Voyage au lent cours

Par Hugo Verlomme .

J’ai fait un grand voyage : j’ai remonté le fil de l’eau et le cours du temps.

C’était une époque où les trains rouillaient au dépôt, où les avions se grippaient sur le Tarmac. Le monde rétrécissait et les perspectives de mers lointaines ou d’îles paradisiaques se faisaient de plus en plus ténues.

Alors nous avons réappris l’art de voyager, ce verbe qui signifie avant tout « parcourir le chemin » et non « arriver » comme j’aime l’écrire à propos des voyages en cargo. Il existe, en effet, une façon de voyager qui suppose un changement de logiciel, une autre façon de voir le monde. Il suffit de passer le pas de sa porte et de prendre son billet pour « ailleurs ». Il suffit d’oublier l’heure (les Indiens disent aux Blancs : « Vous avez les montres, nous avons le temps ») et de retrouver le temps de l’observation.

A Hossegor, dans les Landes, j’ai marché le long du canal qui relie le lac marin à l’Océan, en prenant mon temps, en observant l’eau de la marée montante, le sable sous mes pieds, les pins qui dansent le long des rives,

j’ai entendu gronder un fleuve puissant et capricieux, l’Adour, qui s’est jeté là pendant des millénaires à Capbreton, à Vieux Boucau ou plus au nord.

Après le détournement du fleuve sur Bayonne en 1578, le terme de son cours s’est asséché par ici, laissant derrière lui des rivières comme le Boudigau, des bancs de sable et des étangs comme celui d’Hossegor. Ce dernier serait resté un lac d’eau douce sans l’idée de génie d’Eugénie, l’Impératrice qui suggéra de le relier au port de Capbreton, ce qui fut accompli en 1876.

Tandis que je chemine le long de ce canal, je regarde d’un autre œil les remblais de part et d’autre de ses rives en songeant au peintre landais Jean-Roger Sourgen évoquant les « 400 pelles et 400 brouettes » nécessaires pour le creuser, pour qu’un jour la puissance de l’Océan vienne se mêler à l’eau douce du lac d’Hossegor, favorisant ainsi le succès de l’ostréiculture qui allait grandement contribuer à la popularité de l’endroit.

Aujourd’hui, dans le canal et le lac marin, poulpes et plies ont remplacé perches et écrevisses et les huîtres ont acquis leur réputation.

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Ainsi, je n ‘ai marché que quelques pas, mais j’ai traversé l’hyperespace, remonté le temps, imaginé les torrents descendus des glaciers, les gaves fondus dans le fleuve ; une simple promenade le long d’un canal devient une passerelle temporelle. Si l’on ne peut plus voyager sur la distance, alors ralentissons pour mieux voyager dans le temps.

5 commentaires sur “Voyage au lent cours

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  1. Que ce texte est beau. il fait rêver. On s’imagine bien le passé de cette nature si belle…
    Que va-t-elle devenir dans les années à venir ?
    Merci pour tous ces voyages en attendant des jours meilleurs

    Aimé par 3 personnes

  2. Comme quoi on peut voyager près de chez soi, il suffit d’observer la nature, les éléments pour partir ailleurs, rêver, imaginer, remonter l’histoire, se souvenir…..
    Merci à Hugo pour ce beau texte.

    Aimé par 3 personnes

  3. Merci, Hugo, pour ce magnifique texte plein de sérénité, de poésie et de rêve. Ce voyage lent à travers la nature et le temps nous rappelle combien nous passons habituellement à côté des petites merveilles qui nous entourent, des petits miracles quotidiens qui ne surprennent même plus nos esprits blasés. Mettons donc à profit cette époque de restrictions dans l’espace pour nous rapprocher des joies simples, essentielles à notre moral; sachons avec Ronsard cueillir « dès aujourd’hui les roses de la vie »!

    Aimé par 2 personnes

  4. Voyager = cheminer ! Mais c’est aussi à un cheminement intérieur que nos pas nous conduisent : les pèlerins du Chemin de Compostelle peuvent en témoigner !

    Ce beau texte bien ponctué d’illustrations nous invite à la réflexion tant sur notre relation avec notre environnement immédiat que sur le sens de notre chemin de vie…

    Alors, poussons la porte même pour une brève promenade et prenons notre billet pour « ailleurs ».

    Aimé par 1 personne

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