
Le transfert de la tapisserie de Bayeux à Londres pour exposition, outre le fait qu’il provoque quelques polémiques relatives aux risques encourus par ce chef-d’œuvre lors de son déplacement, m’a poussée à m’intéresser davantage à cette création monumentale, et de façon plus générale à ce besoin des hommes d’imprimer une page de leur histoire.
La peinture, la sculpture et la gravure sont autant de moyens d’expression utilisés au fil des siècles pour témoigner à l’instant T d’un événement ou d’un personnage, mais la tapisserie de Bayeux est en quelque sorte un précurseur de la BD, car sur 70 mètres de long et 50 cm de large, elle retrace en broderie sur du tissu la fameuse bataille d’Hastings en 1066, qui permit à Guillaume le Conquérant de récupérer le trône d’Angleterre que le roi lui avait légué à son décès. La tapisserie de Bayeux n’est pas seulement une tapisserie, elle est une histoire.
D’autres supports ont inspiré l’Homme depuis son origine. Plongeons-nous dans la préhistoire. Déjà nos ancêtres éprouvaient le besoin d’immortaliser sur les murs de leurs grottes leurs exploits de chasse. Lascaux IV dans sa partie atelier, permet de découvrir, grâce à un éclairage bien spécifique, comment les artistes de l’époque, en gravant plusieurs fois le motif au-dessus du motif peint essayaient d’imprimer une notion de mouvement. Ce n’étaient pas seulement des images, c’étaient là aussi des récits des liens tendus entre le visible et l’invisible.
Mais revenons à notre époque, et il a fallu le Covid et l’enfermement qu’il a provoqué pour que David Hockney, dans le sillage de ses prédécesseurs crée une frise numérique de 90 m de long pour évoquer les traces du temps sur les paysages et c’est sur ses pixels que les saisons se succèdent (cf. article a year in Normandie https://artsetvoyages.blog/2022/02/15/une-annee-en-normandie/#more-4788 )
Aujourd’hui, notre besoin de mettre en mouvement est immense et les nouvelles technologies nous offrent des possibilités quasi infinies. Ainsi, il suffit de se rendre dans les Carrières des Lumières ou les Bassins des Lumières ou … pour que s’animent les chefs-d’œuvre de Klimt, Van Gogh ou Chagall…, une nouvelle façon d’aller au-delà de l’image fixe et d’inventer une histoire. Ainsi les montres molles de Dali n’en finissent pas de couler, les animaux du Douanier Rousseau menacent de nous attaquer…
Le numérique et ses offres toujours plus innovantes les unes que les autres ne font jamais que répondre à un besoin de l’humanité : inscrire sa trace et ses rêves dans la continuité des siècles.
Une question se pose néanmoins : alors que nos ancêtres préhistoriques ont réussi à nous laisser un message, une trace de leur histoire, alors que presque 20 siècles se sont écoulés et que la tapisserie de Bayeux nous invite encore sur le champ de bataille à Hastings, que restera-t-il de nos images numériques ?
Cette nouvelle forme d’art plus fragile, dépendante des écrans et de leur obsolescence signera-t-elle la fin des fresques gravées sur la pierre ou tissées sur la laine ou encore peintes sur une toile ou bien sera-t-elle un nouveau chapitre immatériel, mouvant inscrit dans une mémoire infinie et partagée à l’échelle planétaire ?
Une certitude demeure, que ce soit à Lascaux, à Bayeux ou sur nos écrans, c’est toujours la même histoire : celle de l’Homme qui face au temps cherche à laisser la trace de son passage.

Nicole Imbert-Degrave
Photos internet
L’Art marqueur du temps et des hommes et des femmes est aussi l’expression des convulsions de la pensée à travers les siècles. Merci Nicole pour cet édito de grande qualité qui nous rappelle que la création révèle la puissance de l’imaginaire et de la liberté.
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Merci Nicole pour ce nouvel édito qui nous rappelle l’importance de laisser une trace pour les futures générations. Que penseront nos descendants en voyant le street art? il reflète notre époque mais résistera- il dans le temps car étant à l’air libre il n’est pas protégé.
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Merci Nicole pour cet edito! Simple et riche à la fois, il nous pousse à la réflexion et à faire une synthèse sur ce besoin intemporel de l’homme:
Laisser une trace de son passage sous quelques formes que ce soit…
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Je découvre avec plaisir et intérêt l’édito de Nicole et suis interpellée par le questionnement sur ´nos traces pour exister ´. Je reviens de Bordeaux où les bassins de lumières font vivre en ce moment l’Egypte des Pharaons et les peintres orientalistes .A chaque spectacle en ce lieu (tout comme aux carrières des Baux en Provence) j’éprouve des émotions troublantes: ici pas de création artistique traditionnelle .Mais l’utilisation de l’outil numérique pour enchanter des œuvres me fascine : déambuler mieux que si l’on y était à travers les temples ,trembler sous le regard énigmatique du Sphinx, assister à la construction des pyramides de Gizeh constituent une expérience sensorielle grandiose .Le reflet de ce spectacle dans l’eau ajoute à la magie des images et du son une touche vivante et poétique .L’orient du XIX ieme siècle à travers les carnets de voyage de Delacroix ,les œuvres de Ingres et de Gérôme complètent le dépaysement en un voyage que l’on n’oubliera pas . Nous avons également été sensibles à deux créations contemporaines ou l’univers sonore et pictural a touché nos sens et cherché nos émotions ,en proposant une vision colorée et animée de la nature en mouvement.Cette approche époustouflante de l’art pose en effet la question de la trace ; vivre ces expériences grâce au support numérique d’aujourd’hui semble les circonscrire dans l’éphémère …???
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Au tout début de cette nouvelle année, je relis avec plaisir ton très bel édito, Nicole, et me demande à mon tour ce qui restera plus tard de notre passage sur cette terre: Peu d’entre nous seulement sont des peintres, sculpteurs, architectes, écrivains etc… Alors, quelle trace de notre vie subsistera après notre disparition? Allons nous tout simplement nous dissoudre dans l’immensité des anonymes décédés ou bien laisserons-nous des mails, des profils Facebook ou autres qui nous feront « exister » plus longtemps? Merci, Nicole, de nous avoir incités à cette réflexion.
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