Masques et sociétés secrètes en Afrique :

La confrérie Ekpe.

Par Jean-Luc Marechal.

Les masques marqueurs culturels et identitaires, utilisés au fil du temps par les peuplades du monde entier, avaient un rôle majeur. Les masques africains découverts au moment de la colonisation et réhabilités par les ethnologues et parfois par les peintres du début du XXème siècle sont d’une richesse et d’une diversité incroyables. Bien qu’ayant des fonctions communes, chacun a sa spécificité et est l’expression d’un langage et des traditions propres à chaque clan. Non seulement ils nous font voyager mais nous dévoilent les rituels secrets et initiatiques de nature à renforcer les liens et la puissance d’un groupe d’appartenance. Le masque expression de l’âme, de l’esprit des ancêtres et des génies est aussi un passeport (dans certaines régions africaines, il existait des masques de la dimension d’une main que l’on présentait lorsque l’ on  franchissait les frontières d’un territoire). Il était aussi utilisé lors de manifestations guerrières et festives. Employé pendant les grandes cérémonies de la tribu, objet vénéré, voire sacré, en correspondance avec la vie des hommes et de la nature, au même titre que le totem, il était un des attributs essentiels des confréries villageoises. Ayant vécu au Cameroun, je me suis investi dans l’exploration de la région du sud-est du Cameroun et j’ai pu acquérir quelques masques authentiques principalement de la société Ekpe.

  

Carte du Camerou

La société Ekpe est une société présente dans différentes communautés ethniques du sud-est du Nigeria : Les Efiks (Cross River State), les Orons (Akwa Ibom State) et les Igbos (Abia State). Cette confrérie regroupe toutes les tribus de la baie du Biafra qui s’étaient impliquées dans le commerce des esclaves. Il s’agissait avant tout, comme chez les Doualas de l’autre côté du Mont Cameroun, d’inspirer une saine terreur aux esclaves, ce qui, avec les sacrifices humains, les maintenait  en sujétion. La confrérie était renforcée par des échanges matrimoniaux au niveau des chefs des différentes tribus pour conforter le lien inter-ethnique. On doit signaler que les esclaves provenaient, comme à Douala, de la région de Bamenda, au Cameroun, région qui fournissait aux négriers des captifs d’excellente qualité : des agriculteurs travailleurs. Les rafles d’esclaves étaient effectuées par des pirogues de guerre armées de couleuvrines en bronze fixées à la proue.

Néanmoins, les autorités britanniques avec le pragmatisme qui les caractérisait avant 1960 avaient utilisé la société pour promouvoir l’acceptation de la technologie européenne, comme les programmes sanitaires. L’évolution de la société a favorisé son maintien. Y adhérer signifie non seulement devenir membre d’une société puissante mais également être admis dans la noblesse locale.

Amama

Une reconnaissance sociale importante existe pour les rangs les plus élevés de la hiérarchie Ekpe, appelés Amama. Dans le passé, des sommes très importantes, parfois plus d’un millier de livres sterling, ont été payées pour atteindre ces niveaux supérieurs. On convient implicitement que l’Amama contrôle souvent la majorité des richesses de la communauté. L’Amama a souvent acquis des centaines d’hectares de palmiers, pour sa propre utilisation, constituant ainsi un douaire.  Les profits obtenus permettent aux membres supérieurs de l’Ekpe de s’assurer que leurs fils pourront obtenir un grade comparable, ce qui a pour effet de limiter l’accès à un gain économique pour les autres membres de la communauté. La société Ekpe exige que ses initiés parrainent lesfêtes de la ville, afin de faire apparaître une certaine redistribution de la richesse en fournissant aux pauvres nourriture et boissons.

Art et cérémonies

  1. Art Ekpe

Habituellement, la maison Ekpe a une forme oblongue et se présente comme un bâtiment semblable à la nef d’une église, et se dresse au milieu des villages. Les murs en argile sont finement peints à l’intérieur et ornés de figures d’argile en relief.

L’Ekpe effectue un festival de danseurs masqués. Certains des masques plus vieux montrent des cornes et des dents. Le masque Amana qui est en notre possession provient de Manfé sur la Cross River au Cameroun. Il est recouvert de peau d’antilope.  A l’origine le titulaire suspendait aux cornes la tête d’ennemis tués. Les anciens masques sont recouverts de peau humaine.

Masque casque Ekpo de la société du Léopard de la Cross River.
Provenance, Manfé, Cross river Cameroun

La société Ekpo du léopard de la Cross est une franc-maçonnerie très hiérarchisée, sept degrés au départ, onze degrés après 1850, ce qui a provoqué la terreur chez les esclaves dans la société esclavagiste de la Cross River. Après 1850 on a créé 4 degrés supplémentaires pour pouvoir admettre des esclaves fortunés (déjà évoqué plus haut).  Au départ les masques casques en bois étaient recouverts de la peau d’un ennemi sacrifié. L’exemplaire que nous présentons est en peau d’antilope. 

Ce masque est l’illustration d’un des plus vieux mythes de l’humanité, celui de Jean, alias Janus (selon ‘’ la voix du masque’’ : Janus est employé pour qualifier une créature ou un masque à double tête, l’une au verso de l’autre…Duel, il peut représenter l’instant pris entre le passé et le futur). Le masque le plus clair est celui de la femme, qui regarde l’avenir, le plus sombre celui de l’homme qui regarde le passé.

Le musée de Zurich possède un masque Ekpo, des Ekoï qui est également un masque Janus mais sans cornes, probablement d’un degré inférieur, qui a été cité par Esy Leuzinger dans « L’Art des Peuples Noirs ». Elle donne un certain nombre de précisions : « Les marques sur les tempes indiquent le rang de société dans la noblesse. La tête de Janus, masculine et noire aux yeux fermés d’un côté, féminine et claire aux yeux ouverts de l’autre et dont le regard pénètre le passé et le présent est omnisciente et toute-puissante. Ainsi que le rapporte Talbot en 1926, les Ekoï attachaient autrefois les têtes d’ennemis vaincus pour danser dans l’ivresse du triomphe. »

Observons que dans le cas de ce masque, la figure féminine peut voir l’avenir, la figure masculine qui a les yeux fermés ne peut même pas voir le passé. Le sort réservé aux ennemis vaincus est à rapprocher de ce que faisaient les Doualas qui accrochaient la tête des ennemis tués à la ceinture.

Nous ne pouvons que signaler la similitude avec ces vases à onguents grecs, appelés « balsamaires » du Ve siècle avant J-C, formés de deux têtes rattachées par le cou, ce qui était une pratique très habituelle dans l’art antique, et que l’on trouve au Musée du Louvre à Paris.

2 . Cérémonies Ekpe

La société Ekpo utilisait la fève de Calabar en Ordalie.

Poison utilisé par les Ekpo
Source Wikipédia

L’Esérine, ou physostigmine, est un alcaloïde de la famille des Stigmines, de formule C15H21O2N3, dont il est le chef de file historique. Le nom de cette molécule dérive du nom générique d’une plante légumineuse africaine, la fève de Calabar (Physostigma venenosum).

Les anciens habitants de Calabar désignaient les fruits de cette plante par le nom Éséré, qui signifie « haricot de l’Ordalie ». Ces fèves étaient administrées sur décision judiciaire aux personnes accusées de sorcellerie ou d’autres crimes. Elles pouvaient aussi être utilisées dans certains duels où chacun des adversaires en ingérait une moitié. Un nombre très important de fèves peut être administré à une seule et même personne jusqu’à cent mais, en général, la moyenne se situe autour de trente. Paradoxalement, l’ingestion d’un petit nombre de fèves est plus dangereuse qu’une grande quantité ; en effet dans le second cas, les vomissements arrivent promptement, alors que dans le premier, le poison a le temps d’être absorbé par la muqueuse intestinale. Ainsi James IRVINE raconte que deux duellistes déterminés sont morts après avoir pris chacun la moitié d’une fève, tandis qu’une femme soumise comme sorcière à l’épreuve du poison, en ayant ingéré plus d’une douzaine, vécut de longues années cinquante-trois. Après l’absorption des fèves, le condamné devait marcher de long en large, jusqu’à ce que les symptômes de l’intoxication deviennent évidents. S’il parvenait à vomir et à rejeter ainsi la majorité du poison, il était déclaré innocent et la liberté lui était immédiatement rendue.

L’ésérine, connue en médecine européenne comme stimulant du système parasympathique, a pu être utilisée comme poison. Agatha Christie la met en scène dans un de ses romans publiés en 1949 (La Maison biscornue).

La société Ekpo possède un grand rayonnement dans la Cross River. Elle confère à ses adhérents une noblesse héréditaire. Les Britanniques ont utilisé, pour promouvoir des programmes de santé, ces « Fils de la Veuve » (par référence aux Francs-Maçons dont les membres s’appelaient entre eux « les enfants de la Veuve ») qui se sont constitués en aristocratie. L’accession est toujours ouverte aux gens fortunés. Les rangs supérieurs sont très difficiles à atteindre. Pour avoir le rang Amana du 11ème degré il faut comme sous le Second Empire en France, constituer un douaire, sous forme de plantations de palmiers à huile. Je rappelle que dans la République française qui reconnaissait la noblesse, pour transmettre un titre régulier il convenait de payer à l’Etat l’équivalent de 250 Francs pour un titre de Baron, 500 Francs pour un titre de Comte, 750 Francs pour un titre de Marquis, et 1000 Francs pour un titre de Duc, ce qui est une survivance du système du douaire.

 Dans la société Bamiléké au Cameroun, il est possible à un homme fortuné de devenir Fon, c’est-à-dire d’acquérir le statut de noble, suivant le même précepte qui, en France, permettait au 18ème siècle de devenir noble en achetant une savonnette à vilain (acquisition d’un titre de noblesse par des moyens douteux).

Les femmes et les non-initiés ne sont pas autorisés à entrer en contact avec les danseurs masqués de la société Ekpo. Comme toutes les sociétés secrètes, seuls les initiés participent aux différentes manifestations après un parcours initiatique jalonné d’épreuves souvent longues et pénibles. Aujourd’hui ces rites ancestraux longtemps en sommeil ont tendance à refaire surface. C’est une façon pour les ethnies de reconstituer leur passé et de s’approprier leur identité.  

Pour un complément d’informations se référer à la note de l’ofpra du 27/02/2015 ‘’sociétés secrètes traditionnelles et confraternités étudiantes au Nigeria’’. didr_note_nigeria_societes_secretes_traditionnelles_et_confraternites_etudiantes_ofpra_27.02.2015.pdf

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