CARAVAGE, A Rome, amis et ennemis

Musée Jacquemart André, Paris (19 novembre 2018)

par Hervé Barraquand.       

Paris est la Ville Lumière de la Culture en cette fin d’année 2018 avec de nombreuses expositions de grande qualité et pour tous les goûts : Caravage, Giacometti, Picasso, Miro, Basquiat, Schiele,  Zao Wou-Ki,  Mucha, Venise, les impressionnistes en exil…

J’ai voulu débuter mes rencontres avec ces grands peintres par Michelangelo Merisi, dit Caravage (1571-1610) sûrement parce que je reviens de Venise et que je sais combien Caravage a révolutionné la peinture italienne du XVIIe siècle par son usage novateur du clair-obscur. Et puis sur les dix tableaux originaux de Caravage réunis au Musée Jacquemart André, sept n’ont jamais été exposés en France auparavant !

La scénographie retenue par la Commissaire de l’exposition consiste à placer les œuvres du peintre en regard de ses contemporains « amis » (Orazio Gentileschi) ou de ses rivaux (Giovanni Baglione, le Cavalier d’Arpin), permettant de retracer la carrière romaine et la vie bouillonnante de l’artiste. Ces  mises en regard contribuent à faire ressortir la lumière, le réalisme et l’humanité du Caravage qui n’ont pas d’équivalent, sauf à chercher du côté de chez Rembrandt (1606-1669).

L’exposition se décline en 7 salles comme autant de thèmes : le théâtre des têtes coupées ; musique et nature morte ; peindre d’après un modèle vivant ; les contemporains ; images de la méditation ; la passion du Christ ;  la fuite.

 

Judith décapitant Holopherne (1598)

Judith_decapitant

Le thème de Judith décapitant Holopherne eut un grand succès dans la Rome de la fin du XVIe siècle et le début du XVIIe, au point de devenir quasiment un test pour la pittura dal naturale (d’après nature), imitée par tant de contemporains de Caravage. À l’origine de cette vogue, le tableau peint par le peintre lombard pour le banquier génois Ottavio Costa, l’un de ses commanditaires les plus importants.

Chef-d’œuvre incontestable de la peinture, il révèle le talent de Caravage sur la scène romaine de la fin du Cinquecento. Reprenant un sujet biblique abordé par le théâtre, le peintre met en scène un drame observé de près, en gros plan. Holopherne, penché vers l’avant, saisit les draps dans un dernier geste désespéré alors qu’il succombe. La jeune et courageuse veuve qui lui coupe la tête semble à peine perturbée par le spectacle du sang et de son trépas. À ses côtés, une vieille servante pose un regard impitoyable sur la scène. Caravage oppose la jeune et la vieille femme, la beauté de la jeunesse et les signes du temps, dans un contraste destiné à perdurer dans des contextes différents.

 

Le Joueur de luth (1595-1596)

Joueur_de_luth 

Vincenzo Giustiniani est le commanditaire le plus important de Caravage et l’une des grandes personnalités intellectuelles du XVIIe siècle européen.Dans l’inventaire réalisé à sa mort en 1638, le tableau est décrit comme « la demi-figure d’un jeune homme jouant du luth, avec plusieurs fruits, fleurs et livres de musique ». Malgré la sophistication des effets associés à la représentation des éléments naturels, la musique est le thème principal de l’œuvre : le jeune homme, avec son regard languide et sa chemise entrouverte, joue du luth et entonne un madrigal amoureux. C’est un hommage aussi à la musique du luth, un instrument plus raffiné que le théorbe, mais abandonné, justement à cause de « la grande difficulté rencontrée pour savoir bien jouer du luth ».

Ce tableau est à l’origine d’une tradition de peintures représentant de jeunes chanteurs à l’attitude plus ou moins mélancolique, occupés à chanter leurs peines de cœur, comme les bergers de la poésie antique.

 

Le Jeune Saint Jean-Baptiste au bélier (1602)

saint_jean_baptiste

Le Jeune Saint Jean-Baptiste au bélier constitue un témoignage essentiel pour définir le concept de la peinture des saints d’après nature. Son iconographie est inhabituelle : il est représenté jeune et souriant, dans la même pose que l’un des nus peints par Michel-Ange dans la chapelle Sixtine, entourant un bélier de son bras. Dès le début du XVIIe siècle, la nouveauté d’une telle image a entraîné des identifications avec des sujets anciens et des interprétations allégoriques. Le tableau eut beaucoup de succès et fut imité à maintes reprises car l’image de Saint Jean dans le désert offrait aux peintres de l’époque l’opportunité d’appliquer l’étude du nu masculin à un sujet sacré.

 

Saint Jérôme (1605-1606)

Capture Saint Jérôme

Saint_jerome

La figure de Saint Jérôme permet à Caravage d’associer le thème de la méditation à une réflexion sur la vieillesse. Le chef-d’œuvre conservé aujourd’hui à la Galleria Borghese à Rome est généralement daté de 1605, mais on ignore encore les circonstances de sa commande. Il fait partie des tableaux essentiels pour comprendre le style de la maturité de Caravage, dont l’influence a été déterminante pour le caravagisme. La lumière souligne minutieusement les rides et les plis que le temps a imprimés dans les chairs. Et grâce à la synthèse extrême de la composition, elle confère une aura majestueuse à l’intense travail d’écriture du saint dont la figure est équilibrée par la présence du crâne à l’autre extrémité du tableau.

 

Saint François en méditation (vers 1606)

 

 

Saint_francois_en_meditation

 

Capture méditation

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Saint François en méditation est représenté à genoux, un crâne posé à ses pieds. Cette vision de la méditation eut beaucoup de succès et fut beaucoup diffusée dans la deuxième moitié du Cinquecento. Des lettres, des sceaux et la grille du martyre entourent le Saint Laurent de Cecco del Caravaggio. Le saint est représenté avec l’habit pourpre des diacres. Assis, il se consacre à la prière et s’appuie sur une grille et un tas de bois, les instruments de son martyre. Par sa demi-figure placée derrière une balustrade sur laquelle sont présentés différents objets, la composition a été rapprochée du style adopté par Caravage dans ses peintures de jeunesse. La définition du visage et des mains par les contrastes nets du clair-obscur est, quant à elle, issue de la période de maturité de Caravage, adoptée par le peintre après la chapelle Contarelli. La fidélité à la nature révèle son origine lombarde, surtout dans la représentation de la nature morte au premier plan : la branche de palmier, le coin du livre et le médaillon dépassent presque le cadre du tableau, délimité par la balustrade.

 

Ecce Homo

L’évocation de la période romaine de Caravage serait incomplète sans le thème des rivalités artistiques, récemment abordé par des études approfondies et documentées. L’un des événements les plus importants est sans nul doute ce  «concours» qui, vers 1605, aurait opposé Caravage aux peintres Cigoli et Passignano dans la réalisation d’un Ecce Homo pour «Monseigneur Massimi» qui aurait été gagné par Cigoli. Le thème du « concours » illustre le contexte artistique romain des toutes premières années du XVIIe siècle, en proposant simultanémant une observation attentive des deux œuvres qui en étaient au cœur.

Ecce_homo

 

 

Capture Ecce homo

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Souper à Emmaüs (1605-1606)

De nombreux documents d’archives mis au jour récemment ont contribué à reconstituer le meurtre sanglant de Ranuccio Tomassoni, que Caravage connaissait depuis plusieurs années. Les deux hommes partageaient des amitiés, des fréquentations et une certaine tendance à répondre violemment en cas d’outrage. Ranuccio et ses frères se déplaçaient armés en ville et étaient souvent impliqués dans des désordres avec les gardes du Pape. Les principaux éléments décrivant le meurtre se rejoignent.

Le 28 mai 1606, on célèbre le premier anniversaire de l’élection de Paul V. Le soir, près de la basilique San Lorenzo in Lucina, Caravage et Ranuccio Tomassoni en viennent aux mains, Ranuccio tombe au sol, est blessé à la cuisse par un coup d’épée et meurt « à peine confessé ». Le peintre ensanglanté s’enfuit et ne donne plus aucune nouvelle. Plus tard seulement on découvrira qu’il a fui vers le sud, accompagné de ses amis de toujours, immédiatement protégé par le cardinal Del Monte et la famille Colonna.

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Un tableau nous parle de ces mois de fuite et d’isolement. C’est Le Souper à Emmaüs, aujourd’hui conservé à la Pinacoteca di Brera de Milan. Selon Giulio Mancini, l’œuvre est envoyée à Rome pour y être vendue et est achetée par Ottavio Costa, déjà propriétaire de la Judith décapitant Holopherne. L’œuvre passe ensuite dans la collection du marquis Costanzo Patrizi où elle est vue par Giovan Pietro Bellori, qui la décrit en 1672.

Cette œuvre marque une étape fondamentale dans l’évolution du style de Caravage ; les personnages sont de plus en plus isolés et sont entourés de ténèbres, dont ils ne ressortent que par quelques rares touches de lumière.

 

Madeleine en extase dite « Madeleine Klain» et Madeleine (1606)

Le Souper à Emmaüs a probablement été réalisé en même temps qu’une Madeleine en extase dite Madeleine « Klain », tableau qui a sans doute rencontré un succès immédiat, mais dont le parcours reste difficile à établir.

Madeleine_en_extase_2015

L’iconographie de cette Madeleine est absolument innovante : tout en préfigurant les extases des saintes du Bernin, sa pose renvoie à celles des statues antiques de ménades et de satyres ivres, ainsi qu’à Ariane endormie et à Méléagre mourant. Le visage consumé et hagard de la sainte trahit l’extase d’une pécheresse convertie et plongée dans une lumière contrastée qui révèle ses courbes abandonnées.

les_2_Madeleine_en_extase

À l’occasion de cette exposition, nous avons la chance de pouvoir comparer, pour la première fois, la Madeleine dite «Klain », attribuée de longue date à Caravage, avec une autre version, également de la main du maître. Cette version, découverte en 2015, n’a encore jamais été exposée en Europe. Le tableau n’a été exposé qu’une seule fois auparavant, à Tokyo, en 2016.

 

Capture signature

4 commentaires sur “CARAVAGE, A Rome, amis et ennemis

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  1. Très beau compte rendu d’exposition. Bravo pour les photos magnifiques qui réussissent à nous faire voir le tableaux comme si nous y étions.

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  2. Bel éclairage sur ce peintre hors norme qui, au delà de sa capacité à jouer sur l’ombre et la lumière et de son système à corriger les erreurs de perspective, a su mettre en valeur des personnages et des situations d’un profond réalisme manifestant une humanité dans toutes ses expressions. Je conseille aux amateurs du Caravage le livre d’Andréa Camilleri « La couleur du soleil » publié par Fayard qui, à partir d’une analyse d’un manuscrit imputé au peintre, met en valeur la personnalité explosive, tourmentée et violente du Caravage. « Le dernier voyage aventureux » de l’artiste, fuyant les juges des chevaliers de Malte, suite à un meurtre commis, mérite d’être connu d’autant qu’il a continué de peindre pendant cette période mouvementée.

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  3. Bonjour. Je viens de voir au cinéma le documentaire « Au cœur de l’expo » consacré à l’exposition que votre article décrit si bien. Les commentaires de Dominique Taddei et de ses invités complètent parfaitement les vôtres. Il me reste à vous remercier de m’avoir donné l’envie d’en savoir plus après vous avoir lu.

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