Palmyre ou le rêve perdu

par Alain LAVELLE

J’ai passé une partie de mon enfance à Izmir (Turquie). Grand port situé sur la mer Egée, protégé par un golfe, la ville a vécu 2700 ans d’histoire mouvementée. Fondée par les Grecs, elle subit attaques, pillages et massacres.

 

Atatürk battit en 1922 l’armée grecque qui occupait une partie importante de la Turquie et délivra Smyrne de l’occupant.

 

 

 

Pendant des siècles, elle fut au centre d’un commerce maritime florissant où les échanges entre l’Asie et l’Europe étaient permanents. Port cosmopolite où, sous les Ottomans, musulmans, chrétiens et juifs coexistaient pacifiquement en dehors des périodes de déclin et de massacres.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Asiatique et européenne, grecque et turque, chrétienne et musulmane, la ville a su conserver un parfum oriental tout en restant ouverte aux influences du monde occidental.

Enfant, j’ai été émerveillé par cette ambiance qui me laissait entrevoir la beauté et les mystères d’un Moyen-Orient complexe aux mille vestiges d’une culture antique et métissée.

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Le site archéologique d’Ephèse m’a initié à la civilisation gréco-romaine, à la philosophie présocratique avec son philosophe phare Héraclite et à l’architecture antique avec son agora, ses bains, son petit théâtre, son prytanée, son arc de triomphe, son temple…

 

Depuis ces lointaines années, j’ai traversé la Turquie, le Liban et l’Egypte mais je n’ai jamais eu l’occasion de me rendre en Syrie alors que j’avais toujours rêvé de découvrir Palmyre « l’irremplaçable trésor » selon l’expression de Paul Veyne.                                                                                                                                                                                                               syrie-carte-2 ter

images (3)Je l’ai d’autant plus regretté, qu’amateur des palmeraies et persuadé que le croisement des civilisations est un facteur de progrès et de connaissances pour l’humanité, je sais que dans un pays saccagé par la folie meurtrière des hommes et des religions, Palmyre n’est aujourd’hui qu’un champ de                                                                                                               ruines et de désolation.

Alors pour conjurer ce sort assassin, je vais essayer en quelques lignes et photos de faire revivre cette célèbre « métropole caravanière ».
Palmyre est un site archéologique gréco-romain d’une richesse comparable à celui d’Ephèse. La cité à son apogée en 200 de notre ère appartenait à l’Empire romain. Elle avait néanmoins gardé son identité propre avec sa langue, l’araméen, son Dieu Bêl et ses vêtements cousus et non drapés ressemblant plus à ceux portés en Perse qu’à Rome.

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Au milieu de toute cette richesse, de la profusion de monuments ostentatoires et de statues de bronze, les seigneurs de l’import-export régnaient en maîtres sur la palmeraie et le désert environnant.
Les grandes familles captaient les échanges avec la Perse, l’Inde, la Chine et Rome. Entrepôts et caravanes de chameaux exprimaient cette domination commerciale. Le temple imposant de Bêl avec ses chapiteaux corinthiens, ses temples funéraires, ses mausolées, ses tours rectangulaires à étages… respiraient l’opulence et commandaient le respect à l’étranger de passage.

 

Ce carrefour commercial a su concilier nomadisme et constructions pérennes, désert de terre sèche et de cailloux et culture de la vigne et de l’olivier. Lieu civilisé à l’abri de ses murailles, aux portes d’un espace barbare et dangereux, elle ne s’est jamais repliée sur elle-même. Etapes incontournables pour les pèlerins et profitables aux nombreux marchands, les préaux des sanctuaires grouillaient de vie .

 

 

 

 

 

 

L’impressionnante colonnade qui traversait la ville du temple de Bêl aux « bains de Dioclétien » et qu’empruntait chaque année, à l’équinoxe de printemps la procession a résisté, en dépit des dégâts, à l’usure du temps.

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Les hôtels particuliers ornés de mosaïques de type hellénique, propriétés des maîtres du trafic caravanier, côtoyaient selon un tracé géométrique, les demeures bourgeoises et les maisons modestes.

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Palmyre, construite sur un ancien campement nomade, se revendiquait de la civilisation grecque et se voulait moderne. Centre administratif et économique avec son territoire peuplé de quelques dizaines de milliers d’habitants, elle prenait une taxe sur les produits importés. L’eau prélevée sur les sources de l’oasis était très chère. Aux frontières du désert, orientée vers l’ouest et les côtes syriennes, la ville pratiquait la culture et l’élevage grâce à un système ingénieux de canalisations souterraines. Dans ce pôle urbain, les marchands et les romains, luxueusement habillés, employaient une multitude d’esclaves, de domestiques et de pauvres.
J’aurais aimé accompagner les grandes caravanes qui parcouraient les 1300 kilomètres qui séparent les ports de Syrie du golfe Persique en traversant le désert syrien, assister aux marchandages et aux palabres avec les chefs de tribus et les douaniers romains et perses. Le récit de la beauté des caravanes et de l’austère splendeur des paysages, cadre envoûtant de l’aventure humaine, ont marqué mon imaginaire. J’aurais voulu arpenter aux côtés des caravaniers les longues routes qui les menaient en Inde et en Chine pour ramener l’ivoire, les soieries, les pierres précieuses, les épices…, traverser l’Euphrate et remonter le cours du Tigre, m’imprégner de l’agitation et des odeurs des relais qui servaient de caravansérail et d’entrepôt. Sur ces chemins arides, ici et là, s’élevait une statue remerciant Dieu et la providence d’avoir sauvé d’une mort certaine une caravane et son riche bienfaiteur. Les Palmyréniens étendaient leur emprise sur ces vastes zones géographiques inhospitalières et occupaient parfois des fonctions importantes. Dans ces entreprises lointaines, capitaux, hommes dévoués et chefs valeureux étaient indispensables au bon déroulement des échanges commerciaux. L’art se conjugue avec le commerce, les mécènes et les créateurs. Les expéditions, sources importantes de revenus ont contribué à l’édification d’œuvres monumentales et, malgré les périls, favorisé le rapprochement des peuples.
L’ensemble du trafic caravanier était sous la tutelle des magnats, véritables patrons de l’économie, honorés par des statues officielles, tenant d’un capitalisme guerrier qui reposait sur un large dispositif commercial au maillage contrôlé et organisé efficacement.

Parallèlement de grands sanctuaires glorifiant de nombreuses divinités, fiertés des tribus, coexistaient et étaient l’expression de la puissance et de l’importance de chaque bourgade.

 

Organisée sur le modèle de Rome, Palmyre est dirigée par un Président, un Conseil, une Assemblée du peuple, deux archontes et un secrétaire du Conseil. Mais en réalité c’est surtout une oligarchie composée de notables qui régente la ville selon un ordre semi-tribal dominé par un nombre de lignages regroupant les descendants mâles d’un même ancêtre mythique.
Au III° siècle, Palmyre fut élevée au rang de colonie et devint l’égale des cités romaines. Tout en revendiquant leur identité et leurs traditions, les syriens furent satisfaits de devenir de vrais romains.

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Pour autant, à partir de 267, profitant des invasions barbares sur le Rhin et le Danube, de la percée des Perses et de l’instabilité politique à la tête de l’empire, Zénobie, veuve d’Odainath, à l’ambition démesurée, poussa ses troupes en Anatolie jusqu’au Bosphore, s’imposa sur quelques ports méditerranéens et s’aventura jusqu’au delta égyptien. Rome, bien qu’en situation critique, aux prises avec les rivalités des différentes armées, ne put tolérer un tel défi.

Zénobie bis« L’illustrissime reine », cultivée, sensible au monothéisme, s’attacha les lettrés, les religieux, et privilégia les signes de souveraineté comme la monnaie ou l’élaboration d’un statut intérieur installant son indépendance. Sa volonté de s’imposer à l’extérieur en tant qu’impératrice et de concurrencer Aurélien entraîna sa défaite et sa perte. Battues à Emèse et à Antioche, ses troupes capitulèrent à Palmyre. Zénobie prisonnière et enchaînée fut traînée en 272 devant la foule romaine avant de terminer ses jours, sans doute dans un exil doré, comme une dame de la haute société romaine.Le rêve impérial finit tragiquement. Après la chute de Zénobie, Palmyre mise à sac par les soldats d’Aurélien, tombera en décadence et sera ramenée au rang d’une cité forteresse face à la Perse.

Chaque homme, sédentaire ou pas, à un moment de son existence, connaît la tentation de l’ailleurs. Attiré par les promesses de l’inconnu, il souhaite dépasser ses habitudes, son pré-carré et ses peurs. Bâtisseur, il sait que la richesse et la grandeur, nécessaires à son épanouissement, proviennent des échanges avec les peuples étrangers. Palmyre, par son histoire, ses épopées commerciales, culturelles, architecturales, religieuses et ses dérives guerrières, montre les extraordinaires capacités du génie humain mais aussi les limites tragiques de tout dessein impérialiste.
Je ne verrai jamais Palmyre et sa magnificence que des combats fratricides et religieux ont anéantie mais sa légende restera dans ma mémoire.

 

Jean Lafricain.

D’innombrables études, récits et romans ont été consacrés à Palmyre.
Je recommande particulièrement les ouvrages de Paul Veyne.

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