Par Patrick et Catherine Polfliet.
En 2014, nous avons parcouru la Birmanie durant une période de transition démocratique pleine d’espoir.


Douze ans plus tard, les lumières et les couleurs des paysages traversés à pied restent toujours aussi présentes. Les odeurs de la terre ocre ou de l’encens des temples nous accompagnent encore.
Présents aussi les moments de partage, les visages accueillants de nos hôtes, les rires et les fêtes, toutes les sensations de ces instants uniques qui donnent sens au voyage.

Si l’impressionnisme est avant tout un art de vivre, une perception sensible du monde, nous portons en nous toutes ces impressions birmanes comme autant de tableaux à partager.

Évoquer la beauté d’un pays ou d’un peuple n’abolit pas les drames.
Il y eut le massacre et l’exode des Rohingyas en 2017, le coup d’État en 2021, la guerre civile et le tremblement de terre de mars 2025.
Souvent, les catastrophes et les guerres balayent les souvenirs heureux et plongent des pays entiers dans la douleur et l’oubli.
Alors de loin, même si cela peut paraître dérisoire, subsiste en nous l’envie de témoigner de ce peuple, de sa culture, de sa spiritualité et de sa résilience en espérant que la paix revienne.
Le Mont Popa.
Pour ce premier article, nous avons choisi d’évoquer cet ancien volcan au cœur de la Birmanie.
Avant d’y arriver, nous séjournons plusieurs jours à Pagan au bord de l’Irrawady.
Dans cette cité millénaire aux 2000 temples dédiés à Bouddha, nous sommes emplis d’un sentiment d’éternité .


Le jour, nous circulons en voiture à cheval le long des chemins menant aux principaux temples
Le soir, nous dînons aux abords du fleuve, observant les péniches chargées de bois ou de matériaux. Elles longent le paysage et disparaissent au soleil couchant

Comparé au Nil pour ses capacités d’irrigation, l’Irrawady traverse le pays du nord au sud sur plus de 2200 km de long.
Si le voyage s’inscrit dans le mouvement, il nous est pourtant difficile d’abandonner ce lieu riche d’histoire, de spiritualité et de vibrations, pour rejoindre une région plus chaude et plus austère.

Un matin de bonne heure, nous quittons les terres fertiles proches du fleuve pour traverser des plateaux arides plantés de palmiers
Vers midi, après la traversée d’une grande plaine, nous découvrons enfin au loin, le Mont Popa, cet ancien volcan au centre de la Birmanie.

Du haut de ses mille cinq cents mètres, il domine une vallée fertile et verdoyante contrastant avec les régions traversées. Riche de ses deux cents ruisseaux intermittents et de ses sources, il constitue une véritable oasis de verdure et de fleurs au milieu de l’aridité de la province.

— Regardez là-bas le Taung Kalat, c’est notre destination, s’exclame Kyaw, notre chauffeur.
Nous arrivons au-dessous du volcan et en nous rapprochant, nous avons l’impression d’entrer dans un paysage hors du temps.
Le Taung Kalat est une ancienne cheminée secondaire du volcan principal. Constitué de basalte, il a résisté à l’érosion alentour et forme un massif qui s’élève à mi-pente du cratère central .

À son sommet, nous apercevons les stupas dorés et les murs blancs d’un monastère bouddhiste, mais, de loin, ce lieu ressemble plus à une cité magique peuplée d’êtres inconnus qu’à un monastère.
Nous l’ignorons encore, mais la réalité va dépasser notre imagination.
Nous sommes émerveillés par le paysage qui se dévoile sous nos yeux.
Cette cheminée volcanique ressemble en plus imposant au dike Saint-Michel en France, près du Puy-en-Velay, au départ du Chemin de Saint-Jacques.


Nous connaissons bien cette région et nous avions gravi ses 268 marches taillées pour accéder à la chapelle romane édifiée au sommet.
Mais, deux lieux de prière édifiés à la même époque sur des sites semblables à des milliers de kilomètres de distance sur deux continents distincts, cette coïncidence nous interpelle.
Quelle puissance cachée dans les entrailles de la Terre rend certains lieux sacrés ?
Notre chauffeur gare sa voiture au pied du dike.
— Le Taung Kalat s’appelle lui aussi Mont Popa, nous explique-t-il, ravi à l’idée de grimper au sommet avec nous.
— C’est l’un des principaux lieux de pèlerinage de ce pays, 777 marches à gravir pieds nus jusqu’au monastère, nous précise-t-il en riant. Le dike Saint Michel est battu !
Pour y accéder, nous apercevons sur ses flancs la présence d’un escalier qui serpente autour, jusqu’au sommet, à 750 mètres d’altitude.
Aux abords des marches, des étals colorés, garnis de fleurs, de légumes variés et de fruits, attendent les marcheurs ou les pèlerins désirant entreprendre la montée.



– Mais, pourquoi un pèlerinage ici ?
– Vous êtes arrivés dans la résidence des Nats, nous dit Kyaw avec sérieux.
Il fait une pause et s’amuse de nos regards intrigués.
Puis continue :
– Ils sont très susceptibles, il ne faut surtout pas les contrarier. Tout le monde dans le pays les respecte et nous venons régulièrement en pèlerinage pour les honorer et leur demander de l’aide.
— Les Nats ?
— Oui, Nat veut dire Esprit.

Nous découvrons, tout en commençant notre ascension pieds nus, qu’il existe en Birmanie une tradition spirituelle ancestrale animiste, fondée sur le culte de divinités locales. Elles sont associées soit à des phénomènes naturels, soit à des ancêtres héroïques ou à des personnages historiques ayant souvent eu une mort tragique ou violente.
– Bien avant le bouddhisme, on vénérait ces âmes errantes, nous raconte Kyaw. C’étaient des personnages généreux, d’une grandeur d’âme hors du commun.
Ils avaient été tués pour la plupart dans des circonstances dramatiques.
Il nous apprend qu’à l’époque, les gens du peuple craignaient leurs colères, aussi leur construisaient-ils de petits sanctuaires en forme de maisons. Ils espéraient ainsi mettre fin à leurs errances et obtenir leurs bonnes grâces. Pour eux, un Nat sédentarisé devenait protecteur de sa région.
Mais, il n’y a pas que des âmes errantes, nous dit-il, il y a aussi les esprits de la nature, des arbres, des sources, des cours d’eau, des forêts, des rochers et des montagnes.
Tout en l’écoutant, j’imagine les correspondances avec nos traditions oubliées. Qu’étaient devenus nos elfes, nos fées, gnomes et autres lutins, relégués au rang de folklore désuet ?
— Et le bouddhisme, là-dedans ? Nous sommes bien en chemin vers un monastère ?
— Vous avez raison. C’est le roi Anawratha qui développa le bouddhisme au XIe siècle, en Birmanie, mais il ne put faire disparaître ces traditions animistes, alors il les intégra. Comme il y avait trop de Nats, il sélectionna un panthéon des trente-sept Nats les plus célébrés. À leur tête est le roi Thag Yamin, c’est le Nat qui tient les livres des bonnes et des mauvaises actions, un livre en feuilles d’or pour les bonnes et en peau de chien pour les mauvaises !
Catherine éclate de rire !
— Le plus vénéré ensuite, c’est Min Mahagiri, le seigneur de la Montagne, protecteur du foyer. Il fut à l’origine du culte des Nats et de la création de Pagan.
Nous qui arrivons de Pagan, nous n’aurions jamais pu imaginer que ce lieu sacré était né d’une légende.
— C’était un forgeron si fort qu’il faisait trembler la cité quand il frappait sur son enclume. Le roi avait peur de lui. Jaloux de sa force, il décida de lui tendre un piège pour l’éliminer.
Pour cela, il prit pour épouse sa sœur, Shwe Myethana. Il attendit quelques temps, puis un jour, il transmit au forgeron l’information que sa sœur voulait le rencontrer. Min se rendit à l’invitation, mais dès qu’il eut franchi le seuil du palais, il fut fait prisonnier et attaché à un frangipanier auquel on mit le feu. Shwe Myethana, horrifiée, s’immola, elle aussi, dans les flammes. L’arbre, ou ce qui en restait, fut abattu et jeté dans l’Irrawaddy. Le tronc descendit le fleuve au fil de l’eau et l’endroit où il s’arrêta, fut à l’origine du site de Pagan. Deux statues représentant Min Mahagiri et Shwe Myethana furent sculptées dans le bois de l’arbre et installées ensuite dans un sanctuaire au sommet du Mont Popa. Ainsi naquit le culte des Nats, bien avant le bouddhisme et la création du monastère.
Puis il continua :
– Mais, je me souviens aussi d’autres Nats aux noms poétiques que l’on retrouve ici : la princesse au visage doré, la dame trois fois belle, la petite dame à la flûte, le seigneur brun du plein sud, le seigneur du parasol blanc, la mère royale, l’aîné de l’or inférieur, la dame aux jambes arquées, le vieil homme auprès du banian solitaire, le seigneur du rythme, la dame aux paroles d’or, le seigneur débutant, la dame du nord et plein d’autres que j’ai oubliés.



Il est intarissable.
— Ils protègent ceux qui les honorent, mais punissent quiconque leur manque de respect.
Tout cela nous laisse perplexes.
Après avoir parcouru les deux cents premières marches, nous apercevons, au loin, un homme qui descend tranquillement.
– C’est un Zawgyi ! S’écrie notre chauffeur en découvrant sa tenue.
— Un quoi ?
— Un Zawgyi, dans la tradition, c’est un alchimiste, un magicien, il se promène vêtu de rouge brun avec un bâton magique et un chapeau pourpre, mais la plupart des Zawgyi sont des imposteurs qui profitent de la crédulité des pèlerins.
Le vrai Zawgyi nous dit-il, peut disparaître ou voler comme un oiseau dans le ciel, faire un tour sur la Lune, voyager sous la Terre ou dans les océans, mais personne n’en a jamais vu voler. Le Zawgyi passe aussi beaucoup de temps à chercher des herbes médicinales sur les pentes du volcan, en particulier pour sa longévité, car il veut devenir Weizza.
Nous regardons avec étonnement cet individu au loin, qui se rapproche de nous, tout en écoutant les explications de notre guide.
— Le Weizza dans la légende est un mystique devenu immortel grâce à ses pratiques ésotériques et aux plantes. Il aide alors les gens du peuple, les soigne, enlève les sortilèges et les malédictions. Il existe toutefois son contraire, le Sôn, c’est un fléau pour la société, un jeteur de sorts et de maléfices.
L’homme se rapproche, nous distinguons mieux son allure. Alors, Zawgyi, Weizza ou Sôn ?

Il arbore une étrange tenue, un grand manteau lie de vin le recouvre entièrement jusqu’aux pieds. Il porte sur la tête un chapeau de cuir brun en forme de mitre, se terminant par un côté horizontal surmonté de deux petites antennes de cuir. Ses cheveux dépassent de son couvre-chef à l’arrière et sur les côtés, une partie d’entre eux est rassemblée en deux tresses fines tombant le long de ses joues. Il arbore une moustache fournie et son menton se prolonge par une délicate barbichette en pointe à la manière de ces anciens sages chinois. Il n’a ni la tenue d’un pèlerin, ni celle d’un moine, ni celle d’un maître.
– Il ressemble plutôt à un de ces pseudo-mages, médiums, nous chuchote notre guide, venus ici vendre leurs services à des pèlerins naïfs tentés de dialoguer avec les Nats par leur entremise.
Son teint gris ne reflète pas la joie de vivre. Nous sommes de plus en plus perplexes et découvrons en ce lieu une pratique du bouddhisme bien éloignée de ce que nous en connaissons.
Arrivé à notre hauteur, il émet un sifflet strident et une nuée de macaques, issus de nulle part, se regroupe autour de lui.

A-t-il malgré tout quelques pouvoirs ? Le Mont Popa est connu pour abriter une colonie de singes plutôt inoffensifs qui viennent quémander quelques nourritures aux pèlerins.
Heureusement pour nous, il ne se passe rien. Il ne nous jette aucun sort et les singes nous laissent passer.
Lui, il nous toise avec une certaine ironie dans le regard puis continue son chemin.
Et nous le nôtre. Il nous reste cinq cent marches à monter.Arrivés au sommet, nous découvrons une vaste plateforme surmontée de temples, de stupas dorés et de locaux réservés aux moines.

Nous croisons quelques pèlerins étonnés de notre présence et des moines occupés à entretenir les lieux. Ils semblent heureux de saluer des étrangers venus se perdre dans leurs montagnes.
Le paysage nous apparaît sur trois cent soixante degrés. Nous apercevons les flancs verdoyants du volcan et toute la plaine fertile autour .


Impossible d’intégrer d’un seul regard la diversité de la végétation ni de comprendre la richesse du sol et du sous-sol qui composent les pentes de ce volcan éteint.
Les questions affluent et Kyaw essaie d’y répondre au mieux.
Comme médecin, je m’informe des plantes locales.
Notre guide nous fait rencontrer le moine préposé aux plantes médicinales et aromatiques.
Celui-ci nous présente alors des plantes aux noms inconnus, ‘’thazin, myite, htan, thit, pyimma,’’ utiles pour leur action digestive, sous forme d’écorces, de feuilles ou de racines, des plantes mieux connues pour les douleurs et les inflammations : thabyin le curcuma, zaba le gingembre, thinbaung la cannelle, shewe zin l’encens indien, paukkar l’aloe vera.
– Le Mont Popa et ses environs font partie d’une réserve naturelle, explique le moine.
— Le microclimat et l’altitude créent des zones de biodiversité variées allant de 200 à 1500 mètres. Sur les pentes du Mont coexistent des espèces adaptées à la sécheresse et d’autres plus tropicales, des forêts de teck, d’acacias, des palmiers à sucre, des cactus géants, fougères, orchidées sauvages. La zone est sèche, mais des ruisseaux intermittents et des sources se forment pendant la saison des pluies, rendant ce sol volcanique particulièrement fertile.
Nous le remercions chaleureusement et prenons congé.
Plus loin, au bout de l’esplanade, le sommet du mont Popa nous semble de plus en plus proche, mais nous ne savons encore rien de son histoire volcanique.


— Est ce un volcan éteint ?
— Endormi, répond Kyaw. La dernière éruption remonterait à 442 avant notre ère.
Nous n’imaginions pas que quelques années plus tard, la région allait subir un tremblement de terre majeur.
Le Mont Popa se trouve, en effet, au centre de la Birmanie, c’est un peu son cœur, mais un cœur battant sur une zone sismique. Il est proche d’une faille aussi importante que celle de San Andreas en Californie. Elle se nomme la faille de Sagaing et traverse le pays du nord au sud sur plus de 1000 km de long.
Nous l’apprendrons plus tard, mais cette faille est la conséquence d’une zone de rencontre de deux plaques tectoniques majeures, la plaque indienne et la plaque eurasienne. La puissance de cette rencontre a été à l’origine de la formation de l’Himalaya. Le mouvement des plaques est de 4 cm par an et favorise les tremblements de terre en Birmanie tous les 50 ans avec des magnitudes de 5 à 7,9 (7,9 en 2025).
Mais, ce jour-là, la terre est paisible alors pour terminer notre découverte des lieux, Kyaw nous conduit dans le sanctuaire principal du Mont Popa et nous propose de nous y recueillir un moment avant de repartir. Le Bouddha présent dans cette pièce a un visage doré étincelant entouré d’une auréole rosée qui irradie sa lumière.

Face à lui, des offrandes sont déposées par les pèlerins, des fleurs et des bananes achetées sur les étals de l’entrée, se mélangent à des billets de banque enroulés au milieu des fruits. Sur la main gauche du Bouddha tournée vers le ciel, une liasse de billets. Le mélange de profane et de spiritualité peut paraître déroutant, mais tous les Birmans participent régulièrement à ces dons pour aider les moines à vivre et à entretenir le sanctuaire.
Nous restons un moment en méditation dans cette demeure des Nats, à ressentir leur présence ainsi que la bienveillance du Bouddha. La puissance du lieu nous emplit.
Les lieux sacrés sont peut-être des antennes capables d’embellir nos vies et les voyages l’occasion de les découvrir. Puis nous sommes redescendu et avons pris la route vers le Lac Inle.
Merci les Nats. Nous espérons revenir un jour dans un pays apaisé.

Photos Patrick Polfliet




Laisser un commentaire