un faible pour les personnages au parcours atypiques. En dehors de la France, trois pays l’ont particulièrement marqué : la Russie (adolescent, il a été apprenti joaillier et vendeur de camelotes en Russie Occidentale, en Sibérie et en Chine), les États-Unis (séjours à New York où il a souvent galéré), et surtout le Brésil, sa deuxième patrie d’adoption qui avait fait de lui une icône avant-gardiste (il s’est rendu 5 ou 6 fois au Brésil).

En mouvement perpétuel, il s’est lié d’amitié avec les plus grands noms de la littérature, de la peinture (même s’il disait que les peintres l’ont déçu) et de la musique. J’en citerai quelques-uns : R.M. Rilke, G. Apollinaire, G. Le Rouge, P. Soupault, A. Breton, J. Cocteau, E. Peisson, H. Miller (très proche), J. Dos Passos (première rencontre à Monpazier où Cendrars faisait des recherches sur Jean Galmot), F. de Castro (il a traduit son beau livre sur l’Amazonie, « Forêt Vierge »), E. Hemingway, R. Fallet… Delaunay, Chagall, Léger, Braque, Modigliani, Picabia, Soutine, Kisling, Picasso, Van Dongen… Honegger, Milhaud, Poulenc, Stravinsky, Cole Porter…

À cette énumération incomplète, il convient d’ajouter que Cendrars a été un proche d’Abel Gance. Pendant des années, il a été son assistant, puis cinéaste. « Écrivain à main unique », amputé de son avant-bras droit pendant la guerre, ce fou d’écriture, navigateur éternel, avait dompté sa « main amie » pour assurer sa production littéraire. Conteur d’histoires vraies, héraut de la culture moderne, son œuvre prend ses racines dans ses tribulations à travers les continents. Le danger l’attirait, nourrissait sa soif de vivre, bousculait ses sens et troublait sa vision de la réalité. Les migrants, les équipages, les trafiquants, les caboclos*, les paysages hallucinants (je pense à l’Amazonie) … enrichissaient son inventivité.

Ses écrits respirent son nomadisme et les miasmes de notre planète. Il y a un côté dantesque dans ses descriptions, dans ses récits radiophoniques et sa prose ; une incroyable volonté de vivre et de se battre.
Je ne parlerai pas de ses romans, même si je conseille fortement la lecture de « Moravagine » et de « l’Homme Foudroyé » ; j’insisterai davantage sur ses poèmes pour illustrer mon propos.
Lorsqu’on lit son recueil « Du monde entier au cœur du monde » qui reprend la totalité de sa poésie, non seulement nous suivons son évolution mais nous comprenons que sa créativité foisonnante est ancrée dans l’authenticité sombre de son époque. Avec sa gueule de baroudeur façonnée par sa combativité, sa bravoure et son intégrité il en imposait à son auditoire. Il n’a renoncé à aucune de ses entreprises quels que soient les obstacles. Opiniâtre et accrocheur, les voyages le revitalisaient.

Souvent démuni, il est resté fidèle à ses convictions. Son incapacité à endosser son rôle de père était sa seule faiblesse, sa meurtrissure intime. Homme lettré, ni docte ni embourgeoisé, il considérait « qu’écrire c’est brûler vif, mais c’est aussi renaître de ses cendres ». Loin de tout académisme, refusant de porter l’habit officiel de poète, voulant être l’autre et cultivant le sentiment d’être partout en exil, il a bâti son œuvre et sa légende en s’immergeant dans les contradictions et les détresses de ses semblables.
« Toute vie n’est qu’un poème, un mouvement. Je ne suis qu’un mot, un verbe, une profondeur, dans le sens le plus sauvage, le plus mystique, le plus vivant. » écrivait-il. Les extraits de quelques-uns de ses poèmes sont l’illustration parfaite de ce qu’il énonçait.

Pâques à New-York.
« …D’immenses bateaux noirs viennent des horizons
Et les débarquent, pêle-mêle, sur les pontons.
Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols,
Des Russes, des Bulgares, des Persans, des Mongols.
Ce sont des bêtes de cirque qui sautent les méridiens.
On leur jette un morceau de viande noire, comme à des chiens.
C’est leur bonheur à eux que cette sale pitance.
Seigneur, ayez pitié des peuples en souffrance… ».

Transsiberien

Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France
« …Mon berceau
Il était toujours près du piano quand ma mère comme
Madame Bovary jouait les sonates de Beethoven
J’ai passé mon enfance dans les jardins suspendus de Babylone
Et l’école buissonnière, dans les gares devant les trains en partance
Maintenant, j’ai fait courir tous les trains derrière moi
Bâle-Tombouctou
J’ai aussi joué aux courses à Auteuil et à Longchamp
Paris-New-York
Maintenant, j’ai fait courir tous les trains tout le long de ma vie
Madrid-Stockholm
J’ai perdu tous mes paris
Il n’y a plus que la Patagonie, la Patagonie qui convienne à mon immense tristesse,
La Patagonie, et un voyage dans les mers du Sud
Je suis en route
J’ai toujours été en route
Je suis en route avec la petite Jehanne de France
Le train fait un saut périlleux et retombe sur toutes ses roues
Le train retombe sur ses roues
Le train retombe toujours sur toutes ses roues… »

Le Panama ou l’aventure de mes sept oncles
« …La voie lactée autour du cou
Les deux hémisphères sur les yeux
À toute vitesse
Il n’y a plus de pannes
Si j’avais le temps de faire quelques économies
Je prendrai part au rallye aérien
J’ai réservé ma place dans le premier train qui passera le tunnel sous la Manche
Je suis le premier aviateur qui traverse l’Atlantique en monocoque… »

-Dix-neuf Poèmes Elastiques-aux 5 coins
« Oser et faire du bruit
Tout est couleur mouvement explosion de lumière
La vie fleurit aux fenêtres du soleil
Qui se fond dans ma bouche
Je suis mûr
Et je tombe translucide dans la rue… »

-Documentaire. Iles

« L’air est embaumé
Musc ambre et fleur de citronnier
Le seul fait d’exister est un véritable bonheur. »

Feuilles de route-Tu es plus belle que le ciel et la mer
« Quand tu aimes il faut partir
Quitte ta femme quitte ton enfant
Quitte ton ami quitte ton amie
Quitte ton amant quitte ton amante
Quand tu aimes il faut partir…
Quand tu aimes il faut partir
Ne larmoie pas en souriant
Ne te niche pas entre deux seins
Respire marche pars va-t’en…
Le monde entier est toujours là
La vie pleine de choses surprenantes… »

Poèmes divers-Le Volturno.
« Le Volturno n’est pas ce que l’on pourrait croire
C’est un simple bateau avec une cargaison
De peaux de veau, d’émigrants, de poutres de fer,
De minerais, de volailles et de pauvres diables.
Parmi les passagers qui sont dans l’entrepont
Se trouve aussi, au bout du rouf, tout au fond,
Le poète, qui avec un crayon au doigt
Noircit le cahier grand ouvert dans sa tête
Soumis à son destin qui l’a conduite là-dedans
Il voudrait profiter du milieu et du temps
Pour essayer une suite de petits tableaux
Sombres, louches, rauques, troubles à la manière de Rembrandt… »

Et enfin terminons sur sa propre épitaphe :
« Là-bas gît
Blaise Cendrars
Par latitude zéro
Deux ou trois dixièmes sud
Un, deux, trois douzaines de degrés
Longitude ouest
Dans le ventre d’un cachalot
Dans un grand cuveau d’indigo… 
»

Livres conseillés de Blaise Cendrars

-Du monde entier / Au cœur du Monde
-L’Homme Foudroyé
-Moravagine

Et la biographie de Blaise Cendrars par sa fille Miriam Cendrars

*Caboclo ou caboco est le nom par lequel on désigne au Brésil les métis d’Européens blancs et d’Amérindiens

2 commentaires sur “Blaise Cendrars: la poésie du voyage

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  1. Quelle vie riche d’aventures, de poésie et de courage. Merci de nous avoir fait ,le temps d’un article , découvrir un homme et un écrivain hors pair.

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