Nelly Bly – Le tour du monde en 72 jours

par Daniel Sueur

d’après le livre de Nelly BLY

 

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Nous sommes le 14 novembre 1889 à New York, Nelly Bly monte à bord du bateau Augusta Victoria, qui va l’amener 7 jours plus tard à Southampton.
Jusqu’ici rien de bien extraordinaire : nous sommes à l’époque où les bateaux à vapeur sillonnent toutes les mers du monde et où le voyage en train est devenu un classique du transport des personnes.
Ce qui est extraordinaire dans cette affaire, c’est que notre Nelly, journaliste américaine de 22 ans, va devenir, du jour au lendemain, une héroïne et un symbole : celui de l’émancipation de la femme et du journalisme d’investigation.
Elle part en effet, avec le soutien de son journal le New York World, pour un tour du monde en 72 jours, pariant ainsi qu’elle battra le record imaginaire remporté par le célèbre Phileas Fogg, héros britannique du roman de Jules Verne « Le Tour du monde en 80 jours ».
Elle ne part pas sans rien : deux cents livres en pièces d’or et billets de la Banque d’Angleterre, et un peu d’argent américain – le dollar est encore une monnaie locale et n’est pas près de détrôner la toute puissante livre britannique – elle glisse les pièces dans ses poches et les billets dans une bourse en peau de chamois qu’elle nouera autour de son cou.
Concernant ses bagages, elle opte pour le léger puisque tout doit tenir dans une simple « sacoche », dans laquelle elle arrivera à fourrer « deux chapeaux, trois voiles, une paire de pantoufles, un nécessaire de toilette, un encrier, des stylos, des crayons et du papier, des épingles, des aiguilles et du fil, une robe de chambre, un blazer, une flasque et une tasse, des sous-vêtements, et un encombrant (!) pot de cold-cream censé protéger son visage des intempéries ».
Un itinéraire ? Londres, puis un train postal pour Brindisi, mais on ne sait pas trop quand il partira, voilà ce qui a été prévu. Après, elle verra bien !

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Passage obligé par Amiens pour y rencontrer Jules Verne :
Le New York World compte bien augmenter ses tirages avec cette aventure et son correspondant a organisé une rencontre avec le célèbre écrivain.

 

 

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Jules Verne fait visiter le petit bureau très spartiate d’où sont sortis tous ses romans, sa très riche bibliothèque, et commente pour notre globetrotteuse les étapes du voyage de son héros Phileas Fogg. C’est pour Nelly l’émotion de la rencontre avec un grand écrivain et une nouvelle raison de relever le défi qu’elle s’est donné.

Le train qui l’emporte d’Amiens à Calais – sa base de départ sur le continent – est la fierté des chemins de fer français, puisque c’est l’un des tout premiers à couloir central avec communication d’un wagon à l’autre. Il est aussi doté d’un wagon restaurant où l’on sert des mets délicieux à la manière d’une « table d’hôte ».

L’aventure commence vraiment avec ce Londres –Brindisi qui part chaque vendredi à huit heures du soir. C’est un train qui achemine du courrier et qui n’a qu’un seul wagon de passagers, un wagon-lit Pullman qui peut accueillir vingt-deux personnes.

 

 

 

Notre héroïne monte donc à bord à l’escale de Calais, pour un voyage de plusieurs jours à travers la France et l’Italie, dans un confort très acceptable, ponctué de repas confectionnés par le chef du wagon-restaurant à partir de denrées chargées dans les gares traversées. Un voyage sans histoire, contrairement à celui de la semaine précédente, au cours duquel le même train avait été attaqué par des bandits italiens !
Le voyage se poursuit avec la traversée de la Méditerranée vers Port-Saïd. Nelly n’a pas trop à se plaindre des conditions de voyage qui lui sont offertes jusqu’ici. Elle voyage en première classe, tout en partageant sa cabine avec une jeune Anglaise en partance pour la Nouvelle Zélande.

Le Victoria est un steamer pouvant accueillir trois cents passagers.

 

 

 

 

Les journées se passent à se prélasser en « costume de bain » sur le pont supérieur, les hommes jouant au cricket ou aux anneaux. La nuit tombée on descend sur le pont de la seconde classe car la musique y est meilleure, et lorsqu’on manque de chaises, on n’hésite pas à s’asseoir par terre pour reprendre en chœur des chants populaires. Sur un tel bateau, on rencontre « les individus les plus exquis qui côtoient les rustres de la pire espèce ». Les membres de l’équipage sont des « lascars assez communs » vêtus de longues tuniques semblables à des chemises de nuit de grands-mères et coiffés de turbans, longues écharpes de couleur vive enroulées autour d’une couronne de paille. Ils chantent en hissant les voiles et escaladent les gréements avec la dextérité (sic) des singes.
Comme on peut le voir, notre demoiselle se montre fort condescendante vis-à-vis des personnes qui l’entourent et une telle attitude, qui semble être dans sa nature de privilégiée, lui posera quelques problèmes par la suite. Pour le moment, protégée par son statut de voyageuse ayant payé sa traversée au prix fort, tout va bien.
Du côté de son employeur, c’est le temps du battage publicitaire : celui qui devinera le temps exact mis par Nelly Bly pour boucler son tour du monde gagnera un voyage tous frais payés en Europe, avec visite de Londres et de Paris (une semaine dans chacune des deux capitales) et une visite rapide de Rome. Il suffit de remplir le coupon figurant dans l’édition du World du dimanche. Il est naturellement possible de remplir autant de coupons que l’on veut en achetant autant de journaux.

L’escale de Port-Saïd est l’occasion pour les passagers de descendre à terre pendant que le bateau se ravitaille en eau et en charbon. On conseille à Nelly de s’armer d’un bâton et elle comprend vite pourquoi : des dizaines d’embarcations cernent le navire et lorsque l’échelle est abaissée, c’est la bagarre entre ces « Arabes à moitié nus » pour conduire les voyageurs au rivage. Le commandant y met bon ordre en ordonnant à son équipage de les repousser avec de longues perches.

Une fois à terre, des promenades à dos d’âne sont proposées dans des rues bordées de vieilles maisons en bois sculpté « qui auraient valu des fortunes aux Etats-Unis ». Tout cela au milieu d’un grand nombre de mendiants qui tentent de faire pitié mais dont la façon de jeter leurs difformités au visage des gens donne envie de les chasser une bonne fois pour toutes en leur donnant quelques piécettes. Mauvaise surprise le soir en revenant au port : le tarif pour rejoindre le bateau a doublé et se paie d’avance !

Le lendemain, c’est la traversée du canal de Suez, ouvert à la navigation depuis 20 ans déjà : spectacle grandiose pour un ouvrage qui a toutefois coûté la vie de cent mille ouvriers et qui mesure seulement cent soixante kilomètres.
Escale à Ismaïlia où l’on visite le palais du Khédive pendant que de nouveaux passagers embarquent. Puis le trajet reprend le long du canal, jusqu’à Suez où, cette fois, ce sont les marchands et les saltimbanques qui montent à bord.
Ce sera ensuite la navigation sur la Mer Rouge. A bord les jeux de cricket et de palet sont très appréciés ainsi que les jeux d’argent au fumoir (réservé aux hommes). La chaleur est accablante, à un point tel que notre Nelly a troqué son corset contre un corsage de soie. La fraîcheur du pont, au petit matin, est fort appréciée, mais le capitaine impose une règle stricte pour ces promenades matinales : le pont est réservé aux hommes jusqu’à huit heures du matin et il est alors demandé aux dames de rester dans leurs cabines !

Aden est un port stratégique pour les Anglais et une myriade de tentes blanches accueillent les soldats de sa Majesté la reine Victoria.photo10

Notre voyageuse est prise d’un sentiment de fierté envers ce peuple dont le drapeau flotte sous tant de cieux et de nationalités différents. Mais pour elle, d’autres sujets ont de quoi l’étonner : par exemple, les magnifiques dents blanches des habitants rencontrés qui doivent leur éclat à des branches « d’un bois doux et fibreux » avec lesquelles on les frotte. Douze de ces morceaux ne sont vendus qu’un penny. Efficacité et prix dérisoire font rêver de l’importation massive de ces bouts de bois par les Etats-Unis, où ils remplaceraient avantageusement des brosses à dents qui blessent si souvent les gencives.
Ici, les hommes sont coquets et si leur peau est noire, leurs cheveux sont clairs : contraste saisissant qui s’explique très simplement par la fine couche de pulpe de citron qui leur couvre le crâne. Au fil des jours, exposées au soleil et à l’eau salée, les chevelures prennent des teintes claires ou rousses.
Du côté des bijoux, hommes et femmes en sont également friands : colliers de perles noires, dorées et argentées, doigts et orteils couverts de bagues ! Dans ce domaine, ce sont tout de même les femmes qui l’emportent : le sommet de la coquetterie consiste en un clou d’or planté dans une narine et relié à un anneau accroché à l’oreille. Avec souvent un lobe tellement étiré qu’il repose presque sur l’épaule.
Lorsque le bateau va reprendre sa route vers Colombo, nos voyageurs ont droit à une démonstration de plongée,…rémunérée cela va de soi : les pièces de monnaie sont jetées du pont, les nageurs plongent comme des poissons volants, troublant à peine l’eau, et les rapportent à la surface entre leurs dents ; puis les calent contre leurs joues, « tout comme une vache fait des provisions d’herbe dans sa gueule ».

Ce que Nelly retiendra de Ceylan, c’est tout d’abord le contraste avec les étendues désertiques laissées derrière elle : ici tout est verdoyant et fleuri. C’est aussi l’omniprésence des britanniques qui sont ici aussi, chez eux. Les bâtiments aux basses arcades scintillent sous le soleil et ressemblent à des palaces de marbre.

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Côté port, elle voit pour la première fois ce que les touristes nomment des bateaux à balanciers, alors que les habitants de Ceylan les appellent des catamarans.

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Le palace de Colombo est le Grand Oriental : dans l’immense lobby des marchands enturbannés proposent leurs merveilles couchées dans de petites boîtes tapissées de velours : émeraudes, perles, diamants, rubis couleur sang.


La salle à manger de l’hôtel est équipée de « pankas », longues bandes de tissu accrochées à des cannes de bambou.
Un système de poulie permet à un jeune garçon de tirer un cordon qui fait s’agiter ces longs tissus, produisant un courant d’air très agréable aux visiteurs.

Autre curiosité, la façon de s’habiller des serveurs cinghalais : jupes blanches et chemises noires, longs cheveux remontés en chignon sur le sommet du crâne, et enserrés dans un peigne en écaille de tortue, le tout les faisant ressembler terriblement à des femmes. Nelly apprendra qu’il ne viendrait pas à l’esprit des Cinghalaises de porter un tel peigne !
Elle fait la connaissance du véritable curry indien, dont l’un des composants est le
« canard de Bombay », nom auquel il ne faut pas se fier, puisqu’il s’agit en réalité d’un petit poisson ouvert en deux et séché.
L’Oriental qui va appareiller pour la Chine doit attendre l’arrivée du Nepaul qui transporte des passagers en correspondance. Ce dernier est annoncé avec cinq jours de retard. Cet imprévu permet au World de faire monter la pression et de relancer le suspense auprès des parieurs newyorkais : Nelly réussira-t-elle à gagner son pari ? De son côté notre jeune journaliste ne montre aucune nervosité, elle profite de ce retard pour poursuivre sa visite de cette île décidément enchanteresse :

Temple de Kandy
A Kandy elle se promène en calèche et admire le lac, la bibliothèque et les temples dont l’un abrite un fragment d’ivoire qui serait une dent de Bouddha. De sa visite à Parathénia elle retiendra son splendide jardin botanique.

Le Nepaul est enfin arrivé, ses passagers en transit ont été transférés sur l’Oriental et le voyage de Nelly peut enfin se poursuivre…dans des conditions sans cesse meilleures : cabines plus confortables que sur le Victoria, espaces mieux aérés, cuisine excellente, officiers du bord et capitaine se comportant en véritables gentlemen. De quoi apprécier les cinq journées suivantes passées en mer en direction de la Chine.

La première escale est à Penang (appelée aussi île du Prince de Galles) qui fait partie depuis 1826 des « établissements des détroits », ensemble de territoires, avec Dinding, Malacca et Singapour administrés par la Compagnie anglaise des Indes Orientales.

Le bateau étant en retard, l’escale ne doit durer que six heures. Nelly visitera un temple hindou dont le sol est souillé de fientes d’oiseaux, ce qui justifie à ses yeux le refus d’enlever ses bottines. Un photographe local lui propose des négatifs à un dollar pièce, prix jugé exorbitant.

La raison qui en est donnée – parce que Penang est loin de l’Angleterre – est jugée fort impertinente et Nelly se réjouira d’apprendre qu’un passager de l’Oriental «s’était occupé du long nez brun de cet impudent photographe». La morgue et l’esprit dominateur des Anglo-Saxons ne sont jamais bien loin…
Le commandant est tellement pressé de repartir qu’il donne l’ordre de lever l’ancre alors que des coolies qui rangeaient des sacs de charbon dans la soute étaient encore à bord. On assure aux retardataires qu’ils pourront regagner le rivage à bord du canot du pilote. La mer est forte, l’échelle de cordes lancée du bateau vers le canot est trop courte, plusieurs coolies tombent à l’eau et se seraient noyés si le marin commandant le canot n’avait réussi à les repêcher et à s’éloigner du navire, surchargé de grappes d’hommes hurlant leur angoisse…sous l’œil impavide des passagers de l’Oriental.
Lorsque Nelly se réveille le lendemain matin, le bateau est amarré dans le port de Singapour. Ici les coolies chinois ravitaillent le bateau au moyen de paniers remplis de charbon et accrochés à chaque extrémité d’une perche. Comme à chaque escale, des petites embarcations de colporteurs sollicitent les passagers : le ballet est toujours le même, seules les denrées proposées peuvent différer : ici le choix est hétéroclite puisque l’on peut se procurer photographies, fruits, dentelles ou singes !

 

 

 

 

 

Dans la ville on se déplace en gharri, sorte de calèche confortable aux fenêtres ajourées qui peut accueillir quatre personnes ou plus simplement en pousse-pousse. Alors que Nelly se rend à la résidence du gouverneur, son gharri doit laisser passer un enterrement, dont elle dira par la suite : « quel tintamarre, quelle animation joyeuse, c’est comme si nous étions allés au cirque ! ». Il y a de quoi étonner notre occidentale : en tête marchent des porteurs de drapeaux et des trompettes pour dégager la voie ; viennent ensuite des musiciens montés sur des poneys malais et jouant fifres, cymbales, tam-tams et gongs, précédant une quarantaine d’hommes portant le cercueil posé sur de longs brancards. Les pleureurs suivent dans un long cortège de gharris.
La traversée de la mer de Chine entre Singapour et Hong Kong sera bien pénible : c’est la saison de la mousson avec vents très violents et mer souvent démontée. Tout le monde est plus ou moins malade y compris le capitaine et les officiers du bord. Certaines cabines sont inondées d’eau de mer et le port du gilet de sauvetage est recommandé. Un couple en voyage de noces, appliquant la consigne à la lettre, enfilera les gilets de sauvetage chaque nuit avant de se coucher. La mariée, pratiquant l’understatement britannique expliquera que c’était plutôt inconfortable !

Il y a trente-neuf jours que Nelly a quitté New-York lorsque son bateau entre dans le port de Hong Kong, salué par un coup de canon, comme c’est la coutume pour les navires transportant le courrier britannique.
La ville est construite en terrasses qui, vues de la mer, ressemblent à un escalier monumental. De loin, tout est verdoyant, de près c’est l’incroyable densité de population qui saute aux yeux, avec linge qui pend aux fenêtres, « routes sales et autochtones négligés ». Les officiels de cette colonie britannique vivent dans des demeures orientales cossues et passent le temps à monter des pièces de théâtre, à jouer au cricket et à organiser des courses dans un superbe hippodrome. Compte tenu du relief, c’est la chaise à porteurs qui constitue le moyen de transport de plus répandu.

Les familles riches peuvent disposer de quatre chaises et de huit porteurs, que l’on peut payer à ne pratiquement rien faire, tout étant si bon marché !

 

 

La grande attraction de Hong Kong, c’est son funiculaire, en service depuis 1887. Culminant à 330 mètres, il a été construit à grand renfort de dynamite et tous les matériaux nécessaires à sa construction ont été transportés depuis le niveau de la mer à dos de coolies.
De là-haut le panorama est sublime : « la baie, cernée de montagnes, s’étend sous vos yeux, paisible et superbe, et des centaines de bateaux, qui ressemblent à des jouets, constellent le tableau ».
Deux mauvaises nouvelles pour Nelly : on lui annonce que son bateau pour le Japon ne partira que cinq jours plus tard, et qu’une autre jeune femme sponsorisée par le Cosmopolitan, Elisabeth Bisland, compte faire le tour du monde en soixante-dix jours !

 

Il en faut plus pour démonter notre aventurière : elle a promis à son rédacteur en chef de faire le tour du monde en soixante-quinze jours, et elle sera satisfaite si elle réussit.
Sur ce, elle décide de mettre à profit le retard qui lui est imposé pour se rendre à Canton. Elle résidera au consulat américain situé dans l’île de Shameen, lieu de résidence des Occidentaux de la ville.

Une enclave protégée et bien séparée de la ville elle-même, grouillante de millions d’habitants. Ruelles étroites dans lesquelles les boutiques débordant dans la rue donnent l’illusion d’un immense marché.

 

 

Nelly se trouvera confrontée avec le menu peuple comme celui des coolies qui la portent dans sa chaise : ces derniers ont la désagréable manie de « grogner comme des cochons », ce qui, à longueur de voyage, s’avère très déplaisant !
Un must lorsqu’un Occidental visite Canton : voir la place publique sur laquelle se déroulent les exécutions ! Avide de tout voir et de tout savoir, Nelly a droit au défilé des horreurs : on lui montre les têtes coupées sorties de jarres en terre des hommes décapités la veille au soir, les croix de bois auxquelles sont attachées les femmes criminelles avant d’être découpées en morceaux. Certains criminels sont placés dans des cages de fer et les passants sont invités à utiliser des couteaux mis à leur disposition pour les taillader à volonté. Le supplice du bambou, pousse indomptable qui agit sur le criminel comme le supplice du pal, est une autre spécialité locale, que retranscrit soigneusement notre reporter dans ses carnets.

Quelques jours plus tard, Nelly est à bord de l’Océanic, en route vers le Japon. Ce bateau est la vedette de son temps : surnuméraire dans l’Atlantique nord, son propriétaire l’Occidental and Oriental Steamship Company (O&O) le déplace en 1874 en Asie sur la rotation Hong Kong-Yokohama-San Francisco où il va battre des records de traversée. Le bateau est modernisé et Nelly voyagera dans le plus grand des conforts : le salon est désormais au milieu du navire, loin du vacarme des machines et des hélices ; l’un des ponts est dédié aux passagers, la cuisine est celle d’un hôtel de première classe, les officiers sont aux petits soins avec les passagers. C’est dans cette ambiance, et au cours d’un réveillon à base de punch, huîtres et champagne, loin de ce qu’aura connu Phileas Fogg, que Nelly fêtera le passage au nouvel an 1890.

A Yokohama, Nelly découvre un autre monde dès qu’un petit navire à vapeur qui fait la navette entre l’Océanic et le port lui permet de débarquer.
Premier contact, celui des conducteurs de jinrikishas qui sont bien plus présentables que leurs pairs de Ceylan ou de Chine. Ici pas de guenilles, de corps dénudés ou d’odeur de graisse : jambes gainées de collants, courtes chemises aux manches bouffantes, et curieux chapeau en forme de champignon laissant entrevoir une masse de cheveux noirs et raides qui leur descend jusqu’à la nuque.

 

 

 

 

 

Pendant les cent vingt heures qu’elle passera au Japon, notre héroïne logera au Grand Hôtel, bâtiment luxueux avec vue sur le lac. Elle prendra le temps de détailler les Japonais et leurs vêtements traditionnels : elle n’aura aucune indulgence vis-à-vis des hommes qui portent des pantalons serrés autour des jambes et des vestes aux larges manches dans lesquelles ils semblent flotter. Aux pieds, des sandales à semelles surélevées par deux pièces de bois de douze centimètres de haut. Ces socques restent en place grâce à une lanière séparant le gros orteil des autres doigts de pied. Ainsi équipé, le Japonais ne peut se déplacer qu’en glissant ses pieds sur le sol afin de ne pas perdre ses chaussures. Si l’on complète cet habillement avec un chapeau « en forme de bassine », on obtient, pour notre journaliste peu soucieuse de respect pour les différences culturelles un mélange bizarre qu’elle transpose ainsi :
« Plantez deux allumettes au bout d’une pomme de terre, un champignon à l’autre extrémité, et vous obtiendrez un Japonais » !

Le spectacle de geishas auquel elle assiste lui fait considérer les femmes japonaises de toute autre manière : délicatesse du maquillage, élégance et splendeur des kimonos. Une réserve toutefois : les femmes fument sans cesse des pipes à longue tige et passent leur temps à boire du thé !

 

 

 

En bonne touriste, Nelly ira visiter la statue du grand Bouddha Daibutsu à Kamakura. Construite en 1250, elle mesure quinze mètres de haut. Très impressionnée, Nelly se fera photographier assise sur un orteil du dieu !

Encore très en retard il y a peu au niveau développement économique, les Japonais viennent récemment – rappelons que nous sommes dans la dernière décennie du XIXe siècle – de s’équiper en chemins de fer, tramways, locomotives, réseaux électriques en important du matériel mais aussi en faisant venir des ingénieurs chargés de transmettre expérience et savoir-faire à l’élite japonaise, de telle sorte que les entreprises du pays restent dirigées par des nationaux.

L’aspect promotionnel de son voyage n’est jamais perdu de vue par son employeur qui a organisé pour Nelly un déjeuner à bord du navire de guerre Omaha, stationné à Yokohama. A l’opposé, et bizarrement, notre reporter est partie sans « un Kodak » et elle le regrette alors qu’elle apprend que l’on peut faire développer ses négatifs dans différents ports du monde par des photographes professionnels.

Lorsqu’elle revient à bord de l’Oceanic, elle est traitée en vedette, l’orchestre joue en son honneur « Home Sweet Home » et l’ingénieur en chef a fait écrire sur les machines :

Pour Nelly,
Nous mourrons ou nous vaincrons
20 janvier 1890


La traversée jusqu’à San Francisco promettait d’être rapide et plaisante.
Ce fut tout l’opposé, avec vents contraires, mer de front, vagues déferlantes et violent tangage, de quoi remettre sérieusement en cause le pari des soixante-douze jours !

Le World prévoit l’arrivée du bateau pour le 21 janvier au plus tard. Le matin du 18 janvier, le journal entretient le suspense en annonçant que Nelly a quitté New York depuis soixante-cinq jours. L’Oceanictouche effectivement San Francisco le 21, où l’attend un message de félicitation de la part de Jules Verne qui salue « la jeune et intrépide Miss Nelly Bly ». Il est toutefois trop tôt pour crier victoire : la Sierra Nevada essuie d’importantes averses de neige et la compagnie ferroviaire Central Pacific a annulé ses trains dans la région !
Nelly est à nouveau bloquée dans sa progression jusqu’à ce qu’on affrète un train spécialement pour elle, composé d’une locomotive et d’un wagon-lit. C’est alors une folle équipée de plusieurs jours et milliers de kilomètres pour rejoindre Chicago, à la vitesse vertigineuse de quatre-vingts kilomètres par heure. A Chicago, et après les trente-sept mille premiers kilomètres de son périple, Nelly attrape le train de la compagnie Pennsylvania Railroad qui l’amènera à New York. Dans la ville qui ne dort jamais, elle est accueillie par deux salves d’artillerie. Elle ôte alors son chapeau et crie joyeusement avec la foule : elle a accompli son tour du monde en soixante-douze jours exactement, elle a gagné son pari, et par-dessus tout, elle est de nouveau parmi les siens.

 

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