Les jeux de miroir de Niki

Par Danielle Morau.

Trois créateurs, trois parcs, trois époques : c’est la française Niki de Saint Phalle qui entraîne dans sa danse de fin du second millénaire l’italien Vicino Orsini et l’espagnol Antoni Gaudi.  

A partir de 1552, Vicino Orsini a fait sculpter par Pirro Ligorio, architecte du Vatican, d’énormes rochers dans sa propriété de Bomarzo au sud de la Toscane : il nous a légué les œuvres géantes du Jardin des Monstres, agrémentées de citations gravées dans la pierre.  

Jardin des monstres, Neptune et un dauphin

De 1900 à 1914, Antoni Gaudi (1852 – 1926), déjà apprécié pour sa rénovation du Palais Güell, a conçu le Parc Güell, du nom de son mécène, dans la banlieue de Barcelone, en laissant son imagination et son inventivité technique s’exprimer sans retenue. 

Parc Güell, les pavillons d’entrée dont l’un est doté d’une tourelle 

De 1979 à 1996, Niki de Saint Phalle (1930 – 2002), célèbre grâce à ses sculptures de « Nanas » corpulentes, colorées et provocantes, consacre toute son énergie pour mener à son terme l’œuvre de sa vie : le Jardin des Tarots situé au nord de Rome, à Capalbio, distant de 90 km du Jardin des Monstres de Bomarzo.  

Pour créer son Jardin des Tarots, Niki emprunte au Parc Güell et au Jardin des Monstres des techniques, des idées mais laisse la bride à sa créativité.  

C’est ainsi qu’elle s’inspire de la Maison penchée pour faire basculer dans le vide le haut de sa tour de Babel ! 

Parallèlement, elle ne cache pas son engouement pour le Parc Güell : « en 1955, je suis allée à Barcelone et j’ai vu pour la première fois le merveilleux parc Güell de Gaudi. J’y ai rencontré à la fois mon maître et mon destin. Mon corps tout entier tremblait. Je savais qu’un jour, je construirai moi aussi mon propre jardin de la joie. Un petit coin de Paradis… Un lieu de rencontre entre l’homme et la nature. Vingt-quatre ans plus tard, j’allais me lancer dans la plus grande aventure de ma vie : le Jardin des Tarots. ». Alors,elle utilise sans vergogne la technique des « trencadis » (morceaux de carrelage) inventée par son maître. 

Parc Güell, exemple de trencadis 

Niki s’empare aussi des lignes ondulées de Gaudi qui rappellent les vagues ou un serpent. 

Partons à la découverte du Jardin des Tarots en recherchant d’autres liens avec ses deux prédécesseurs et en mettant en valeur l’originalité artistique de Niki de Saint Phalle. 

Pour donner du sens à son projet, Niki trouve un fil d’Ariane dans les 22 cartes majeures du jeu de tarot divinatoire, dit « de Marseille ». Chaque carte, nommée « arcane », porte un numéro et la liste commence par le zéro du Fou qui constitue une sorte de joker plus puissant que les autres personnages. La mise en parallèle de chaque œuvre de Niki avec sa carte du jeu de tarot n’est pas évidente. L’artiste a donc édité un livret dans lequel elle précise clairement le sens de ses sculptures. 

Elle aura le temps de mettre en place une œuvre pour chaque carte et même d’ajouter un chat, un banc, deux sièges, un prophète, un oracle dont les serpents rappellent la sirène du Jardin des Monstres …  

Jardin des Tarots, les serpents de l’Oracle 
Jardin des Monstres, Furie étrusque en forme de sirène à queue de serpent 

Dès l’entrée du Jardin des Tarots, c’est une vision époustouflante d’énormes compositions aux formes et au couleurs vives, tranchant sur le vert paisible des arbres disséminés : au premier plan, voici la Papesse (arcane n°9) surmontée du Magicien (arcane n°1) à la main gantée de blanc – vers la gauche, en arrière-plan, la Tour de Babel (arcane n°16) et l’Impératrice aux seins plantureux (arcane n° 3) … 

 
Jardin des Tarots, l’entrée 

Une fois le choc visuel passé, c’est la bouche de la Papesse qui interpelle : cette « bocca della verità » est effrayante.  C’était en déposant un billet anonyme dans ces sortes de boîtes à lettres que les Vénitiens dénonçaient leurs concitoyens mais c’est aussi la bouche de l’Ogre du Jardin des Monstres … 

A droite de la Papesse, se trouve le Pape (arcane n°5) qui « déchiffre les mystères » et qui joue un rôle protecteur grâce à son œil Oudjat d’origine égyptienne. 

Jardin des Tarots, le Pape 

Niki pense sans doute au célèbre tableau de Jean-François Millet lorsqu’elle ajoute un couple agenouillé sur la tiare de son pape. Ce tableau, intitulé « L’angélus », figure d’ailleurs fréquemment dans des œuvres de Salvador Dali, contemporain de Niki. 

Jardin des Tarots, le Soleil 

Encore plus à droite, toujours un peu en hauteur, voilà le Soleil (arcane n°19) : un géant campé sur ses deux jambes comme cet Hercule du Jardin des Monstres, en train d’écarteler Cacus qui volait la nourriture des plus faibles. 

Cette lutte entre le bien et le mal n’a rien de commun avec la vision que Niki a du soleil qui « permet la vie ». Elle choisit de le représenter comme un aigle posé sur un arc pour donner l’illusion d’un géant. Pourquoi un oiseau ? Ce fut le seul être vivant capable de s’approcher de cet astre depuis l’origine de la vie sur terre.  

 
Jardin des Monstres, le combat entre Hercule et Cacus 

Commence alors une promenade dans le Jardin des Tarots : les œuvres sont implantées sans ordre apparent, leur hauteur varie d’un à une vingtaine de mètres de haut. La majorité d’entre elles sont obtenues par une projection de ciment sur un treillis de fer ; les décors en céramique sont ensuite collés sur ce support. Quelques petits formats « squelettiques » ont une simple armature de fer colorée, ce qui convient parfaitement à l’Ermite (arcane n°9) mais aussi au croissant de lune (arcane n°18) … 

La Lune (arcane n°18) reprend le profil de la femme déjà représentée en exergue de cet article : est-ce celui de Niki ?  

Niki de Saint Phalle, 1976

Pour l’artiste, cette carte n°18 est liée à l’eau (les marées), à la femme (les menstruations) mais aussi à l’imagination. En effet un chien, un castor et une écrevisse (tête en bas) soutiennent l’astre nocturne … Ce choix n’est pas expliqué dans le texte rédigé par Niki. 

 
Jardin des Tarots, texte de Niki à propos de La Lune 

Si le soleil représente la vie, la mort correspond à l’arcane n°13 (nombre maléfique) nommée « La mort » tout simplement. Cette femme, à cheval et armée d’une faux, est entourée d’êtres vivants. Elle est vénérée puisque la voilà dotée d’un socle de trencadis de miroirs et Niki en fait la présentation suivante : « La Mort est le grand mystère de la vie. Sans mort, la vie n’aurait aucun sens. La mort, avec sa faux, permet à de nouvelles fleurs de pousser. La carte de la mort est la carte du renouvellement. Rester conscient de la mort est une manière de ne pas être pris par les vanités de la vie ». 

Jardin des Tarots, la Mort 

Bien d’autres œuvres animent ce « jardin de la joie » : après la papesse, le pape, le soleil, la lune et la mort, se présentent un couple, un diable, la justice, un pendu … puis deux bâtisses retiennent toute l’attention.  

Tout d’abord, voici le palais de l’Empereur (arcane n°4) : selon Niki,« L’Empereur est la carte du pouvoir masculin pour le meilleur et pour le pire… L’Empereur nous amène la Science et la Médecine mais aussi les armes et la guerre… » 

Ce palais mérite la visite : c’est un patio entouré d’arcades et doté de bassins au centre. Un escalier donne accès à un chemin de ronde, doté d’une tourelle. Il faut prendre le temps de repérer ici des têtes de mort, là des indices phalliques… Dans cet espace, Niki fait preuve à la fois d’une docilité surprenante envers son maître Gaudi et d’une imagination effrénée. 

Docilité avec les trencadis, les colonnes penchées, la tourelle, les murets ondulés, la présence de l’eau … Imagination avec un rhinocéros symbolique, des figures mexicaines, des formes incongrues, le tout dans un méli-mélo joyeux. 

Jardin des Tarots, le patio du Palais de l’Empereur : un rhinocéros 

Très proche du Palais de l’Empereur, un autre palais est dédié à l’Impératrice (arcane n°3).  

Jardin des Tarots, texte de Niki à propos de L’Impératrice 
 
Jardin des Monstres, l’un des deux Sphinx à l’entrée 

L’écho entre l’œuvre de Niki et le Sphinx du Jardin des Monstres est incontestable. Il souhaite la bienvenue aux visiteurs par ces mots : « Toi qui entres ici sois très attentif et dis-moi si ces merveilles ont été réalisées par erreur ou bien comme forme d’art ». Ce jardin des Monstres fut d’abord nommé « Bois sacré » puis « Jardin des Merveilles » : autres temps, autres visions ! 

Jardin des Tarots, l’entrée du Sphinx à l’arrière de la bâtisse 

Dès le franchissement du seuil, nous avons le tournis car toutes les parois sont couvertes de miroirs cassés et les visiteurs participent à leur propre mouvement : l’immersion dans l’œuvre est totale. Aucun mur n’est droit, les hublots remplacent les fenêtres. Les groupes des arcanes n° 17 (l’Etoile), n°20 (le Jugement), n° 7 (le Chariot) tachent cet espace blanc de couleurs vives.  

Jardin des Tarots, l’intérieur tapissé de trencadis de miroir 

L’espace intérieur du Sphinx se compose d’une salle de séjour avec cuisine américaine, d’une salle de bain et d’une chambre. Le mobilier est minimal. La sobriété de l’intérieur contraste avec l’exubérance de l’extérieur. Chapeau, l’artiste ! 

Un dernier clin d’œil de Niki nous attend : après le Sphinx arrive le Dragon ! Ce dragon est un thème récurrent dans bien des pays du monde et il est présent dans les trois jardins. 

Jardin des Monstres, le Dragon – ours ailé 
 Parc Güell, le Dragon – salamandre  
Jardin des Tarots, le Dragon – crocodile ailé 

Le mot de la fin revient de droit à Niki de Saint Phalle qui présente à sa façon l’arcane n°11 nommée « La Force ». 

Jardin des Tarots, texte de Niki à propos de La Force 

Photos Danielle Morau

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