Matisse 1941–1954 au Grand Palais

Par Hervé Barraquand.

En cette période estivale qui tend régulièrement à devenir caniculaire, il est à la fois agréable de déambuler dans les musées climatisés et encore plus de voir les couleurs vives et chatoyantes des tableaux, des papiers gouachés et découpés ou des vitraux d’Henri Matisse, rassemblés et présentés en nombre au Grand Palais dans une rétrospective de ses principales créations au crépuscule de sa vie.

Rogi André, « Matisse », 1933
Epreuve gélatino-argentique, 51 x 30,3 cm
© droits réservés.
Photo : Centre Pompidou, Mnam-Cci/Georges Meguerditchian/Dist. Rmn-Gp

Henri Matisse naît le 31 décembre 1869 au Cateau-Cambrésis. 
Fils d’un marchand de graines, Henri Matisse entreprend tout d’abord des études de droit et exerce la fonction de clerc d’avoué dans un cabinet notarial de Saint-Quentin dans l’Aisne.


À l’occasion d’une convalescence, il commence modestement à dessiner. Cette première expérience le conduit, en 1891, à s’installer à Paris pour apprendre la peinture. Ses professeurs sont le peintre académique Bouguereau, puis Gustave Moreau, plus proche des mouvements d’avant-garde contemporains. Il découvre ensuite l’impressionnisme avec la peinture de Turner, Cézanne, Gauguin, Van Gogh…


En 1904, après sa rencontre avec Signac, théoricien de la méthode divisionniste inaugurée par Seurat, il peint Luxe, calme et volupté. Mais cette toile ne le satisfait pas : « Mes couleurs dominantes, censées être soutenues et mises en valeur par les contrastes, étaient en fait dévorées par les contrastes, que je faisais aussi importants que les dominantes. Ceci m’amena à peindre par aplats : ce fut le fauvisme. »

En 1905, Matisse expose au Salon d’Automne un portrait de sa femme, La Femme au chapeau, qui fait scandale. Gertrude Stein raconte : « Les visiteurs pouffaient en regardant la toile, et on essayait de la lacérer. » Cependant, bien que décrié, le peintre sort de l’anonymat et s’impose comme chef de file d’une nouvelle école avant-gardiste.


À partir de cet événement, il ne cesse d’exposer et de vendre ses toiles. En 1909, notamment, le riche collectionneur russe Chtchoukine lui commande deux compositions, La Danse et La Musique. L’aisance matérielle que lui confère son succès lui permet d’effectuer divers voyages, notamment deux séjours au Maroc entre 1912 et 1913, qui enrichissent son inspiration et son œuvre.


Matisse a 45 ans lorsque la Première Guerre mondiale commence. Réformé, il séjourne entre Paris et Collioure, puis s’installe à Nice, en 1918, où il travaille presque exclusivement sur le thème du corps féminin, jusqu’à la fin des années 20.


En 1930, la recherche d’une autre lumière et d’un autre espace le conduit à entreprendre un long voyage pour Tahiti. De cette île, il ramène des photographies, des croquis, mais surtout des souvenirs. Ce n’est que bien plus tard qu’il parvient à intégrer l’expérience tahitienne à sa pratique picturale, à travers les gouaches découpées.

Ce nouveau procédé donne naissance à ses ultimes chefs-d’œuvre dont Jazz (1947), La Tristesse du roi (1952), ou les projets pour la Chapelle de Vence entre 1948 et 1951.

Introduction à l’œuvre : L’odyssée dans la couleur

La longévité du parcours de Matisse n’a d’équivalent que celle de Picasso, son contemporain. Mais à la différence de ce dernier, Matisse a constitué une œuvre qui n’obéit qu’à une seule idée : la recherche d’un équilibre des couleurs et des formes. En effet, du premier tableau qui le fait connaître – Luxe, calme et volupté (1904) – à la Chapelle de Vence (1951), la simplicité, la fraîcheur, l’éclat immédiatement perceptibles qui caractérisent son œuvre sont les fruits d’une longue méditation.

« La couleur surtout, peut-être plus que le dessin, est une libération. » Matisse


Pour réconcilier la couleur et le dessin grâce aux gouaches découpées, il lui a fallu recourir alternativement à la sculpture et aux aplats de couleur, c’est-à-dire abstraire la ligne de la couleur et inversement, afin de circonscrire leur puissance respective. 
Pour que « art et décoration » ne soient « qu’une seule et même chose », il a interrogé l’architecture et perçu comment la peinture peut la transfigurer.
Enfin, pour que la peinture devienne cet « art d’équilibre, de pureté, de tranquillité, sans sujet inquiétant ou préoccupant, qui soit, pour tout travailleur cérébral, pour l’homme d’affaires aussi bien que pour l’artiste des lettres, par exemple, un lénifiant, un calmant cérébral, quelque chose d’analogue à un bon fauteuil qui le délasse de ses fatigues physiques » comme il le disait dès 1908, Matisse a suivi son intuition originelle. Il a ainsi traversé les grands courants coloristes d’un demi-siècle d’histoire de l’art, le divisionnisme, le fauvisme, l’abstraction, sans jamais s’y perdre.


Henri Matisse a parcouru le monde pour rechercher cette lumière et en saisir les effets : en Bretagne, en Corse, dans le Midi, en Espagne, en Algérie pour s’ouvrir à l’Orient et plus particulièrement au Maroc, ainsi qu’en Amérique et en Océanie.


Au terme de cette odyssée dans la couleur et au fil de l’arabesque, Matisse est devenu pour les artistes de la génération suivante, aussi bien aux États-Unis qu’en Europe, « l’oasis Matisse » selon les mots d’André Masson. Les peintres de l’abstraction américaine des années cinquante et soixante, de Mark Rothko à Ellsworth Kelly, de Sam Francis à Robert Motherwell, ou encore Simon Hantaï et Claude Viallat en France dans les années soixante, se sont inspirés de la fraîcheur de son œuvre.

Matisse 1941–1954

En 1941, Henri Matisse survit à une grave opération chirurgicale à l’abdomen qui manque de lui coûter la vie. Diminué, tourmenté par la guerre, le peintre redouble pourtant d’énergie et a alors le sentiment d’entrer dans une « seconde vie ». En réponse à cette épreuve comme à l’interdiction d’exposer par les nazis, il se lance dans un foisonnement créatif jusqu’à la fin de sa vie en 1954, et exalte plus que jamais la couleur.

Jamais auparavant il n’a été aussi prolifique, ni aussi audacieux dans la diversité des techniques et des supports utilisés : peintures, dessins, gouaches découpées, livres illustrés, textiles et vitraux.

À près de quatre-vingts ans, Matisse se réinvente grâce à la gouache découpée. Cette technique devient un langage plastique autonome, capable d’atteindre l’universel par la simplicité. Adaptée aussi bien à la reproduction qu’aux commandes monumentales, elle lui permet d’exprimer pleinement la dimension décorative et architecturale de son art.

L’exposition au Grand Palais rend sensible cette évolution de sa pratique qui l’amène, en découpant dans la couleur, à donner ampleur et respiration à tout ce qu’il crée, depuis les œuvres les plus modestes jusqu’aux vastes compositions les plus élaborées. Cette ultime période marque enfin l’apogée de son œuvre peint, dominée par la série magistrale des Intérieurs de Vence.

1940-1945 : le rêve d’un miraculé

Entre la fin mai et la fin juin 1940, l’artiste entame un exode mouvementé l’amenant à Bordeaux, Ciboure, Saint-Gaudens, Carcassonne et Marseille, avant de rejoindre Nice. Il y retrouve ses ateliers dans l’hôtel Régina du quartier de Cimiez, où il s’était installé en 1938. Il y demeure jusqu’à ce qu’un raid aérien le contraigne, au printemps 1943, à se « replier » dans l’arrière-pays. À Vence précisément, dans une villa au nom évocateur, « Le Rêve », restée célèbre pour les trois palmiers de son jardin luxuriant et les collines alentour. Affaibli par son opération, son rythme de vie, son œuvre et son processus créatif s’en ressentent. Il dessine plus que jamais, travaillant notamment à des livres illustrés, notamment le célèbre Jazz. (Diaporama de tableaux : natures mortes, citrons, fleurs, blouse roumaine, jazz, la chute d’Icare )

1946-1948 : Réinvestir la couleur, encore et toujours (série « les Intérieurs de Vence « )

Entre 1946 et 1948, Matisse produit sa dernière grande série de peintures, celle des « Intérieurs » dits « de Vence », auxquels succéderont le grand projet de la chapelle de Vence et la généralisation de la pratique des gouaches découpées. En 1949, il quitte la villa « Le Rêve » pour regagner l’hôtel Régina de Cimiez. (Diaporama de tableaux : la série des Intérieurs, fillettes, femmes).

1949-1953 : le temps des gouaches découpées et des vitraux

C’est là qu’il conçoit le décor de la chapelle du Rosaire de Vence, entre 1949 et 1951 ; une œuvre d’art total comprenant des vitraux et des carreaux de céramique mais aussi du mobilier et des vêtements liturgiques. Il entreprend également plusieurs livres illustrés et projets décoratifs : modèles de tentures imprimées, tapisseries, vitraux et céramiques. L’artiste exploite alors à plein la technique des gouaches découpées qui lui permet de « tailler à vif dans la couleur ». Nées à l’origine de la difficulté à imprimer ses peintures originelles pour le livre « Jazz », ces feuilles volantes et colorées enflamment l’imagination de l’artiste et donnent lieu à des œuvres majeurs d’une stupéfiante radicalité. « Il est malin comme un singe, cette trouvaille est extraordinaire », jalouse un brin son ami Picasso, époustouflé qu’à son âge avancé, Matisse ne perdre rien de son inventivité.

« Il n’y a pas de rupture entre mes anciens tableaux et mes découpages, seulement, avec plus d’absolu, plus d’abstraction, j’ai atteint une forme décantée jusqu’à l’essentiel. »

En 1952, la série des « Nus bleus » (4 tableaux) reprend les couleurs de son voyage à Tahiti en 1930 que l’on retrouve dans « Polynésie, la mer » et « Polynésie, le ciel » ou encore « Femme à l’amphore »).

Au Grand Palais sont réunies pour la 1ère fois quatre œuvres majeures de 1953 : La Gerbe (Hammer Museum, Los Angeles), Les Acanthes (Fondation Beyeler, Bâle), Mémoire d’Océanie (MoMA, New York), L’Escargot (Tate Gallery, Londres).

La Gerbe
Les Acanthes
L’escargot

Dates clés

1943

Installation à Vence dans la villa Le Rêve suite à des bombardements à Nice

Publications de l’album « Dessins. Thèmes et variations »

Réalisations des premières planches de l’album Jazz en gouaches découpées

1944

Arrestation par la gestapo de sa femme Amélie et de sa fille Marguerite pour faits de résistance

1946

Participation à l’exposition « Art et Résistance » à Paris

1947

Début du projet de la chapelle du Rosaire à Vence, qui l’occupera pendant 3 ans

1949

Exposition au Musée national d’art moderne à Paris à l’occasion de ses 80 ans

1951

Rétrospective au MoMa qui impose la vision d’un artiste d’avant-garde précurseur de l’abstraction

1952

Réalisation de « la tristesse du Roi » et de la série des « Nus bleus »

Réalisation d’un grand vitrail « Nuits de Noël », installé au Rockfeller Center à New York en décembre

1954 :  Matisse s’éteint à Nice le 3 novembre.

Photos Hervé Barraquand

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