Le voyage est un art

Hugo Verlomme est un voyageur qui a toujours eu pour devise «slow is beautiful», vive la lenteur ! Or, l’avion est la négation de la distance. Avec les voyages aériens low-cost, un certain art du voyage s’est perdu : celui qui consiste à se lancer sur la route, le sentier, la voie ferrée, les flots ou la mer, à pied, en train, en vélo, en bateau, pour découvrir le corps du monde tout en se découvrant soi-même.

Tout a été si vite ! En quelques décennies, nous sommes passés de l’émerveillement à la saturation. Hier encore, des jours de mer, de longues traversées à pied ou à cheval, étaient nécessaires pour découvrir des contrées exotiques et se plonger dans des cultures aussi étranges qu’étrangères. Le voyage se comptait alors en jours d’éloignement. On se trouvait à 30-40 jours de son port d’attache. Aujourd’hui les antipodes sont disponibles « en rayon » à prix cassé et à quelques heures d’avion à peine. Bien tristes tropiques ! Stevenson disait : « Voyager plein d’espoir est mieux que d’arriver ». À présent on arrive sans même plus voyager.

 

Stevenson dans les mers du Sud

Tous, nous avons eu envie de partir sur les traces des explorateurs, bourlingueurs, voyageurs d’un autre temps ; au lieu de cela, nous nous retrouvons, tel du bétail, entassés dans des carlingues pressurisées et des aéroports aseptisés, tous identiques. Des millions de passagers sont vomis des avions, et la planète finit par devenir un produit de consommation. On brade sans état d’âme les îles les plus lointaines.
D’innocents touristes, nous sommes devenus — sans doute malgré nous — de nouveaux missionnaires, les représentants VRP d’un autre modèle de société. L’avion impose sa loi. En quelques années, le tourisme est devenu la première industrie mondiale, devant l’agroalimentaire, l’armement, la pétrochimie, etc. Tourisme pratiqué par un petit pourcentage des habitants de la planète. Muni de ses sésames, passeport et carte de crédit, le touriste assoiffé visualise la planète tel un supermarché. Antarctique, Kamtchatka, Bouthan, Kalahari, Galapagos, Cap Horn, à consommer de suite ! Ces lieux autrefois quasi inaccessibles s’ouvrent aujourd’hui sans effort à quiconque y met le prix.


Nous sommes devenus des prédateurs sans nous en rendre compte. Notre simple passage, mille et mille fois répété, finit par laisser un sillage bien visible. Une empreinte polluante, une captation des ressources, l’eau, l’électricité qui vont en priorité aux hôtels…
Peu à peu, voyageur après voyageur, nous contribuons à l’effarante standardisation des populations, allant de pair avec la surpopulation, nous clonant à l’infini dans des vêtements, des images, tous similaires. Mêmes baskets, sacs à dos, costumes, caméras, télés, vêtements de sport, etc. On peut dire que les voyages ont perdu leur charme lorsqu’on a commencé à choisir ses destinations en fonction du prix du billet d’avion, et non par désir de se rendre dans telle ou telle région du monde.

Un voyage se médite et se mérite
Lorsqu’il fallait deux mois de traversée sur deux océans pour atteindre les îles du Pacifique, et autant pour le retour en Europe, les candidats étaient plus rares. Ces distances inouïes, ces voyages interminables, cet éloignement vertigineux, ont contribué à forger des Gauguin et des Stevenson, des Cendrars et des Kerouac. Aujourd’hui, de tels paradis demeurent accessibles toute l’année en quelques heures.
Le voyage de masse n’est plus dans la distance parcourue ; des milliers de kilomètres ne sont plus une garantie d’exotisme. On retrouve ses voisins de palier à Bali. Quel peut bien être, au fond, l’intérêt d’un voyage touristique d’une semaine à l’autre bout du monde ? Un aperçu, un décalage, une vue tronquée ? Cela vaut-il les tonnes de vapeurs de kérosène déversées sur tout le globe ? Les émissions de gaz à effet de serre? L’oxygène brûlé dans l’atmosphère ? Tout ça pour ça…

Une semaine de randonnée en pleine nature française, au cours de laquelle on parcourt quelques dizaines de kilomètres à pied, ne peut-elle aussi procurer cette formidable impression de dépaysement tant recherchée ? Et que se passerait-il si tous les habitants du monde pouvaient voyager à leur gré ? Quel en serait le coût écologique, social, culturel ? Il est vrai que les billets d’avion bradés ont de quoi donner le tournis ; on peut s’envoler quelques jours aux tropiques pour une poignée d’euros. Mais il faut raison garder. Le monde n’est pas un self dans lequel on peut pignocher en chargeant son caddie de destinations-produits. Certains de ces touristes ne savent même plus dans quel pays ils se trouvent ; qu’importe, d’ailleurs, ce qui compte n’est-ce pas le soleil et les cocotiers, la sacro-sainte carte postale du bonheur? « Les touristes ne savent pas où ils sont allés. Les voyageurs ne savent pas où ils vont », commente l’écrivain-voyageur Paul Théroux.

L’avion a-t-il tué le voyage maritime ?
Le vrai voyage n’est-il pas dans l’aller simple ? Se laisser embarquer au gré des routes terrestres, ferroviaires, maritimes, bifurquer lorsqu’on ne s’y attend pas. Éloge de la lenteur. Bonheur ineffable de se trouver en transit, en mouvement, entre deux points. Éprouver physiquement la distance, découvrir l’entre-deux, se retrouver à Pétaouchnock…
De toute évidence, un voyage devrait être proportionnel au temps qui lui est imparti ; il s’inscrit dans la durée, plus encore que dans la distance. Et puis notre Terre a beau sembler gigantesque, elle n’en est pas moins minuscule. Il y a quelques siècles à peine, les cartes s’arrêtaient aux terrae incognitae. Aujourd’hui nous en sommes aux images satellite qui rendent visibles à tous les moindres recoins de la planète, livrée nue à nos yeux impudiques. Tout s’est joué avant et pendant la Seconde Guerre, lorsque les paquebots qui traversaient l’Atlantique de plus en plus vite (3-4 jours pour le Normandie), ont compris qu’ils ne pourraient jamais concurrencer l’avion. Comme l’écrit Paul Morand en 1944 dans ses Excursions immobiles : « Le Normandie ne sera jamais remplacé. L’avion de transport lourd aura fait de tels progrès pendant cette guerre, que le paquebot ne pourra plus le rattraper, ne cherchera même plus à gagner une bataille désormais perdue. » À cette époque déjà, le voyage maritime, la voie royale, est KO debout. « L’avion-tramway, l’avion-train-de-plaisir, l’avion-fin-de-semaine, devront tôt ou tard entrer dans nos mœurs » insiste Paul Morand. Dès les années 1960, les premiers vols « charters » font leur apparition ; d’un coup les distances sont enfin abolies. Il devient possible de pointer du doigt une destination sur la mappemonde… L e monde vous appartient, faites votre choix.

Blaise Cendrars à bord du Normandie

Le monde ? Pas tout à fait, car tout bien considéré, le globe étant recouvert à 72 % par la mer, cela ne laisse que 28 % de terres émergées aux touristes terrestres que nous sommes. La mer n’est-elle pas « la dernière frontière » ? Lorsque les voyageurs ont tout exploré et foulé aux pieds, des montagnes aux déserts, des jungles aux plages, n’est-il pas naturel pour eux de se tourner vers cet univers autrement grand, profond, puissant ? Le succès des voyages en cargo, des croisières, du voyage maritime en général, reflète cette aspiration généralisée, ce désir de sortir du carcan des frontières terrestres. L’océan offre une autre dimension, quasi impossible à trouver ailleurs : être hors du temps et des frontières, n’est-ce pas là le vrai dépaysement ? Mais la mer ne se contente pas de nous dépayser, elle qui monte à toute vitesse à l’assaut des terres, car elle redessine aussi nos cartes de géographie, submerge des îles, réinvente des golfes…
Alors oui, je rêve de voyages où le temps soit proportionnel à la distance, d’un monde où l’on peut cheminer en bonne compagnie, je rêve de longues traversées en mer sur des cargos à voile ou des paquebots de ligne à l’ancienne, je rêve aussi de dirigeables paisibles, d’un tunnel sous le Détroit de Behring entre la Sibérie et l’Alaska (ce qui permettrait de rallier Paris à San Francisco en train, par exemple), je rêve de lentes caravanes, de tentes et de yourtes, de longues routes accueillantes, de thé chaud au bord du chemin, d’escales improvisées, de paysages imprévus. Et finalement, à l’image de la vie, qu’importe la destination, pourvu qu’on ait l’ivresse du voyage !

Jack Kérouac marin


 

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