Les îles, muses ou utopies?

par Adrien Zemski

 

La notion de recommencement est primordiale dans notre perception de l’île et de sa virginité prometteuse. En plein déluge, l’Arche de Noé erre sur l’immensité liquide en quête d’une terre et trouve enfin une île : le seul lieu non submergé – le sommet émergé du mont Ararat –, la promesse d’un monde nouveau… Ce n’est pas un hasard si, en 1516, Thomas More situa sa société idéale dans une île – l’île d’Utopie. Un siècle plus tard, en 1623, Francis Bacon campe lui aussi sa société parfaite (la Nouvelle-Atlantide ou Bensalem), dans une île supposée se trouver quelque part dans le Pacifique, du côté des Galapagos, « cachée dans une enclave secrète au cœur du vaste océan ». Dans les deux cas, l’île est le cadre rêvé de l’expérimentation sociale : un milieu clos et lointain, préservé des influences corruptrices des civilisations.
L’île apparaît dès lors comme un laboratoire philosophique, une hypothèse ou encore une alternative. L’étrange énigme métaphysique proposée par le roman de Bioy Casarès, L’Invention de Morel, illustre à l’extrême cette aspiration : un naufragé se retrouve sur une île où quelques amis sont réunis pour vivre et revivre une journée parfaite à l’infini… Cet éternel recommencement, c’est le mirage attirant les aventuriers vers ces grains de beauté qui parsèment le visage de l’océan.

Barbe Noire à la Nouvelle Providence revu pour les jeux vidéos

 

 

 

 

 

 

 

L’île est une matrice à utopies. Pirates, Robinsons, exilés, utopistes, religieux, aventuriers ou chasseurs de trésors, tous rêvèrent à un moment donné de sociétés idéales. Certaines sont sans doute moins douces que d’autres, comme la société parfaite imaginée par Barbe Noire qui, au tout début du 18e siècle, régna sur la ville de Nouvelle-Providence (aujourd’hui Nassau, Bahamas) devenue la capitale libre des pirates en tous genres, avec pour programme la contrebande, le jeu, l’alcool, le crime, le stupre.
Domaine de l’intensité, dévoilement de l’âme humaine, l’histoire insulaire déroule sa trame de rêves et de cauchemars : aventures brisées, chimères sublimes, utopies fulgurantes, âges d’or éphémères… Derrière bien des îles, se cachent des histoires exemplaires ou tragiques ayant marqué notre Histoire ou notre imaginaire.

Brel aux Marquises

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Elles sont des clés du passé, parfois du futur, et l’ardeur du recommencement se heurte vite aux limites naturelles de ces îles où « le temps s’immobilise », pour reprendre les mots de Brel avant sa mort. Réfugié aux îles Marquises, malade, il chantait encore : « Ils parlent de la mort/Comme tu parles d’un fruit/Ils regardent la mer/Comme tu regardes un puits/Les femmes sont lascives/Au soleil redouté »… Toute la mélancolie insulaire qui avait saisi Paul Gauguin pendant son séjour en Polynésie, est là. À Tahiti on appelle cela : être « fiou », c’est-à-dire n’avoir envie de rien, comme en parle si bien Bernard Moitessier dans son livre testament, Tamata, en déplorant le côté improductif des îles polynésiennes… La mélancolie va de pair avec les îles, tout comme une triste rengaine de saudade colle au vent qui balaye les îles du Cap Vert.

Matisse (à droite) et le cinéaste Murnau au Tahiti

Dans le sillage flamboyant de Paul Gauguin, Henri Matisse, âgé de soixante et un ans, embarque de San Francisco en 1930 sur un paquebot à destination de Tahiti. Ce voyage va être un émerveillement initiatique : le voilà qui arpente les plages, nage, fait de la pirogue ; puis il prend la goélette pour les îles Tuamotu, où il plonge avec délectation, des lunettes en bois sur les yeux, dans les lagons multicolores de Fakarava et d’Apataki. Tout au long de sa robinsonnade, Matisse couvre ses carnets de notes et de croquis, il se gorge des lumières et des couleurs, s’emplit de ces visions magnifiques qui vont influencer son œuvre jusqu’à la fin de sa vie, y compris dans la lumière de ses vitraux.

Souvenir des îles…

Nous avons ici le type même du voyage aux îles qui fait rêver. Partir en bateau, passer quelques mois entre atolls et lagons en jouissant au maximum du paysage, des habitants, de la luxuriance, puis revenir… Mais que serait-il advenu de Matisse et de son œuvre, s’il était resté aux Îles Sous le Vent ? Aurait-il connu la mélancolie, comme l’écrivain Stevenson, quelques années plus tôt, qui songeait avec nostalgie à l’Écosse, lui dont l’histoire s’est diluée aux îles Samoa, devenues sa dernière demeure?

Matisse

 

 

 

 

 

 

La Terre est une île
La leçon des îles serait-elle qu’elles sont des amantes trop passionnées, des escales merveilleuses où il faut passer sans s’attarder, rêver sans s’appesantir, et surtout ne pas s’implanter ? Escales ludiques et éphémères sur la route de la vie, les îles ne sont-elles que des mirages destinés à nous pousser au mouvement sur l’immensité océane? De simples illusions, qui font dire au devin désabusé du Zarathoustra de Nietzsche : « Faut-il que j’aille encore chercher mon heur aux îles Fortunées, et loin parmi des mers immémoriales ?/ Mais tout est pareil, rien ne vaut la peine, inutile de chercher, il n’est même plus d’îles Fortunées ! ».
L’île dont on rêve, celle des anciens voyageurs ou des touristes, est avant tout un lieu que l’on traverse, une escale où l’on se pose le temps d’oublier le temps, puis que l’on quitte à regret. Qu’on y vive ou qu’on les quitte, les îles sont toujours des machines à nostalgie. Sur une île, on se trouve à la fois au cœur du monde et au bout du monde. Comme l’écrivait le bourlingueur Blaise Cendrars : « Îles où l’on ne prendra jamais terre/Îles où l’on ne descendra jamais/Îles couvertes de végétations/Îles tapies comme des jaguars/Îles muettes/Îles immobiles/Îles inoubliables et sans nom/Je lance mes chaussures par-dessus bord car je voudrais bien aller jusqu’à vous ». Les continents, les pays, les villes, tout cela semble loin, si loin… Mais gare ! S’attarder dans le rêve peut faire basculer dans le cauchemar…

Paul Gauguin

L’île merveilleuse, celle de notre inconscient collectif, n’est qu’une étape, un lieu transitoire, et non la terre promise ou un but en soi. Vouloir importer la terre sur une île et sédentariser le rêve, c’est s’exposer au venin pernicieux de l’insularité. Gauguin, qui avait pris l’île pour un terrain de liberté et cru pouvoir s’évader dans son exotisme, a finalement sombré dans l’alcoolisme ; il finit sa vie à Hiva Oa, seul et misérable, auprès d’une enfant de quatorze ans. L’écrivain Stevenson lui-même, qui partit pour un long voyage sans retour dans le Pacifique Sud, s’est trouvé, malgré lui, impliqué dans les guerres de clans des Samoa.
Les cercles vicieux qui se forment sur les îles sont, bien sûr, une allégorie du huis clos des habitants de la planète Terre. Dès lors, si l’on accepte l’idée que chaque planète est une île flottant dans l’océan cosmique, cela veut-il dire qu’un jour, lorsque nous serons trop nombreux sur des terres rétrécies, nous devrons mettre le cap vers un autre archipel et essaimer dans l’espace sur d’autres îles-planètes ? Avant cette grande migration, saurons-nous éviter les écueils qui risquent de nous coûter si cher sur Terre ?



Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :