L’ère des watermen,

entre glisse et plaisance

Par Hugo Verlomme.

La grande mutation aquatique a commencé. Nous sommes passés d’une époque où chaque passionné de mer demeurait cloîtré dans son pré carré (le marin ne nageait pas, le plongeur ne surfait pas, etc.) à une nouvelle ère, issue de l’évolution simultanée des mentalités et des matériaux. Cela donne une profusion réjouissante de nouvelles activités où glisse et plaisance se mêlent, avec quantité d’engins glissants et navigants, propulsés de mille et une façons, pour la plus grande joie des watermen et des amateurs, adeptes d’une transversalité marine.

Ouvrons bien les yeux : nous sommes en train de vivre une époque formidable. Le changement qui s’opère devant nous est un véritable phénomène de société. Nous sortons chaque jour un peu plus de la chrysalide terrienne pour nous lancer vers l’immensité océane. Ces transformations sont d’autant plus flagrantes lorsqu’on regarde ce qui s’est passé en deux générations à peine.

Dans les années 1960, personne –ou presque– ne plongeait en apnée à plus de 50 m, n’accomplissait un tour du monde en solitaire à la voile, ou ne surfait des vagues de dix mètres et plus. C’est pourquoi les premiers à accomplir de tels exploits se retrouvaient à la une des journaux, considérés comme des héros modernes au sommet de leur art. Aujourd’hui de tels exploits se sont banalisés et l’on ne compte plus les apnéistes capables de plonger à 100 m, les navigateurs solitaires, les surfeurs affrontant des vagues supérieures à 15 m…

Le slogan des nouvelles caméras embarquées GoPro, capables de filmer en toutes conditions, semble très approprié à notre époque : « Be a hero » (Soyez un héros). Chacun, désormais, veut vivre sa propre aventure individuelle et, pour cela, quel meilleur terrain d’aventure que la mer, cet univers largement inexploré, qui constitue à lui seul plus des deux-tiers de la planète, un fantastique espace de liberté, de mystère, une inépuisable source d’exploits ?

La démultiplication d’images des pionniers de l’extrême donne envie aux nouvelles générations de se surpasser, d’aller plus loin encore. Mais c’est avant tout l’évolution du matériel qui rend visible l’ampleur de cet engouement océanique. Il n’y a pas si longtemps, les plongeurs du Pacifique polissaient des écailles de tortue pour voir sous l’eau et Benjamin Franklin fabriquait des palmes en bois. À Hawaii, les premières planches de surf en balsa mesuraient plus de trois mètres, quant aux anciens voiliers, leurs coques, gréements, voiles, étaient en matériaux naturels, bois, chanvre, lin, acier, ce qui signifie que tout pesait lourd…

Aujourd’hui, les deux qualités essentielles pour affronter les éléments sont la légèreté et la résistance. Or, on ne peut évoquer cette fantastique évolution sans rendre justice aux matières plastiques, légères et résistantes, qui jouent ici un rôle primordial. Mais les plastiques sont devenus des bouc-émissaires de l’écologie et l’on ne présente que leur aspect négatif, parce qu’ils se retrouvent bêtement éparpillés en mer plutôt que valorisés dans des stations de recyclage. Pourtant, n’oublions pas que sans la plasturgie, adieu combinaisons et accessoires de plongée, planches de surf, kayaks, palmes, ailes, kites et voiles, pagaies, coques de bateaux et embarcations légères ou gonflables, sans parler des caméras, ordinateurs, téléphones et autres outils de communication devenus si indispensables aux navigateurs. Désormais, grâce aux polymères, nos rêves de glisseurs ou de navigateurs prennent forme ; n’importe quelle forme.

Moitessier waterman

L’un des grands personnages, à la fois symbole et précurseur de cette mutation, Bernard Moitessier, n’était pas seulement le grand marin instinctif et surdoué que nous connaissons. Au-delà de ses formidables exploits de navigateur solitaire, il considérait l’océan comme un tout et le fréquentait en véritable waterman, sous diverses formes : jeune champion de natation, il avait aussi pratiqué la pêche ou l’apnée sur les plages du Vietnam dans son enfance, ainsi que la chasse sous-marine avec un simple patia polynésien, ou encore, plus tard, il a vécu, tel un Robinson, en autarcie sur des atolls. À ses yeux, les bateaux les plus simples sont les meilleurs : il faisait l’éloge de l’Optimist pour s’initier à la voile et parlait de son dernier bateau, Tamata, comme d’un exemple de simplicité, où tout peut être réparé à la main (à condition d’avoir une bonne provision de caoutchouc de chambres à air, l’un des matériaux à tout faire qu’il affectionnait tant).

Bernard parlait à l’océan, à son bateau, il faisait corps avec l’un et avec l’autre. Joueur, toujours heureux de se mettre à l’eau, il s’amusait souvent à défier ses amis à la nage. Un jour, dans les vagues des Landes, nous lui avions montré nos techniques de bodysurf, la plus pure des glisses, qui ne requiert aucun accessoire.

Bodysurf (Hugo)

En retour, Bernard nous avait enseigné, à mes deux fils et à moi-même, une façon particulière de courir sur le fond de l’eau sans être lesté, qu’il appelait « la nage-singe », un secret appris de son meilleur ami vietnamien.

Elle semble loin l’époque où les marins, ne sachant pas nager, refusaient de mettre un orteil dans l’eau salée. L’heure est désormais à la transversalité. Celui qui aime la mer va forcément pratiquer plusieurs disciplines, nage, plongée, navigation, glisse, etc. Dans la tradition hawaiienne, les watermen sont ces hommes (et femmes, aujourd’hui) capables de nager ou de naviguer dans des conditions extrêmes, de sauver des gens de la noyade, de traverser de grandes étendues marines en solitaire sur diverses embarcations, de pêcher leur propre poisson, de surfer des grosses vagues et de plonger en apnée. Ces watermen sont des modèles pour les passionnés qui, de nos jours, disposent d’une innombrable variété d’outils et d’engins fiables, planches, embarcations, permettant au navigateur ou au nageur moyen de se lancer seul dans les flots. En effet, la plupart de ces outils flottants, navigants ou glissants sont conçus pour un usage individuel. Be a hero

Le grand kiff des esquifs.

Certes, on pourrait se désoler que, depuis la fin du 20e siècle, soit révolue la belle époque de la voile hauturière, ce temps où marins idéalistes, sportifs, aventuriers et utopistes, se lançaient sur les mers, seuls ou en famille, pour changer radicalement de vie et partir vers le grand large. Mais à trop regarder dans le rétroviseur, on risque de passer à côté d’un phénomène beaucoup plus vaste. Désormais, le « Grand départ et la vie sur l’eau » a laissé place aux aventures personnelles et autres expéditions extrêmes. La mer n’est plus réservée aux skippers confirmés et tout un chacun peut s’y frotter sur une simple planche ou un kayak.

Le succès planétaire du surf a popularisé toutes les glisses en général. Le futurologue Alvin Toffler l’avait prédit au 20e siècle : « Les surfeurs sont des indicateurs des temps futurs ». À lui seul, le surf engendre constamment d’innombrables dérivés, conçus pour mieux glisser, naviguer ou jouer sur la frange littorale, cette fameuse « zone des deux milles ». Les connaissances des marins, surfeurs, navigateurs, voileux, kayakistes, se sont combinées pour produire de nouveaux types d’embarcations, des esquifs individuels très sûrs, destinés au grand public. Car, en ce début de 21e siècle, la mer se démocratise de façon exponentielle.

L’empire du Surf s’est bâti à partir d’une simple planche. On l’a raccourcie, rabotée, affinée, allégée, rallongée, courbée, on l’a munie d’ailerons, de dérives, d’un mât, de voiles, d’ailes, de sangles, de pagaies, et cela a donné –parmi d’autres– le short board (planche courte), l’hybride (planche facile), le long board (planche longue), le gun (planche de grosses vagues), le bodyboard (planche courte pour surfer allongé), le windsurf (planche à voile), le funboard (planche à voile conçue pour les vagues), le kitesurf (planche tractée par une aile), le paddleboard (planche de sauvetage), le Stand Up Paddle (grande planche de randonnée pour se tenir debout, qui se propulse à la pagaie ou en surf), et bien d’autres « boards » (planches) encore.

Ces techniques de glisse se sont intelligemment mariées avec celle des kayaks, donnant ainsi des kayaks de mer, surf skis, Sit On Top, pirogues outrigger, Hobie Cats, et autres créations polyvalentes nous rendant aptes à affronter la mer et les vagues sur de petites embarcations, en utilisant le vent ou l’énergie musculaire. Au passage, rendons hommage aux combinaisons de surf, de plongée, de voile, de kayak, etc., sans lesquelles ces avancées majeures n’auraient pas lieu.

Autant d’accessoires, d’outils glissants ou navigants, conçus par des jouisseurs ou des sportifs, deviennent également utiles pour approcher ou explorer les mers, et donc indispensables à ceux qui travaillent dans le milieu marin. De toute évidence, nous sommes de plus en plus nombreux à vouloir vivre au contact de l’océan, le connaître, le protéger, ou exploiter ses prometteuses ressources renouvelables (Énergies Marines Renouvelables, ou EMR).

Ces mille et un esquifs innovants nous aident à ne faire qu’un avec l’océan. Leur popularité témoigne d’un changement de philosophie. Dans le monde qui est le nôtre, nous voulons plus de fluidité, nous voulons surfer sur nos vies comme nous surfons sur internet. Nous voudrions aussi polluer le moins possible et même sauver notre belle planète bleue. Nous aimerions enfin retrouver nos origines marines et nous rapprocher de nos frères dauphins, ces bonobos des mers…

Le couteau suisse des mers.

Cette fusion entre glisse et plaisance ne peut être comprise qu’à travers le prisme du jeu et du plaisir qui l’animent, et qui sont moteurs d’inventivité. C’est d’ailleurs en s’amusant qu’un génial inventeur californien a mis au point un système de propulsion révolutionnaire à pédalier, le MirageDrive, qui allait enfin permettre de réaliser l’embarcation idéale, polyvalente et sûre, véritable « couteau suisse des mers ».

Quelques années plus tôt, Greg et son frère Dan avaient relevé, avec succès, le défi de concevoir le voilier de classe A le plus rapide du monde (43,6 nœuds). Établi en 1993 avec leur « Trifoiler », ce record reste invaincu. Passionné de glisse et de régate, Greg, sorti de l’Université Polytechnique de Californie (sujet de thèse : les foils), a fait un détour par l’industrie spatiale pour y concevoir des satellites. Mais c’est en s’amusant à imaginer le bateau à propulsion humaine le plus rapide, que Greg a bricolé un système de pédalier deux fois plus efficace que des pagaies. Les jambes déploient naturellement plus de force que les bras, et le pédalier met en mouvement deux nageoires propulsives sous la coque, animées de battements en double-ciseaux inspirés de la nage des pingouins. L’efficacité du MirageDrive est spectaculaire, et en plus, ce procédé libère l’usage des bras et des mains, une aubaine pour la pêche, mais aussi pour manipuler voiles ou instruments.

D’abord jugé farfelu, ce pédalier est venu apporter la touche finale à une embarcation hybride transformable en pirogue, voilier ou trimaran, selon qu’elle est propulsée par le vent, les bras ou les jambes. C’est le fameux Hobie Cat « Adventure Island », symbole de cette mutation où glisse, plaisance et randonnée se marient harmonieusement, tout en s’inspirant du savoir-faire polynésien (voir les pirogues à balancier de type vaa’tri).

Les portes de l’imaginaire et de la créativité s’ouvrent enfin vers le monde marin, un monde sans limites. Certains conçoivent des bateaux de rêve qui ne brûlent plus de carburant, d’autres construisent des sous-marins de poche dans leur garage, et il y a ceux qui traversent l’océan sur une simple planche ou qui se jettent, nus, entre les bras de leur mère la mer. Nous n’en sommes qu’au commencement. Toutes les voies mènent à la mer. À chacun de trouver son chemin pour y parvenir.

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