Bibliothèque

La chambre d’Orwell-Dans la fabrique de 1984- de Jean-Pierre Perrin

Conseillé par Alain Lavelle

Il y a des livres qui sont marqueurs d’une époque et qui deviennent une référence universelle de la littérature mondiale. 1984, publié en 1949, appartient à ce panthéon littéraire. J.-P. Perrin nous fait revivre les trois dernières années de l’existence d’Orwell qui, malade, fuyant le brouhaha du monde et de Londres, s’exile sur l’île écossaise de Jura dans les Hébrides intérieures, à Barnhill, lieu inhospitalier balayé par les vents tempétueux et la pluie, et « in-at-tei-gna-ble » où il s’installe dans une ferme abandonnée qu’il va restaurer. Devenu fermier, maçon, pêcheur et éleveur, il puise son énergie dans ses forces ultimes pour écrire son chef d’œuvre : 1984. Isolé, entouré seulement de sa sœur, de son très jeune fils et de sa nounou, il ressemble à un spectre, moralement brisé depuis la mort de son épouse Eileen ; il néglige sa santé, accroché à sa machine à écrire Remington, et n’a qu’une obsession : rédiger ce livre qu’il mûrit depuis des années. Dans ce climat social souvent tendu, côtoyé par quelques voisins peu loquaces, il se rend rarement dans le seul hameau de l’île par un    chemin impraticable, acceptant ponctuellement la visite de quelques vétérans et écrivains, et survit malgré le rationnement et la rareté des denrées.  Né en Inde, ancien des guerres coloniales (Birmanie), reporter combattant, notamment en Espagne auprès du POUM, socialiste humaniste condamné à mort par les communistes staliniens, il dénonce les monstruosités et les mensonges du totalitarisme qui embastille les esprits et les corps au service d’un tyran et de sa clique. Univers concentrationnaire que beaucoup d’intellectuels ont soutenu au nom d’une utopie fallacieuse qui renaît aujourd’hui.

Aventurier, engagé pour la défense des libertés et de la vérité, respectueux des autres, Orwell nous livre un message d’actualité et J.-P. Perrin dans un récit éclairant et vivant nous fournit un témoignage indispensable à la compréhension de cet immense écrivain.

Ouvrage-clé pour comprendre l’œuvre d’Orwell.  

Jean-Pierre Perrin est un écrivain français né le 4 avril 1951, journaliste, correspondant de guerre,il est l’auteur de nombreux récits d’actualité et de romans policiers. Spécialiste du Moyen-Orient et de l’Afghanistan, il a obtenu le prix Joseph Kessel pour son récit « Le djihad contre le rêve d’Alexandre ». Il est également l’auteur entre autres de « Une guerre sans fin » et « Le tournoi des ombres ».

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Suzanne VALADON sans concession de Flore Mongin et Coline Naujalis

Conseillé par Alain Lavelle

Ce livre consacré à l’existence et à l’œuvre de Suzanne VALADON, née Marie-Clémentine VALADON est un ouvrage simple, agréable à lire, illustré et instructif. C’est l’histoire d’une femme ayant évolué dans un milieu social très modeste, née de père inconnu, installée avec sa mère lingère (marquée du sceau de l’infamie). Elle vivait à Montmartre où elle a passé l’essentiel de sa vie. Enfant, vive et débrouillarde, joueuse, elle appartenait au petit peuple qui faisait de la rue son terrain de jeux. Elève, elle a appris à lire et à compter, tout en se heurtant à la ségrégation sociale. Le dimanche, jour de fête, avec sa mère, elle découvrait le jardin du Moulin de la Galette, sa guinguette et ses délices. A 12 ans, après avoir quitté l’école primaire, elle exerça les métiers de fleuriste, de vendeuse des quatre saisons, de serveuse et de demoiselle de compagnie. Lorsqu’elle assurait les livraisons, elle faisait des détours et repérait des tableaux. Après un cours passage au cirque Fernando où elle avait été victime d’une chute de cheval et d’une jambe cassée, elle se mit à fréquenter le Bas Montmartre, lieu de bohème et de perdition, habité par les artistes et les poètes en lutte contre les bourgeois et les académismes. Autour de la Butte, les ateliers de peintres étaient nombreux. Ces derniers recherchaient des modèles et allaient souvent les choisir « au marché à bestiaux ». C’était un endroit épouvantable, mais Suzanne Valadon finit par être repérée par Pierre PUVIS de CHAVANNES, fondateur du Salon des artistes français, qui la choisit comme modèle. Ce fut le début d’un parcours de combattante qui devait l’amener à la gloire. Elle fut rapidement sollicitée par de nombreux peintres ; sa vie changea sur le plan matériel et lui ouvrit des perspectives dans le domaine de l’art. Parallèlement, débuta une longue série de liaisons. Emancipée, elle ne s’embarrassait pas de convenances. Dans cet univers de peinture à l’huile et de térébenthine, elle se sentait à sa place. Elle impressionnait par son caractère volontaire, épris de liberté. Pendant les séances de pause, elle enregistrait le travail et la technique des peintres, ce qui lui permit d’acquérir les bases tout en intégrant parfaitement les rôles qu’on lui imposait.

Elle fit la connaissance de l’Espagnol Miquel Utrillo, étudiant ingénieur et critique d’art, durant la période où elle esquissait ses premiers dessins et portraits. Ce dernier la quitta alors qu’elle se retrouvait mère à seulement 18 ans d’un garçon, Maurice. Par la suite, elle enchaîna les amants et les artistes immenses de son époque.

Lautrec et Degas la propulsèrent comme peintre en dépit de l’hostilité forcenée du milieu. Désormais, artiste parmi les artistes, elle décida de changer de prénom en devenant Suzanne Valadon, prénom qui lui fut donné par Toulouse-Lautrec. Son cercle s’élargit. Auguste Renoir, Éric Satie, Albert Bartholomé, Théophile Alexandre Steinlen, …

Elle vendit ses premiers tableaux, réalisant ainsi son rêve et ses ambitions sans pour autant oublier l’éducation de son fils Maurice Utrillo, qui malgré son alcoolisme aigu et ses internements, devint un grand artiste très demandé.

Appréciez en regardant les images son trait souple, la beauté de ses formes, ses couleurs harmonieuses et la grâce des corps peints. Toutes les femmes devraient s’inspirer de Suzanne Valadon que tout condamnait à la misère et non à la célébrité.

Flore Mongin (à gauche sur la photo) est productrice et réalisatrice de documents et reportages sur des sujets de société et de culture.

Coline Naujalis est photographe, dessinatrice et animatrice 2D

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Vers les îles éparses d’Olivier Rolin

Conseillé par Jean-Luc Audoin

Réflexions d’un vieux parmi les jeunes marins du Champlain en mission autour de la Réunion.

Une belle évasion sur les mers australes et ces îlots restés français, une occasion de révision géographique et de réflexions géostratégiques

Un court récit qui ressemble de temps en temps à du Sylvain Tesson.

Ecrivain français né le 17 mai 1947, Olivier Rolin est l’auteur de nombreux romans et récits géographiques. En 2010, il reçoit le grand prix de littérature Paul-Morand de l’Académie Française pour l’ensemble de son œuvre et le prix Fémina pour Port-Soudan en 1994. Il collabore en tant que pigiste au Nouvel Observateur et Libération.

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Passagère du Silence de Fabienne Verdier

(Dix ans d’initiation en Chine)

Conseillé par Alain Lavelle

Aucun artiste peintre et passionné de la Chine ne peut ignorer ce livre. «Son enfance, on la subit ; sa jeunesse, on la décide ; et d’abord apprendre à peindre en maîtrisant une technique picturale. C’est ainsi que j’allais me retrouver en Chine… ». Cette phrase au début du premier chapitre montre le caractère affirmé de Fabienne Verdier. Volontaire, inflexible, elle est capable de surmonter toutes les épreuves pour atteindre son objectif.

L’existence d’une violence extrême non seulement ne la décourage pas mais lui donne l’énergie créatrice nécessaire pour s’imposer et réaliser son rêve.

Humble, elle apprend, surmonte échecs, frustrations et humiliations. Son talent et son humanisme lui permettent à terme d’être reconnue dans un univers carcéral et kafkaïen, sorte de huis clos étouffant.

Déçue par l’école des Beaux-Arts de Toulouse qui n’apprenait plus « la pratique des techniques ni aucune expression picturale », elle s’envole pour la Chine en passant par le Pakistan. Voyage horrible pendant lequel elle subit la brutalité dégradante des hommes. Son parcours initiatique vers la calligraphie et la peinture chinoise débute fin 1983. Arrivée à Chongqing dans la province du Sichuan, elle fait le dur apprentissage de l’expérience du campus universitaire dans la Chine communiste de Mao.

Refusant d’être privilégiée, elle voulait vivre comme les étudiantes et les étudiants qui subsistaient dans des conditions dépouillées sous l’œil totalitaire de la représentante du Parti, et elle finit par être adoptée par la communauté universitaire. Indignée et révoltée par l’environnement concentrationnaire, elle va s’acharner à apprendre patiemment sous la férule de maîtres calligraphes traditionnels marginalisés et avec un groupe d’étudiants, découvrir la vie villageoise.

Après avoir acquis la maîtrise du chinois, elle peut suivre l’enseignement d’un maître qui apprécie son investissement et devine à travers ses traits au pinceau son talent, sa valeur morale et spirituelle.

Ses maîtres chevronnés étaient brimés et maltraités par les autorités qui cherchaient à annihiler leur personnalité et leur liberté.

Fabienne Verdier a appris les différentes techniques, a chargé d’encre le pinceau dans son manteau de crin et « à prendre conscience de la pesanteur et de la gravitation universelle… ».Comprendre, par le pinceau, les grandes lois de la physique fondamentale et faire en sorte que « son trait représente une formation nuageuse, avec la mouvance indistincte des nuages, ce souffle qu’anime une matière vaporeuse… » devenait son quotidien.

Après des années d’entraînement, à force de persévérance et de formation par des enseignants âgés, son travail de calligraphie atteint l’excellence. Dans cet espace totalitaire, elle put cohabiter avec des personnages exceptionnels au savoir-faire ancestral qui survivaient dans une hostilité permanente et côtoyer des villageois isolés, misérables en vivant dans des hameaux de montagnes. Tout la passionne, du temple taoïste, de la Montagne de Pureté aux vêtements des Miao  en passant par les monastères tibétains. Rien ne la freine dans son élan et ses désirs, pas même la maladie.

Ce périple, plus qu’une éducation artistique, est d’abord une expérience humaine qui révèle une personnalité volontaire, le goût de l’effort, de la perfection et le respect de l’autre. Le superficiel et le clinquant n’ont pas leur place dans ce type d’épopée individuelle.

Imprégnez vous de ce livre que devraient s’approprier les artistes mais aussi tous les aventuriers de l’ailleurs.

Fabienne Verdier, née en 1962 est une artiste peintre, auteur de plusieurs livres principalement sur la peinture. Elle est surtout connue pour ses toiles et ses œuvres souvent gigantesques. Sa biographie est d’une grande richesse, démontrant un parcours totalement atypique allant de la calligraphie, aux expressionnistes abstraits en passant par les primitifs flamands et l’architecture. La taille de ses toiles l’a obligée à créer ses propres outils (pinceau dont le manche est remplacé par un guidon de vélo !)

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Éloge de l’ombre de Junichirô Tanizaki, aux Éditions Verdier.

Conseillé par Alain Lavelle

L’auteur né au Japon en1886, au style concis et nerveux, publia ses premiers écrits en 1910. « Esthète décadent » et provocateur, méprisé par la critique car en opposition au style larmoyant et aux codes de la culture impériale japonaise, il restera toute son existence réfractaire aux tendances littéraires et politiques de son époque. Ce livre est un chef d’œuvre de sensibilité et de nuance. Il nous livre la conception japonaise du Beau.

Fidèle à l’esthétique du sabi qui met en avant une approche spirituelle du Beau dérivé du bouddhisme et du taoïsme, Tanizaki nous incite au calme et à la méditation.

Ce qui est particulièrement intéressant, c’est qu’il oppose la création artistique occidentale à la luminosité fulgurante, gangrénant le Japon, à l’éclat de la pénombre et du clair-obscur prôné par la tradition ancestrale de la civilisation nippone.

Tous les secteurs sont concernés ; de la maison aux habitudes quotidiennes en passant par les jardins arborés, le théâtre, le maquillage,  et les objets usuels qui nous entourent. Rejetant la modernité, son clinquant, sa superficialité, ses accessoires rutilants et la violence blafarde de sa lumière électrique, il nous livre son goût pour le shôji  (paroi ou porte constituée de papier washi translucide), le papier japonais hôsho « pareil à la surface duveteuse de la première neige », le jade qui « emprisonne dans sa masse des lueurs fuyantes et paresseuses », les laques noires, brunes ou rouges « autant de couleurs qui constituaient une stratification de je ne sais combien de couches d’obscurité », les édifices religieux aux «bâtiments écrasés par les énormes tuiles faîtières », les couleurs suggestives  des costumes et du teint des acteurs du , les femmes de ses ancêtres « à l’instar des objets de laque à la poudre d’or ou du nacre pour être inséparable de l’obscurité », les cabinets particuliers aux dimensions modestes éclairés par une chandelle unique, le spectacle de pleine lune sans « de joyeuses guirlandes d’ampoules multicolores », les recettes du riz cuit avec du saké…

Ainsi pour Tanizaki, la pleine lumière, le grand jour ensoleillé dénaturent l’essence des êtres et leur identité. Impudiques dans l’exposition dénudée de ce que l’on est et soumis à la causticité des objets familiers, nous vivons dans une sorte d’agressivité criante qui élimine tout mystère et toute subtilité esthétique. « La mystique orientale » véhicule la richesse d’une obscurité révélatrice de la somptuosité sombre des âmes.

Tous les amoureux de la culture japonaise doivent faire de l’« Éloge de l’Ombre » leur livre de chevet.

Junichirō Tanizaki  est un écrivain japonais né le 24 juillet 1886  et mort le 30 juillet 1965 . Son œuvre révèle une sensibilité frémissante aux passions propres à la nature humaine et une curiosité illimitée des styles et des expressions littéraires. Son œuvre est immense, pendant plusieurs années il a fait partie des six premiers nominés pour le Prix Nobel de littérature et plusieurs dizaines de ses ouvrages ont été mis à l’écran.

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LE SUICIDÉ DE LA SOCIETE d’ANTONIN ARTAUD

Édition Gallimard collection l’imaginaire. Hommage à un peintre génial

Conseillé par Alain Lavelle

Les amateurs d’Art doivent avoir dans leur bibliothèque le petit livre écrit par Antonin Artaud et publié en1947, intitulé : Van Gogh le suicidé de la société. Livre référence qui présente le peintre sous un angle non conventionnel et qui déconstruit avec véhémence tout ce qui a pu être écrit d’une manière pontifiante sur cet immense artiste.

L’écriture au vitriol poétique, magistrale, aux incandescences lyriques ne peut laisser aucun lecteur indifférent.

Artaud, atteint d’une syphilis héréditaire, diagnostiqué comme souffrant d’une schizophrénie de type « dégénéré », affaibli par une consommation de drogues notamment le peyotl, auquel les chamans mexicains l’ont initié, s’enfonce dans une folie récurrente qui le mènera pendant 9 ans en hôpital psychiatrique, principalement à Rodez.

Cultivé et torturé, il n’a cessé de vitupérer contre une société aliénante qui, avec la complicité de psychiatres tortionnaires, enferment et assassinent les écrivains et les artistes hors normes.

Dans son chemin de croix fait de visions délirantes et de résistance à l’ordre établi, il découvre les peintures de Van Gogh en visitant une exposition qui lui est consacrée au musée de l’Orangerie.

C’est un éblouissement. Artaud voit dans Van Gogh son frère jumeau soumis aux mêmes agressions que cellesqu’il a subies. Pour lui, pour reprendre l’expression d’Evelyne Grossman, le peintre néerlandais « … trace des paysages comme des visages et fait surgir sur sa toile les déchirements sonores du théâtre de la Cruauté… »

Les deux hommes se trouvant donc liés par leur folie créatrice, rejetés, refusant d’être considérés comme détraqués, l’auteur fait un plaidoyer pour réhabiliter Van Gogh et clouer au pilori les psychiatres meurtriers. Il dénonce leur acharnement à détruire physiquement et psychiquement les artistes inspirés par une pulsion fertile mettant en valeur l’essence et les tourments des hommes et des paysages qui les entourent. 

Ce qui me paraît pertinent, c’est la façon dont Artaud décrit quelques tableaux de Van Gogh. Par exemple, lorsqu’il parle du « Champs de blé aux corbeaux » peint 8 jours avant sa mort (son dernier tableau ayant été « racines » peint le matin du 27 juillet 1890, date où il se tire une balle dans la poitrine et dont il meurt le 29 juillet) on lit :

« Je repense à ses corbeaux aux ailes d’un noir de truffes lustrées. Je repense à son champ de blé : tête d’épi sur tête d’épi, et tout est dit. Avec devant, quelques petites têtes de coquelicots doucement semés, âcrement et nerveusement appliqués là, et clairsemés, sciemment et rageusement ponctués et déchiquetés… ».

Ce plan de blé incliné sous le vent et sous un ciel tumultueux et menaçant reflète les angoisses de l’artiste annonçant sa mort violente prochaine.

Un fou, Van Gogh ? non, écrira Artaud. Exécuté par le docteur Gachet, il a rejoint l’infini après avoir irradié une vie entière dédiée « à recollecter la nature, qu’il a comme retranspirée et fait suer, qu’il a fait gicler en faisceaux sur ses toiles, en gerbes comme monumentales de couleur… »

Imprégnez vous de ce texte magnifique ! 

Écrivain, dramaturge, théoricien du « théâtre de la cruauté » et martyr de la psychiatrie, Antonin Artaud (1896-1948) a exploré, à travers une œuvre prophétique et subversive, un éventail de genres allant de la prose surréaliste à la non-fiction, du récit de voyage à la poésie. 

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ROCK FICTIONS de Carole Epinette Cherche Midi Editions

Une fugue au cœur du rock

Conseillé par Alain Lavelle

Il y a des balades peu ordinaires où l’on découvre un monde souvent décrié qui a ses codes particuliers et ses figures légendaires adoubées par des groupies ivres de sons métalliques et réceptives aux vibrations puissantes qui font chavirer le corps et l’âme jusqu’à vous amener aux frontières de l’absolu et de la mort. Carole Epinette, au travers d’une quarantaine de photos saisissantes et de textes écrits par des romancières, des romanciers, des poètes, des journalistes, des actrices et des acteurs, nous plonge dans un univers déjanté aux odeurs d’alcool, de poudre acide et de sexe orchestré par des rebelles refusant le confort conservateur et soporifique d’une société corsetée et moralisante.

En parcourant ROCK FICTIONS, en se laissant prendre par une ambiance « ROCK IS DEAD », il est impossible de rester insensible à cette musique inapprivoisée qui vous entraîne dans un tourbillon détruisant toutes nos certitudes bien-pensantes.

Il est difficile de faire un tri entre les photos et les textes qui les introduisent. Chaque auteur a son rockeur préféré. Il ou elle nous fait comprendre pourquoi la magie d’un chanteur ou d’un musicien l’a embarquée vers un olympe qui l’a éloignée d’un quotidien morne à l’horizon bouché.

S’il faut malgré tout, à titre d’illustration, choisir, je citerais :

-Le récit de Benoît Deschodt, journaliste et musicien, « Aède édenté » qui présente Shane MacGowan, « sa gueule de soutier, de poivrot des bas-fonds ». Musicien et chanteur irlandais du groupe THE POGUES qui d’une voix déraillante nous faisait écouter « un silence à la saveur suave, aux effluves douceâtres ».

-Erwan Larher, écrivain et comédien, nous fait partager sa fascination pour Robert James Smith, « one imaginary friend », auteur-compositeur-interprète anglais, leader du groupe THE CURE. Sa voix de naufragé nous ouvre les entrailles ainsi que les crânes des matelots secoués par « des poisons lents et des tourments inexprimables ».

– Ségolène Vinson, romancière, avocate et actrice, dans « En boucle » nous fait découvrir John Lydon, chanteur anglais du groupe punk SEX PISTOLS », célèbre avec ses anneaux d’or aux oreilles, qui « chantait comme les mouettes et les goélands pour faire chier le monde ».

– Franck Bouysse, écrivain, dans « Pas ce soir », s’adresse via une admiratrice, à Alain Bashung, auteur-compositeur-interprète français. Elle lui dit « vous êtes beau, monsieur, sous les volutes de fumée qui drapent la lumière comme du satin blanc autour d’un corps de femme ». Ou encore « Alchimiste à vos heures, qui a passé sa vie à dompter les mots, les malaxer, les faire s’accoupler souvent contre nature, afin de fabriquer des mondes transpirant de beauté… ». La séduction des rimes nous envoute et nous transporte vers un ailleurs lyrique qui nous fait planer.

– Olivier Rogez, journaliste et romancier, nous parle dans « Stay on the Scene » de James Brown, musicien, auteur-compositeur et producteur américain, figure majeure du rhythm and blues, de la soul music, du funk et du mouvement Black Power. Réputé pour ses performances scéniques, ayant connu la prison, à la voix caillouteuse, râpeuse et douce à la fois, il est devenu une icône mondiale adulée des jeunes et des damnés de la terre. Révolté, il a pris sa revanche sur la vie…

En réalité, je pourrais citer tous les écrivains, poètes, musiciens et chanteurs du livre. Pas un portrait ne laisse indifférent ; les photos subliment les chanteurs et les musiciens.

Immergez-vous sans retenue dans cette humanité effrayante et féerique !

« Photographe rock depuis plus de vingt ans, Carole Epinette a saisi sur le vif, dans les coulisses des plus grandes légendes, AC/DC, Sex Pistols, Alain Bashung, Metallica, Arthur H, Motörhead, James Brown, The Cure, Pete Doherty, Louis Bertignac, et bien d’autres encore. Ses photos d’artiste, en noir et blanc, sont sensibles. Elles révèlent et suscitent l’émotion ; elles invitent à raconter une histoire » (Jean-Luc Bizien)

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Bande de Génies. Mémoires du Montparnasse des Années Folles

de Robert McAlmon.

Conseillé par Alain Lavelle

Ce livre écrit en 1933-1934 est un large panorama du Paris des écrivains et des artistes des années d’après-guerre 1914-1918.

A cette époque Montparnasse est le centre culturel du monde entier où s’agglutinent des romanciers et des peintres célèbres ou en devenir, miséreux ou fortunés. Dans ce pré-carré aux dimensions restreintes se côtoient des personnalités atypiques, cosmopolites, créatrices, novatrices, alcooliques, droguées, dépressives attirées par un air de liberté avant-gardiste loin des rigueurs morales corsetées, des interdits et de la censure des pays anglo-saxons. Il est question de peintres, de sculpteurs et de nombreux hommes et femmes de lettres anglais et américains, français et étrangers qui ont marqué de leur empreinte l’histoire des arts et de la littérature du XXème siècle. 

Durant la décennie 1920-1930, en compagnie de l’auteur nous croisons Proust, Cocteau, Radiguet, Apollinaire, Aragon, Artaud, Dali, Léger, Picasso, Brancusi, Braque, Matisse, Modigliani, Adrienne Mounier… mais aussi de façon plus approfondie Joyce, Hemingway, Ezra Pound, Gertrude Stein, Dos Passos, Scott et Zelda Fitzgerald, Wyndham Lewis…

Dans ce paysage interlope des cabarets, des brasseries, des bars et des bas-fonds de la capitale française nous suivons Ezra Pound à la recherche d’opium, Joyce se saoulant jusqu’au petit matin ou encore les virées dans les boîtes de Jazz. Nous accompagnons ce petit monde dans ses équipées hors Paris vers la Côte d’Azur et la découverte de lieux qui deviendront emblématiques, les cabarets décadents de Berlin caractérisés par leur nihilisme, leur provocation scandaleuse et leur érotisme débridé, Pampelune et sa tauromachie enivrante…

Dans cet ouvrage dense, parfois brouillon où le lecteur fait face à une avalanche de noms et où s’entremêlent vrais talents et fausses gloires, il est parfois difficile de s’y retrouver et de mémoriser tous les acteurs.

Pour autant c’est un livre qu’il faut lire car il m’apparaît comme le plus complet et le plus révélateur de ce que représentait Paris à cette époque, ville monde qui était pour les génies de la planète un endroit incontournable où ils venaient chercher inspiration et renommée.

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 Né en 1895 et décédé à l’âge de 60 ans en 1959, Robert Mc Almon est un personnage atypique. Il s’enrôle dans les Forces Canadiennes en 1916, puis, à la fin de la guerre, il fait la connaissance de Marcel Duchamp, du peintre Marsden Hartley et du poète William Carlos Williams. Ensemble, ils créent Contact Review qui publie les auteurs importants. En 1922, il sera visionnaire et sera le premier à publier, aux Editions Contact, Ernest Hemingway. Il est l’auteur de deux romans, quatre receuils de nouvelles et de nombreux textes dans des revues prestigieuses.

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Le passeport de Monsieur Nansen

D’Alexis Jenni

Conseillé par Alain Lavelle

Non seulement les véritables aventuriers sont passionnés et animés d’une volonté inébranlable mais souvent leur esprit curieux révèle un savoir scientifique rigoureux qui cherche à connaître la mécanique terrestre. Soucieux de l’environnement, sportifs de haut niveau, endurants à l’extrême, exaltés et maniaques, supervisant le moindre détail dans la préparation de leurs expéditions, ils savent que toute improvisation peut être fatale. La planète est pour eux source d’interactions et de mystères. Ivres de leurs exploits, recherchant en permanence l’adrénaline de leurs défis, ils ne se réalisent qu’en franchissant les frontières de l’impossible. Prêts au sacrifice comme à la gloire, leur devise pourrait être ce passage de Macbeth : « J’ose tout ce qui sied à un homme : qui ose plus n’en est pas un ». Leur caractère entier, parfois solitaire, autoritaire et solidaire dans le péril les rend intransigeants.

Nansen appartient à cette race d’hommes. Opiniâtre et tourmenté, au physique de viking, cassant avec ses interlocuteurs, passant d’une mélancolie dépressive à une excitation maniaque, il est difficile à vivre au quotidien avec ses femmes, ses enfants et ses équipes. Incapable de se satisfaire d’une existence moutonnière, il n’aspire qu’à une chose : s’évader dans la nature, relever de nouveaux challenges et satisfaire sa sensibilité à la beauté et  l’immensité des espaces vierges.

Dès sa jeunesse, ses activités le conduisent à son parcours d’adulte : natation, ski, pêche, chasse en forêt, … Etudes et attrait pour l’aventure font qu’il choisit la zoologie à l’université car il pense que cela lui offrira une vie au grand air. Durant ses études il participe à un voyage en mer pour étudier la zoologie de l’Arctique. « Cette première expérience fatale l’a égaré loin de la vie tranquille des sciences ». Pour autant cette expédition scientifique va mettre en avant ses talents de chercheur mais elle va surtout être déterminante pour sa vocation car elle va l’orienter sur l’idée que l’inlandsis du Groenland peut être explorée et franchie. Après avoir occupé un poste de conservateur au département de zoologie de Bergen, il voyage en Europe, rencontre savants et chercheurs et étudie la neuroanatomie.

En 1887, après sa thèse de doctorat, il reprend ses projets d’expédition à travers l’inlandsis. L’expédition phare qui le rendra célèbre dans le monde entier est l’expédition Fram. Ayant étudié la possibilité d’atteindre le pôle Nord à l’aide de la dérive naturelle de la glace polaire, il conçoit un navire futuriste adapté semblable à un bateau de science-fiction, digne d’un roman de Jules Verne, à la coque arrondie, d’une robustesse extraordinaire, prêt fin 1892. Il y embarque son équipage le 24 juin 1893. Nansen et ses hommes partent pour un périple unique, aux mille dangers, qui va durer trois ans. Le livre d’Alexis Jenni retrace cette épopée où chaque jour est un combat pour survivre dans un environnement hostile qui a servi de tombeau à tous les prédécesseurs de Nansen. Le trajet de l’explorateur, parsemé d’embûches, de revirements et de multiples incidents va éprouver les hommes, les chiens et les équipements à la limite de l’épuisement fatal. Le 7 avril 1895 il enregistre la latitude de son camp à 86 ‘’16,6 nord soit 3 degrés au-delà du précédent record. Ils n’iront pas plus loin, n’atteindront pas le pôle Nord et entament leur repli.

En juin 1896, ils sont sauvés par l’explorateur britannique F. G. Jackson. Leur retour est triomphal. Le monde entier salue leur performance. Nansen très vite s’ennuiera dans les hommages, les fêtes fastueuses, les conférences, et dans sa famille ; il va alors se lancer dans de nouvelles aventures totalement différentes : l’Humanitaire au secours des réfugiés et des apatrides. Lui, ancien darwiniste, égoïste et fonceur, va secourir les indésirables et les oubliés martyrisés par les guerres.

Héros national par ses exploits, il s’investit dans le processus d’indépendance de la Norvège obtenu en 1905.

Entre deux missions, économe et taciturne, il puise dans ses racines nordiques et développe une conscience nationale. Effaré par les atrocités et l’hécatombe de 14-18, il utilise sa célébrité pour consacrer la fin de son existence aux victimes des conflits. Par son travail pour les organismes d’aide aux naufragés et pour la S.D.N, il s’emploie à sauver les persécutés des Allemands, des Soviétiques et des Turcs. Accepté et louangé à l’international, pacifiste, il créé en 1922 le passeport Nansen reconnu par 50 pays. Ce passeport ne confère pas une nationalité, mais redonne une existence légale aux laissés-pour-compte. Cet homme engagé aux idées radicales se verra décerné le prix Nobel de la Paix en 1922 pour ses combats humanitaires .

Epuisé et découragé, il meurt subitement d’une crise cardiaque en 1930.

Lire cette biographie nous rappelle que l’homme ou la femme armé(e) d’une conviction altruiste, de volonté et de courage est un exemple qui devrait tous nous inspirer.

A méditer !

Alexis Jenni est un écrivain français né le 24 avril 1963. Il est l’auteur de plusieurs romans, essais et biographies . Son premier roman « L’Art français de la guerre » (éditions Gallimard) reçoit le prix Goncourt en 2011

Le coin des lecteurs:

Ray Chéca : « NANSEN ». Une autre source m’a révélé les conditions dantesques que Nansen et son compagnon Johansen ont dû affronter lors de leur hivernage forcé de fin août 1895 à juin 1896. Dans une crique, ils construisirent un abri fait de pierres, de blocs de glace, et de peaux de morses et d’ours. La graisse des animaux fournissait l’éclairage et le combustible qui se déposait partout sur les vêtements, barbes et cheveux. Le seul moyen de s’en débarrasser était de se racler la peau avec un couteau. Nansen affirme « jamais auparavant je n’avais compris l’importance du savon dans la vie d’un homme ». Isolés au milieu d’un désert de glace, ils se nourrirent uniquement de chair d’ours et de lard de morses. Pas de livres, un almanach et des tables de navigation furent leurs seuls liens avec la civilisation. Ils dormaient dans le même sac de couchage pour éviter que le froid terrible (-41°c) ne gèle leurs doigts, pieds et jambes. Ils durent faire preuve d’une force de caractère et d’une maîtrise surhumaine. Cet exploit force mon admiration.
Nansen sera accueilli en héros, comme il le mérite, à son retour en Norvège en août 1896.

Pour info: Nansen était champion du monde de patinage et champion de Norvège à ski. Quant à Johansen, il était champion du monde de gymnastique.

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VEILLER SUR ELLE

de Jean-Baptiste Andrea

Conseillé par Alain Lavelle

Le Goncourt 2023 a couronné un écrivain au cursus inhabituel, loin des lauréats coutumiers appartenant au cénacle du monde littéraire et une maison d’édition indépendante, l’Iconoclaste, créée en 1998 par Sophie de Sivry, ancienne élève de l’Ecole normale supérieure lettres qui a commencé chez Flammarion. Cette professionnelle a toujours voulu « mettre le livre au cœur de nos vies ».

Le prix a donc été attribué à Jean-Baptiste Andréa pour son quatrième livre « Veiller sur elle ». Ecrivain, scénariste et réalisateur, passionné de cinéma, de peinture et de sculpture, italien d’origine par sa mère, il est influencé par les films de Paolo Sorrentino et par ses ouvrages de jeunesse notamment « Martin Eden » de Jack London.

Sa conception cinématographique et populaire du roman fait de « Veiller sur elle » une épopée, une vision chaotique et violente du monde dans laquelle va se débattre dans l’Italie du XX siècle Mimo un sculpteur nain de génie confronté à son handicap, à l’amour, à la brutalité des bas-fonds, à un environnement familial néfaste, au conservatisme méprisant des familles dominantes, au fascisme et enfin à la concurrence déloyale de ses pairs.

Le livre débute en décrivant un homme à l’agonie, veillé par des moines d’un monastère du Piémont. Le supérieur est subjugué par la dernière œuvre de Michelangelo Vitaliani, une sculpture représentant une Pietà, un chef-d’œuvre s’exonérant des normes académiques et dépassant en splendeur la Pietà de Michel-Ange. Depuis quarante ans il a pour mission de la protéger.

L’histoire de Michelangelo Vitaliani surnommé Mimo a commencé il y a 82 ans en 1904. Elle va nous être contée sur 580 pages. Ce n’est pas seulement le destin hors du commun de deux êtres que tout sépare mais c’est aussi le climat d’une époque minée par le tumulte, les tensions sociales et les guerres.

Les deux principaux personnages, Mimo et Viola, opposés et complémentaires, vont se nourrir l’un de l’autre.

Lui est né en France. Pauvre il est orphelin d’un père qui l’a initié à la sculpture. Son ambition et son talent vont se heurter à la laideur d’un univers sans pitié plongé dans des ténèbres déchaînées mais aussi où l’on trouve des marginaux au grand cœur.

Elle, fille d’une lignée prestigieuse, entretenant une volonté de puissance sans limite et engoncée dans un cadre borné, est rebutée par sa famille. A l’imagination fertile, nourrie par les livres, elle croit à la science, au progrès et à l’art. Féministe engagée avant l’heure, elle ne cède pas aux pressions qui l’étouffent.

Mimo et Viola, jumeaux cosmiques, liés par une complicité affective, vont mutuellement s’encourager à réaliser leurs rêves malgré des moments de discorde et de séparations.

Ce livre est l’histoire d’un destin fabuleux où la fureur d’être finit par triompher de tous les obstacles.

Agréable à lire, fluide et vivant, il est à la fois une ode à la liberté et à la ténacité.

A déguster sans retenue.

Ecrivain, scénariste et réalisateur français né en avril 1971. A partir de 2017 il publie 4 romans: Ma Reine, Cent millions d’années et un jour, Des diables et des saints et enfin Veiller sur elle . Tous ses livres édités chez l’Iconoclaste ont été multi-primés (Prix du premier roman, Prix du cercle de l’Interallié, Prix des lycéens, Grand prix RTL,… et enfin Prix Goncourt). Il est également le réalisateur de Dead End, Big Nothing et la Confrérie des larmes.

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ROMANÉE-CONTI 1935

de Kaikô Takeshi

Conseillé par Alain Lavelle

Il y a des petits livres qui ne nous laissent pas indifférents. Les Français amateurs de bons vins sont également sensibles à la poésie et à la beauté de la vigne. Boire un bon cru jusqu’à la griserie après avoir visité une cave ancestrale fait partie d’un rite initiatique auquel tout gourmet passionné, ami des vignerons, se soumet facilement. Le court texte ‘’ Romanée-Conti 1935 ‘’ de Kaikô Takeshi qu’il faut lire attentivement comme ‘’une ou deux gorgées que l’on roule lentement dans la bouche’’ les comblera. De quoi s’agit-il ? C’est la rencontre à Tokyo de deux hommes, un écrivain japonais et un entrepreneur français, qui s’imprègnent de la saveur de deux bouteilles de Romanée-Conti, l’une de six ans d’âge et l’autre remontant à 1935. La lente et cérémonieuse dégustation absorbée par la contemplation de ce nectar à l’éclat cramoisi est accompagnée de commentaires dignes du culte de Dionysos. Ainsi est-il question d’un ‘’merveilleux mûr à point, un grain d’une grande finesse, une texture bien lisse… cette rondeur, cette vivacité, il y avait une sensuelle opulence…’’. Sont également mentionnées les particularités de ce terroir d’exception aux dimensions modestes, son cépage de pinot noir, ses contrôles de qualité extrêmement sévères, la nature de sa terre, sèche, granuleuse, mêlée de petits cailloux.

 La Romanée-Conti ne se vend pas à l’unité. On n’entre pas en possession d’une bouteille sans quelques contraintes incontournables.

Une bouteille d’âge, celle de 1935, sera traitée comme une œuvre d’art antique, même si son rouge obscur et troublé, couleur brun sombre est devenu un flux sans force et sans chaleur, dépossédé, une sorte de momie de vin contrairement à la bouteille plus récente.

Cette nouvelle dépasse la simple analyse d’un grand cru. Elle montre de plus que le vin réveille les souvenirs, notamment la rencontre de l’écrivain avec une femme déprimée du grand nord, dans un bistrot du quartier Latin. L’auteur au mal-être embourbé dans les vapeurs d’alcool s’extrayait dans ses errances nocturnes de sa pension bon marché du boulevard Saint-Michel dont les murs froids suintaient une humidité qu’il combattait en consommant des marrons chauds. Sa fatigue croupissante cultivée par une ivresse entretenue quotidiennement s’aérait lors de ses vagabondages sans fin.

La vigne, chant de la terre, appartient à notre humanité. Continuons à la glorifier car sans enivrement l’existence est triste et cruelle.

Délectons-nous donc sans retenue de cette nouvelle à la belle écriture !

L’ouvrage de Kaikô Takeshi comprend deux nouvelles. La seconde, ‘’Le Monstre et les cure-dents’’ est consacrée au portrait d’un général vietnamien impitoyable pendant la guerre du Vietnam.

Né le 30 décembre 1930, Kaikô Takeshi est un écrivain globe-trotter japonais, auteur de nombreux romans, nouvelles et anthologies dont plus d’une dizaine ont fait l’objet d’une traduction en français. Il est décédé le 9 décembre 1989.

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Dictionnaire amoureux de l’Art moderne et contemporain

de Pierre Nahon (Editions Plon)

Conseillé par André Chéca

Dans le maquis des œuvres et des artistes représentatifs de l’Art moderne et contemporain, principalement du XXème siècle, il est, pour l’amateur de sensations esthétiques, difficile de s’y retrouver. De nouveaux concepts ont émergé et le suprématisme, l’expressionisme abstrait, l’abstraction absolue ou l’art conceptuel ont souvent désorienté le flâneur des musées qui ne sait plus ce que le mot Art signifie aujourd’hui. L’offre contemporaine pléthorique, diversifiée et parfois incompréhensible a non seulement brouillé les cartes mais est devenue un langage philosophique où la rencontre entre l’expression de l’artiste et la perception du public est fréquemment impossible.

Dans son abécédaire Pierre Nahon à partir de ses connaissances artistiques et de ses années d’expérience au contact quasi permanent de ce qui, de près ou de loin, touche à  l’Art nous fait comprendre et découvrir l’extraordinaire palette des œuvres et des artistes qui ont construit l’Art Moderne. Il est un guide essentiel pour appréhender une nouvelle vision de l’Art.

Dans son ouvrage il relate avec précisions et détails sa vie de galeriste ainsi que celle des artistes qu’il a pu côtoyer et exposer au sein  de la Galerie Beaubourg qu’il crée avec son épouse Marianne en 1973. Pendant plus de 30 ans le couple a fait connaître de très nombreux artistes nationaux et internationaux qui souvent ont débuté leur carrière grâce à eux. Nous retiendrons Arman, Ben, Betancourt, Boisrond, Cane, César, Combas, Dado, Dufour, Farhi, Hains, Klossowski, Rotella, Niki de St Phalle, Schnabel, Spoerri, Tinguély, Villéglé, ainsi que 30 années d’expositions avec les plus grands artistes comme Basquiat, Basselitz, Bugatti, Buren, Duchamp, Klein, Picabia, Richier, Ségal, Stella, Warhol.

Pierre Nahon nous explique clairement les divers courants artistiques tels, le surréalisme, le Pop-Art… Il nous parle aussi du grand et incontournable galeriste new-yorkais Léo Castelli découvreur de talents et de figures emblématiques du marché international. C’est également lui qui lança des maîtres du Pop-Art, de l’art conceptuel et du minimalisme. Il exposa et diffusa Jasper Johns, Roy Liechtenstein, Stella, Rauchenberg et Andy Warhol.

La relation entre artistes et galeristes est aussi bien explicitée. Souvent une amitié profonde se noue entre les deux parties, comme entre Maeght et Georges Braque ou Fernand Léger. Les Maeght qui possédaient un terrain à  St Paul de Vence, ayant tragiquement perdu leur fils, Bernard à l’âge de 11ans, apprirent que sur ce terrain s’élevait une chapelle du XVIIe dédiée à St Bernard. Ils décidèrent de la ressusciter. Braque offrit spontanément d’en faire les vitraux et Fernand Léger s’exclama « j’apporterai ma barbouille, je peindrai les rochers aux alentours, ça sera formidable ». Ainsi fut décidée la reconstruction de la chapelle St Bernard.

Ce livre singulier est indispensable à tout lecteur épris « de l’évolution de l’Art du début du XXe aux manifestations les plus récentes ». Il permet différentes approches de l’Art et alimente une vision critique afin de ne pas confondre les effets de mode qui s’égarent régulièrement dans la médiocrité avec les tendances de fond qui apportent, dans une dynamique créative, un souffle nouveau proche du sublime illuminant le monde.

Bonne lecture à tous !

Né le 30 décembre 1935 à Oran, décédé le 10 septembre 2020, Pierre Nahon est connu et reconnu dans le monde de l’Art et plus particulièrement de l’Art contemprain. Dans les années 70, avec son épouse, ils ouvrent la galerie Beaubourg et y font connaître et reconnaître des artistes qui sont maintenant des références. Pierre Nahon, galériste, marchand d’art est également l’auteur de nombreux ouvrages sur l’Art dont « César et l’âge de bronze », « Picabia, classique et merveilleux », « l’histoire de la galerie Beaubourg », « L’Art content pour rien », …

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Femmes Océanes.

Ces héroïnes qui nous embarquent en mer

de Maud Fontenoy

Conseillé par Alain Lavelle

Au sein de la terre qui est notre bien commun, les océans occupent une place majeure qui fascine hommes et femmes. Depuis la nuit des temps, ces espaces immenses ont intrigué et effrayé les humains. Lieux de beauté, de mystères et de menaces, les aborder représente toujours une aventure où devant l’inconnu, émerveillement et explorations abyssales se conjuguent. Dans les expéditions maritimes, essentiellement phallocrates, les femmes ont joué un rôle primordial sous-estimé en étant reléguées, compte tenu des interdits, dans les meilleurs des cas à des fonctions subalternes.

Le livre de Maud Fontenoy nous fait découvrir ces héroïnes à la volonté tenace et à l’esprit scientifique qui ont affronté avec succès les préjugés hostiles à leur condition de femme. Marginalisées par une société patriarcale, mises à l’écart dans une domesticité familiale, elles ont par leurs combats été les pionnières d’un féminisme avisé, instruit et sensé. Engagées pour l’environnement, sans parti pris et sans idéologie, elles ont aussi largement contribué à une écologie expérimentale et savante cherchant à préserver nos milieux naturels indispensables à notre survie sans pour autant nous enfermer dans la dialectique bornée de la décroissance punitive.

Je ne citerai que quelques noms de ces individualités remarquables qui ont laissé à tout jamais leurs empreintes dans l’histoire des connaissances marines :

  • Jeanne Barret (1740-1807). Une paysanne du Morvan qui choisit la mer et la science contre la loi et la morale en devenant l’assistante d’un naturaliste et en faisant le tour du monde déguisée en homme.
  • Louise Boyd (1887-1972). Riche héritière d’une famille californienne, c’est probablement elle qui a légué le plus de connaissances et de données scientifiques sur le territoire et la mer des glaces encore inconnus dans les années 30.
  • Anita Conti (1899-1997). Océanographe célèbre, journaliste, écrivaine, chef d’entreprise, photographe, elle fut une lanceuse d’alertes dénonçant la surexploitation de la pêche.
  • Rachel Carson (1907-1964). Icône écologiste, biologiste marine. Par son livre « Printemps silencieux » elle est considérée comme étant à l’origine de l’écologie moderne. Son œuvre monumentale décrypte le fonctionnement océanique et démontre l’interdépendance de tous les êtres vivants.
  • Marie Tharp (1920-2006).  Elle cartographie le fond des océans de tout le globe terrestre sans jamais avoir navigué. Mathématicienne et géologue, elle a consacré son existence à compiler des relevés pour dessiner des cartes.
  • Sonia de  Borodaewski (1926-1999). Une femme sur le pont. Mousse puis propriétaire d’un chalutier, elle a répondu à l’appel de l’océan et s’est battue pour faire abroger la loi Colbert (XVIIème siècle) qui interdisait aux femmes de monter à bord des navires de pêche de commerce et de guerre.

Le livre évoque également les femmes pirates, les sirènes, la place des femmes dans la filière pêche, les scaphandrières du port de New-York, les ostréicultrices sénégalaises, les pêcheuses guerrières du Vietnam…

D’autres femmes océanes méritent aussi notre attention. Eugénie Clark s’est passionnée pour les requins; Sylvia Earle, biologiste, s’est consacrée en pionnière à l’exploration sous-marine; Françoise Gaill, biologiste marine, globe-trotteuse s’est spécialisée dans l’étude des écosystèmes abyssaux; Cécile Gaspar, vétérinaire avec son association « Te Mana O Te Mana » (L’esrit de l’océan) a fait de la préservation de l’environnement sa vocation; Anne Smith, peintre de la marine a trouvé dans les couleurs du large et des bateaux une source d’inspiration inépuisable; Asha de Vos, biologiste Sri-Lankaise est devenue la marraine et la protectrice mondialement reconnue des baleines; Shakuntala Haraksingh Thilsted, lauréate en 1921 du prix mondial de l’alimentation, d’origine trinidadienne promeut les « supers aliments aquatiques » forts en micro-nutriments essentiels à la santé et au développement cognitif de l’enfant; Adeline, capitaine de frégate, 1ére élève officier à l’Ecole Navale est devenue une véritable sentinelle de la mer et enfin Leslie Romagne, biologiste marine et océanographe s’est lancée avec succès dans la mytiliculture.

Embarquez avec ces héroïnes de la mer volontaires, courageuses et passionnées pour découvrir ce monde magnifique et énigmatique des étendues marines. Vous ne le regetterez pas !

Maud Fontenoy, née le 7 septembre 1977 est une femme politique engagée dans l’écologie (Maud Fontenoy Foundation), mais surtout connue comme navigatrice. En 2003 et 2005 elle effectue à la rame, avec succès, la traversée de l’Atlantique Nord puis du Pacifique Sud. En 2007 elle réalise le tour de l’hémispère Sud en solitaire à la voile.

Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages et documents sur le thème de la mer.

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La vie ardente de Michel-Ange.

d’Irving Stone

Conseillé par Alain Lavelle

Toute période historique est marquée par une personnalité au génie affirmé, représentative des splendeurs et des affres de son époque. La Renaissance (XVème et XVIème siècles) est malgré un chaos indescriptible, des guerres permanentes entre les Etats, les Cités et le Vatican et des pandémies récurrentes, une étape charnière, un basculement qui non seulement a bouleversé la place de l’homme dans la société mais a vu éclore dans tous les domaines un foisonnement d’inventions et d’idées nouvelles. Tous les secteurs ont été concernés : l’imprimerie et la diffusion des savoirs, une approche plus scientifique et rationnelle de l’économie et de la médecine, une démarche philosophique, littéraire et politique se libérant progressivement d’une vision conservatrice, religieuse et étriquée du monde et une conception de l’art s’échappant graduellement d’un art s’évertuant à reproduire les beautés de la nature et à copier les statues grecques d’une froide harmonie.

Il n’y a de révolution que par les hommes d’avant-garde. Quelques-uns d’entre eux, talentueux et fantasques, sont les fers de lance de ces mutations. Le plus emblématique des personnages de la Renaissance est incontestablement Michel-Ange. Son caractère fougueux, ses aptitudes et sa culture l’ont placé au centre de son époque. Acteur et témoin engagé, confronté aux vicissitudes et aux dérives tyranniques des pouvoirs, il a survécu près de 90 ans et construit une œuvre monumentale, mondialement appréciée.

Il faut absolument lire la biographie d’Irving Stone : ‘’La vie ardente de Michel-Ange’’ aux éditions Plon. Ce livre remarquable par sa richesse historique nous brosse, à partir de la figure et du parcours de l’artiste, un tableau passionnant de la Renaissance. La forte personnalité de Michel-Ange explique son succès. Volontaire, certain, dès le plus jeune âge, de sa vocation de sculpteur, jamais il ne se départira de sa voie. Sculpter est resté tout au long de sa longue existence son obsession et lorsqu’il se plie aux différents apprentissages (travail de la pierre, peinture, architecture, urbanisme…) c’est pour mieux revenir à la sculpture. Son talent ne se limite pas à reproduire les merveilles du passé et de la nature, il crée un art nouveau qui touche à la perfection et qui insuffle, dans ses réalisations, l’énergie du vivant, source de la joie de vivre. Pour atteindre un tel résultat, il travaille sans relâche avec les meilleurs artisans et maîtres italiens, apprend tout du corps humain, étudie le marbre dans ses moindres détails jusqu’à faire corps avec la matière, participe aux réunions du cercle des platoniciens fréquenté par les grands esprits et peintres de la Renaissance (Marsile Ficin, Pic de la Mirandole, Botticelli…), s’imprègne des œuvres classiques, de la Divine Comédie, du Livre de la Genèse… Au siècle de Machiavel et de Leonard De Vinci rien ne se dérobe à sa soif de savoir et à sa curiosité. Dans cette multitude relationnelle, il fréquente aussi bien le peuple, les ouvriers, les artisans, que les dignitaires. Soutenu par Laurent de Médicis dit ‘’Le Magnifique’’ il finit, en dépit de nombreuses hostilités, par être reconnu et adulé par les monarques et les Papes. Au sein de cette Renaissance désordonnée et grandiose, il est sans cesse confronté aux nombreux conflits, à la peste et aux caprices du Vatican. Connaissant richesse et misère, il ne changera pas de de cap. Estimé et encouragé fortement par Jules II, Clément VII et Paul III, il pourra contre vents et marées réaliser ses chefs-d’œuvre : Pietà, David, plafond de la chapelle Sixtine, Jugement Dernier, Moïse… Il ne quittera jamais l’Italie. A l’exception d’une parenthèse à Bologne et à Venise, son existence se cantonne à Florence et à Rome, villes opposées qu’il décrit d’une manière saisissante.

Michel-Ange, Michelangelo Lodovico Buonarroti Simoni, né en 1475, décédé en 1564, est un artiste incomparable, intemporel et inégalé. Pour le découvrir et le connaître, cet ouvrage est indispensable. Difficile à trouver, on peut se le procurer d’occasion. Précipitez-vous pour l’acquérir, vous ne le regretterez pas !

Irving Stone est un écrivain américain né le 14 juillet 1903 et décédé le 26 Août 1989. Universitaire, scénariste, dramaturge, publiciste … il se passionne pour la vie de personnages mal compris et en fait des romans biographiques dont il dit lui-même qu’ils sont composés à 98 % de faits exacts. Il écrit en 1934 « la vie passionnée de Vincent van Gogh », livre pour lequel, il va pendant plusieurs années s’immerger physiquement dans la vie du peintre (refaisant les mêmes promenades, dormant dans l’hôtel où il vivait…). Ce livre sera suivi de nombreux autres ouvrages sur Jack London, Lincoln, Freud, Pissaro et tant d’autres. Traduit dans plusieurs langues, Stone a vendu plus de 30 millions de livres !

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La plus secrète mémoire des hommes.

de Mohamed Mbougar Sarr

Conseillé par Alain Lavelle

Il y a des romans qui sondent les esprits des êtres au plus profond de leurs contradictions. Pour les déracinés tiraillés entre des appartenances et des cultures opposées, il est impossible de trouver la paix intérieure. Comment concilier l’inconciliable et faire en sorte que tradition et modernité s’accordent ? Malgré de la bonne volonté et un doigt de reconnaissance, cela s’avère mission impossible.

Dans son dernier roman, « La plus secrète mémoire des hommes », prix Goncourt 2021, Mohamed Mbougar Sarr nous conte le vécu de jeunes écrivains africains pétris de culture française qui tentent désespérément de se faire une place dans l’univers littéraire tout en se revendiquant africains, fidèles à leurs coutumes, leur territoire et leurs ancêtres.

Certes, certains se sentent rejetés, parce que traîtres à leurs racines, mais au fond d’eux-mêmes, en dépit de leur attirance pour le monde occidental et les vicissitudes de leur continent, ils ne renient pas leur « âme noire ».

La trame du livre met en scène, en 2018, Diagane Latyr Faye, jeune Sénégalais à Paris, amateur d’écriture. Il déniche un livre culte « Le Labyrinthe de l’inhumain » d’un écrivain qualifié de « Rimbaud nègre » qui a totalement disparu. L’auteur en question, T.C. Elimane, accusé de plagiat, blessé dans son amour propre, n’a laissé aucune trace. Fasciné par le livre et l’écrivain, Diagane, dans un premier temps, tente de  partager son enthousiasme avec ses amis puis se lance dans une enquête frénétique en France, en Argentine et au Sénégal à la recherche de T.C. Elimane. Obsédé par ses investigations, attaché à deux femmes explosives, il ira jusqu’au bout de sa quête.

Pour rédiger son récit Mohamed Mbougar Sarr s’est inspiré de l’histoire vraie de Yambo Ouologuem, auteur malien du « Devoir de violence » (à lire), publié en septembre 1968, prix Renaudot, accusé de façon excessive de plagier « le Dernier des justes » d’André Schwarz-Bart.

« La plus secrète mémoire des hommes » est un ouvrage dense, à l’humanité rare, qui nous interroge sur notre identité et nos origines.

A découvrir absolument.

Mohamed Mbougar Sarr est un écrivain Sénégalais d’expression française né le 26 juin 1990. Après des études secondaires au Sénégal, il intègre l’EHESS en France et prépare une thèse sur Léopold Sedar Senghor, thèse qu’il interrompt pour se consacrer à l’écriture. A 31 ans, il est l’auteur de plusieurs romans (La Cale, Terre Ceinte, Le Silence du Choeur, de Purs Hommes et enfin la Plus Secrète Mémoire des Hommes).

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Yakouba: le moine blanc de Tombouctou

de William Seabrook

Conseillé par Alain Lavelle

A travers les siècles il y a des destinées particulières, hors normes, qui accompagnent les antagonismes compulsifs de l’histoire du monde tout en refusant la violence des conquêtes impérialistes et la fureur exterminatrice des hommes. Yakouba, le père blanc missionnaire défroqué, de son vrai nom Auguste Dupuis, appartient à cette race d’aventuriers à l’humanisme généreux, respectueux de l’autre, de sa différence, quelles que soient ses origines et sa religion.

William Seabrook, le ‘’Cendrars américain’’, fait revivre l’existence d’Auguste Dupuis (qu’il a rencontré peu avant sa mort) depuis sa ferme natale dans les environs de Château-Thierry jusqu’à la fabuleuse cité de Tombouctou où il a vécu, aimé et honoré par tous les habitants.

Ce religieux insensible à la gloire et à la fortune, libre et bon, linguiste, qui parlait couramment l’arabe, le bambara et le songhaï, dialoguait en érudit avec les Oulémas, et soignait gratuitement les malades, créa une médersa au cœur de Tombouctou qui durant des siècles a été le siège de la plus grande université noire du monde musulman. A lui seul il représente le meilleur de l’humain.

Témoin pacifiste des innombrables conflits meurtriers entre les différentes ethnies qui ensanglantèrent la région, de la cruauté esclavagiste des Touaregs et de la brutalité des colonisateurs, il a toujours refusé cette rage dominatrice et exploitante. A ses yeux rien ne la justifiait.

Pour autant, même après avoir jeté son froc, il n’a jamais renié son engagement religieux. Epicurien, époux d’une malienne, père de nombreux enfants, jouissant des plaisirs terrestres, il a passé son temps à servir et à soulager ceux qui le sollicitaient.

Arrivé en 1895 à Tombouctou, ville ensablée, où il n’y a ni machine, ni usine, ni électricité, il y trouve des nomades et des artisans, des sédentaires et des commerçants, des éleveurs et des pêcheurs qui travaillent au rythme des saisons et des journées qui s’écoulent lentement. Pas de téléphone, d’hôtel, d’église ni de bordel. Le présent et le passé se confondent et s’inscrivent dans une histoire millénaire. Son altruisme va lui permettre de côtoyer fraternellement des personnages, riches ou pauvres, militaires ou résistants, musulmans ou animistes que tout oppose. Il croise d’immenses caravanes, guide l’armée française dans ses expéditions, arpente le désert des terribles mines de sel deTaoudeni à la falaise de Bandiagara (territoire des Dogon) en passant par la boucle du Niger. Il traverse des paysages somptueux et fait corps avec cette Afrique qu’il ne trahira jamais.

Le Moine Blanc, légende vénérée par l’Afrique sahélienne, oubliée aujourd’hui, s’éteindra en 1945 à Tombouctou où il sera enterré.

Lecteur du récit de William Seabrook, tu trouveras une belle histoire d’homme qui, à notre époque troublée, te fera espérer de l’humain.  

Ecrivain, journaliste et explorateur américain, William Seabrook né le 22 février 1884 est surtout connu pour ses récits de voyageur. Engagé volontaire en 1915, il participe à la Première Guerre Mondiale en France. Gazé, il est décoré de la Croix de Guerre. Après la guerre, il devient journaliste au New York Times et entame une vie de voyageur, d’abord en Arabie et publie « Adventures in Arabia. » Après ce succès, il part à Haïti, découvre le vaudou et écrit « The magic island ». Adopté par une communauté indigène, il devient un spécialiste du culte vaudou, pratique l’occultisme et écrit plusieurs ouvrages sur ce sujet. En 1933, il intègre un asile psychiatrique pour soigner son alcoolisme et publie « Asylum » (« un ivrogne chez les fous »). Le 20 septembre 1945, il se suicide.

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Géopolitique de l’intelligence artificielle

de Pascal Boniface

Conseillé par Alain Lavelle

« Comment la révolution numérique va bouleverser nos sociétés »

Pascal Boniface nous invite à un voyage didactique au cœur du futur. La révolution numérique a débuté il y a une quarantaine d’années. Depuis une décennie elle s’est considérablement accélérée. Nous sommes loin de Turing et des prémices de l’intelligence artificielle. La puissance actuelle des super ordinateurs, les progrès notables de la technologie et l’avènement des banques de données nous font entrer dans l’univers du « deep learning » c’est-à-dire « un apprentissage profond » qui en dépassant le stade de « l’apprentissage machine » permet à « des machines d’accomplir des tâches et de résoudre des problèmes réservés aux humains et à certains animaux ».

Nous abordons ainsi un univers où l’intervention humaine se marginalise et où nous découvrons la possibilité d’un monde contrôlé par les machines ramenant l’humain à un objet dépendant de processus automatisés, le technicien se contentant de fournir des données.

Comment en est-on arrivé là ? Plusieurs facteurs à partir des années 2000 expliquent ce bond technologique :

  • L’équipement massif de la population mondiale en matériel informatique (60% de la population mondiale utilise des ordinateurs).
  • Le développement du connexionnisme et des systèmes de réseaux neuronaux artificiels accompagnés de phénoménales capacités de calcul des ordinateurs (plus de 1.000 milliards d’opérations par seconde !).
  • Des investissements massifs dans le numérique par les Etats et les grandes entreprises privées qui ont très vite compris les enjeux de puissance scientifique, économique et militaire que sous-tendent les recherches dans ce secteur.
  • La réalisation du Big Data, processus global essentiel qui autorise la collecte, le stockage, l’analyse et l’utilisation des données. Pour recueillir ces données, le monde physique a été truffé de capteurs dispersés dans l’espace public et privé. Elles sont alors exploitées dans des Data Center  à l’aide d’ordinateurs super puissants.

A partir du XIXe siècle le monde a connu des progrès remarquables qui ont contribué à une amélioration spectaculaire de la condition humaine. L’émergence de la raison, du matérialisme et la promotion de travaux scientifiques ont été le moteur de la croissance et du bien-être malgré les craintes engendrées par les innovations techniques.

Avec l’intelligence artificielle deux visions s‘opposent :

  • Celle optimiste qui voit l’IA comme une corne d’abondance qui nous permettrait une augmentation de la durée de vie (150 ans), tout en maintenant nos performances intellectuelles et physiques (transhumanisme).
  • Celle négative qui craint une aggravation des inégalités, une explosion du chômage, une marginalisation de l’activité humaine et des tensions entre grandes puissances (notamment entre les Etats Unis et la Chine) qui entraîneront des conflits meurtriers à l’échelle planétaire.

Au-delà de ces deux scénarios extrêmes, la vraie question est la place de l’homme dans cette révolution technologique. Serons-nous encore capables de bâtir un avenir commun, nos identités seront-elles préservées, le concept d’éthique aura-t-il toujours un sens et les Etats pourront-ils résister à l’hyperpuissance des entreprises numériques mondiales ?

Que deviendront les Etats qui n’auront pas pris le train de l’IA ?

Pourrons-nous préserver nos libertés fondamentales ou serons-nous enfermés définitivement dans des systèmes totalitaires ?

Pascal Boniface, en soulevant tous ces problèmes dans un ouvrage clair et compréhensible nous fait appréhender les enjeux de l’intelligence artificielle.

A lire !

Pascal Boniface est un géopolitogue, né le 25 février 1956, fondateur et directeur de l’IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques). Il a enseigné à l’IEP de Lille et de Paris ainsi qu’à l’université de Paris 13. Il est maître de conférences à l’I E E (Institut des Etudes Européennes) de l’université de Paris VIII. Il intervient à différents niveaux dans les grandes instances internationales (Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale, l’Académie Diplomatique Africaine, le Haut Conseil de la Coopération Internationale, l’ONU,…). Il est l’auteur de plus de 70 ouvrages traitant des problèmes de défense et de société.

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« Viva » de Patrick Deville aux éditions du Seuil

Conseillé par Alain Lavelle

Dans Viva nous retrouvons les procédés d’écriture habituels utilisés pour ses romans par  Patrick Deville : un pays central où se croisent les principaux protagonistes et un itinéraire effectué par l’auteur à la recherche d’archives et d’éventuels témoins directs ou indirects donnant un éclairage particulier aux aventuriers, révolutionnaires, écrivains, artistes… qui constituent la trame de ses récits.

Dans ce livre, le lieu est le Mexique et sa capitale Mexico, métropole-monde tentaculaire, métissée, agitée de convulsions politiques et riche d’un passé historique grandiose, source de nombreuses créations artistiques. Les héros célèbres sont :

– Malcolm Lowry, auteur d’un chef-d’œuvre à la lecture exigeante paru en 1947 ‘’Au-dessous du Volcan’’, sorte de ‘’divine comédie ivre’’ romanesque qui décrit la déchéance-châtiment d’un homme alcoolique s’autodétruisant en ingurgitant en permanence de la tequila et du mescal, expiant une faute et incapable de sauver l’amour de sa vie. C’est un livre mystique avec de nombreuses références à la Bible.

– Léon Trotski, bras droit de Lénine pendant la révolution d’octobre 17, traqué par les sbires de Staline durant des années, errant exilé dans différents pays avant d’être assassiné par un agent du NKVD le 21 août 1940 à Coyacàn Mexico. Bras armé de l’Armée Rouge, intellectuel théoricien tourmenté et farouche opposant à Staline, il a imposé une interprétation du pouvoir et du communisme non conforme à la ligne directrice du Parti.

– Diego Rivera, communiste, artiste peintre mondialement connu pour ses fresques murales au réalisme social affirmé promouvant la culture indienne et le travail des ouvriers. Son engagement politique et son tempérament gargantuesque en ont fait une icône incontournable de la cuture et des arts mexicains.

Dans Viva, se côtoient au Mexique et en Europe, toute une série de personnages éminents, plus ou moins marginaux, qui ont laissé leur empreinte au XXe siècle : Fabian Lloyd dit Arthur Cravan anarchiste, neveu d’Oscar Wilde, poète et boxeur ; Frida Kahlo, épouse de Rivera, peintre renommée qui abrite Trotski dans la maison bleue proche du palais de Hernàn Cortès ; Maurice Nadeau, immense critique littéraire et directeur de collections influent qui a rencontré et publié de nombreux écrivains réputés français et étrangers ; Ramon Mercader, l’assassin de Trotski ; Tina Modotti, photographe proche de Rivera qui rassemble chez elle la bande des 13 (Rivera, Traven, Sandino, Maïakovski, Dos Passos, Kahlo…) qui considère que « l’avenir de l’Art est aussi celui de la Révolution » ; Graham Greene débarquant au Mexique pour un séjour qui lui inspira l’écriture de « la Puissance et la Gloire » ; Antonin Artaud acteur et écrivain, opiomane, qui se rend au Mexique en octobre 1936 déçu de la « singerie surréaliste » pour « chercher les bases d’une culture magique qui peut encore jaillir des forces du sol indien » et pour goûter la déraison peyotl pour guérir de « la foutue branleuse de vie » ; André Breton, le pape du surréalisme, à la personnalité contestée, qui s’est égaré au Mexique, incapable d’écrire le manifeste de déclaration artistique révolutionnaire réclamé par Trotski …

Viva nous parle donc de voyages, de femmes et d’hommes hors du commun, à la trajectoire chaotique et au talent certain. Littérateurs, peintres et aventuriers sont, à travers leur énergie vagabonde et extrémiste, au cœur de cette fiction. A lire !

Patrick Deville est un écrivain français né en décembre 1957, auteur d’une douzaine de romans et de nombreux éditoriaux. Il obtient plusieurs prix dont le Fémina pour « Peste et Choléra ». Il séjourne longuement à Cuba, en Uruguay et dans d’autres pays d’Amérique Centrale. Il créé ce qu’il nomme « le roman sans fiction » et se définit comme suit: « Je serais bien incapable de dire, aujourd’hui, ce que c’est, au fond, qu’un écrivain. […] Je sais qu’entreraient dans cette définition l’exil et la solitude volontaires ou subis, et aussi la volonté de n’adhérer à rien, ni à aucun lieu du monde. »

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NOA-NOA -Séjour à Tahiti- de Paul Gauguin

précédé de « GAUGUIN » par Victor Segalen

Conseillé par Alain Lavelle

Pour tous les amateurs de peinture, amoureux de Paul Gauguin, des voyages marins au long cours et de la Polynésie, il me paraît fondamental de lire « Noa-Noa — Séjour à Tahiti-» précédé de « Gauguin » par Victor Segalen.

Dans ce petit livre, journal tenu par le peintre lors de son premier séjour à Papeete (1891-1894), l’artiste non seulement parle  en véritable anthropologue humaniste des Maoris mais adopte leur style de vie, leurs coutumes et s’intègre à leur civilisation menacée par une administration composée de fonctionnaires imbus de leur supériorité, de leur éthique protestante ou catholique et incapables d’appréhender la richesse et les valeurs proches de la nature de ce peuple coutumier aux mœurs libres et fraternelles.

Plus que tout autre, Gauguin a exprimé son amour pour ces êtres considérés à tort comme frustres et primitifs. « Le paradis tahitien », sa sensualité, ses paysages, son océan et ses couleurs inspirèrent nombre de ses tableaux et provoquèrent en lui une forte émotion esthétique. Attiré par la lascivité des femmes et leur nonchalance jouisseuse, émerveillé par « l’or du visage de Teura inondant de joie et de clarté l’intérieur du logis et le paysage alentour », il s’enracina dans ces îles polynésiennes qui allaient l’habiter jusqu’à la fin de ses jours. « Je suis embaumé d’elle » disait-il et il considérait que cette jeune fille lui ouvrait la porte de mystères inconnus.

Victor Segalen, officier médecin, a compris bien avant beaucoup d’autres le génie incomparable de ce « monstre ».

Dans son introduction Segalen nous rappelle que Gauguin « est apparu dans les dernières années de sa vie comme un être ambigu et douloureux, plein de cœur et ingrat, serviable aux faibles » et superbe dans son côté excessif. Reçu comme un frère par les Polynésiens, il fut rejeté par « l’honorable » société coloniale pénétrée de sa supériorité et imposant une morale castratrice. Pour comprendre l’âme de Gauguin, lisons la prière de l’étranger :

« J’arrive en ce lieu où la terre est inconnue sous mes pieds.

J’arrive en ce lieu où le ciel est nouveau par-dessus ma tête.

J’arrive en cette terre qui sera ma demeure …

Ô Esprit de la terre, l’Etranger t’offre son cœur, en aliment pour toi. »

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A l’écoute des baleines aux Bermudes, en compagnie des baleines à bosse d’Andrew Stevenson

Conseillé par Alain Lavelle

Ce livre nous immerge dans une humanité marine insoupçonnée où deux êtres hors du commun se rencontrent et forgent une relation affectueuse irréelle. L’auteur, aventurier nomade, a parcouru l’Afrique, l’Asie, l’Europe et le Canada. De la Tanzanie aux Bermudes, il a traversé plusieurs vies qui lui ont permis de concilier ses passions : les voyages, la voltige, les montagnes, la nature et la mer. Son engouement pour les baleines à bosse remonte à 2006. Les baleines à bosse sont les plus fascinants des cétacés et sont appréciées par les observateurs pour leurs activités dynamiques en surface. De forme très singulière, possédant de longues nageoires pectorales, elles n’hésitent pas, notamment les femelles, à s’approcher amicalement de l’homme. Imposantes par leur poids et leur taille (30 tonnes, 15 mètres de long), elles sont capables d’arabesques et de sauts surprenants. Les Bermudes, point de passage migratoire au printemps, est une zone idéale pour les admirer. Découvrir ces mammifères marins géants en immersion et les filmer à l’aide d’une caméra sous-marine est devenu pour Andrew Stevenson une obsession qui l’a habité pendant des années. Après des débuts laborieux et des efforts constants, des heures à patienter dans l’eau, il vit son obstination récompensée. Ce fut le commencement d’une complicité durable. Je cite : « cette baleine adulte avait effectué des mouvements complexes, comme un ballet, autour de moi et à côté de moi. Parfois, elle m’effleurait presque ! …  Elle nagea directement à ma rencontre, puis plongea, tout d’un coup, avec ses énormes nageoires de quatre mètres de large, passant à portée de ma main juste sous mon corps. Un effleurement délibéré de son énorme queue aurait pu me tuer. Et pourtant, cet énorme animal était incroyablement doux. Elle savait, à chaque instant, précisément où je me trouvais par rapport à chacune des parties de son corps… ».  En lisant cet ouvrage vous apprendrez leur façon de communiquer, de chanter, de se reproduire, de se défendre contre les orques… Ainsi vous saurez tout sur ce cétacé intelligent et au comportement attachant que les photos en noir et blanc mettent si bien en valeur.  

Andrew Stevenson est un humaniste nomade ; né au Canada, il a grandi, étudié, travaillé et vécu sur quatre continents. Esprit libre et aventureux, il a parcouru la chaîne népalaise de l’Himalaya durant deux décennies. En 2006, la rencontre fugitive avec un cétacé aux Bermudes et le magnétisme de ces îlots perdus dans l’Atlantique, le convainquent de s’installer là pour écrire les récits de ses aventures autour du monde. Avec obstination, il devient alors l’un des grands photographes sous-marins et, dans le sillage de l’océanographe Jacques-Yves Cousteau, tente de montrer la majesté des baleines pour en dire la fragilité et mieux les préserver ( quatrième de couverture du livre aux éditions Elytis).

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Les oiseaux de mer de Fabrice Genevois

Conseillé par Alain Lavelle

Des eaux tropicales aux eaux polaires, l’auteur nous dévoile un nombre incalculable de volatiles amoureux des vagues, de la houle, s’offrant parfois sur des milliers de kilomètres, en toute liberté, des voyages au long cours parsemés d’abris protégés et affrontant mille dangers. Ce qui frappe le lecteur c’est non seulement leur allure, souvent leur envergure, les couleurs étonnantes de leur plumage, de leurs pattes, de leurs yeux… mais surtout l’équilibre parfait de leur vol. Même dans leur maladresse, comme par exemple les manchots, ils ont la capacité à résister aux agressions des prédateurs et du climat. Seul l’homme malheureusement peut être l’ennemi qu’ils ont du mal à combattre. La variété des oiseaux de mer est infinie. Chacun a sa grâce propre, son élégance, voire sa pureté, ses couleurs distinctives. Quelle que soit sa dimension, son poids, la forme de son bec ou la couleur de ses pattes, si on le considère attentivement, on est touché par sa morphologie harmonieuse et sa capacité d’adaptation à son environnement. J’aime leur indépendance sans remettre en cause leur grégarité, leurs danses nuptiales et leurs escales amoureuses sur la terre ferme ou les rochers, leurs prouesses techniques pour capturer leur proie, leur aptitude à plonger en profondeur, leurs sens en éveil à l’écoute du moindre péril… L’océan, lieu de tous les dangers, où chaque lame peut cacher un piège, ne doit devenir en aucun cas une nécropole pour ces seigneurs des mers qui méritent qu’on les respecte et qu’on participe activement à leur sauvegarde. Prenez du plaisir à regarder les superbes images. Vous ne vous en lasserez pas. J’avoue que j’ai un faible pour la sterne arctique avec ses belles ailes d’un blanc immaculé, le macareux huppé au bec de perroquet, le manchot royal au port hautin surmonté d’une tête jaune et noire, le fou aux pieds bleus spécialiste des parades sexuelles… La liste est longue et vous trouverez certainement l’oiseau de mer de vos rêves.

Biologiste diplômé de l’École pratique des hautes études, Fabrice Genevois pratique l’ornithologie de terrain depuis son enfance . Depuis plus de vingt-cinq ans, il parcourt le monde afin d’observer et d’étudier ces surprenants oiseaux, depuis les régions polaires jusqu’aux atolls tropicaux. En marge de ses expéditions, il collabore aux travaux du Centre de recherches sur la biologie des populations d’oiseaux (Muséum national d’histoire naturelle)..

  

         

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Lady Mary Montagu

Conseillé par Daniel Sueur

(d’après « l’Islam au péril des femmes – Une Anglaise en Turquie au XVIIIe siècle » – LD/ La Découverte)

Anne-Marie Moulin (Médecin) et Pierre Chuvin (helléniste et turquophone) nous invitent ici à une plongée radicale dans ce qu’était l’empire ottoman au début du XVIIIe siècle, alors que le pays était en guerre avec l’Autriche.

Lady Mary Wortley Montagu est l’épouse de l’ambassadeur d’Angleterre envoyé à Constantinople pour assurer la médiation anglaise entre les deux belligérants.

Pendant la durée de l’ambassade de son mari elle écrira à ses amis cinquante-deux lettres qui révéleront auprès de ses contemporains la véritable histoire de la société turque de l’époque, récits qui retracent son expérience dans cet Empire Ottoman pendant la période de deux années qu’elle y aura passées (août 1716 – septembre 1718)

Les lettres, publiées lors de son retour en Angleterre, rencontreront un véritable succès littéraire. Elles seront lues dans toute l’Europe, et lady Montagu sera alors considérée en France à l’égal de Madame de Sévigné.

Les auteurs reprennent les fameuses lettres dans la seconde partie du livre mais proposent en premier lieu une fascinante découverte de la Turquie de l’époque, mais avec les yeux de Lady Mary !

Elle décrit les bains, les costumes, les réceptions dans les harems ; sans peur du paradoxe, cette féministe avant l’heure affirme que l’Islam protège la liberté individuelle des femmes, et le voile, leur indépendance.

A l’opposé de ce que connaît dans le même temps la femme en Angleterre où la vie féminine s’ordonne autour du mariage, avec le devoir social, que, dans l’optique puritaine, l’épouse doit remplir: élever des enfants et se rendre ainsi utile.

Notre chroniqueuse a perdu son frère victime de la variole et elle-même contracte la maladie à 26 ans, ce qui la rend particulièrement attentive aux pratiques du pays pour lutter contre cette terrible maladie. Il s’agit de la variolisation, qui consiste à inoculer la maladie sur des sujets sains.

Elle fera varioliser son fils pendant son séjour en Turquie et de retour en Angleterre dépensera beaucoup d’énergie pour faire reconnaître cette technique qui sera relayée quelques décennies plus tard par la vaccination mise au point par le médecin Edouard Jenner.

Un livre passionnant pour découvrir, à travers les yeux d’une femme, une Turquie du XVIIIe siècle « dominée » par les hommes ; mais aussi, grâce aux auteurs, une culture aussi bien religieuse et sociétale que guerrière venant du fond des âges.

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Civilizations de Laurent Binet

Conseillé par Alain Lavelle

Lors d’une rencontre littéraire organisée fin août par les Plumes de Léon, j’ai assisté à la présentation par Laurent Binet de son roman « Civilizations » publié par les Editions Grasset. Ce livre a reçu le grand prix du roman de l’Académie Française.

De quoi s’agit-il ? D’une Uchronie, c’est à dire « d’un récit d’événements fictifs à partir d’un point de départ historique ». L’auteur imagine que les Espagnols échouent dans leur tentative de coloniser l’Amérique Centrale et que les Incas au XVIème siècle, dirigés par Atahualpa, envahissent et dominent l’Europe. Pour ce faire, grâce à la découverte du fer, à la domestication du cheval, à la création d’anticorps et à leurs réserves inépuisables d’or, ils vont triompher dans une Europe confrontée au capitalisme naissant, au progrès technique, à la Réforme de Luther, à l’Inquisition, aux guerres incessantes, à la menace turque et aux monarchies affaiblies et corrompues.

Au fil de ses conquêtes européennes, Atahualpa, sa cour et sa troupe, vont rencontrer et vaincre Charles Quint. En capturant le roi d’Espagne, il devient incontournable et s’impose à la tête du Saint Empire romain germanique. Il noue des alliances, notamment avec François 1er, roi de France, qui voulait récupérer les territoires perdus du Nord, de l’Artois et de la Flandre. L’Inca impérial consolide sa domination par des mariages royaux et princiers, créant ainsi un véritable univers métissé dans lequel les femmes jouent un rôle majeur. Conscient que ses victoires militaires ne lui permettent pas à terme de maintenir son emprise sur son nouvel empire, il recrute en masse des hommes de tous horizons, notamment des Morisques. Pour consolider ses positions, il analyse et tolère certaines pratiques culturelles et religieuses des peuples soumis. Tolérant mais ferme, Atahualpa introduit une politique sociale et de partage conforme à ses mœurs, profitant aux classes défavorisées et aux paysans. Dans cette épopée il traverse et assujettit les grandes cités européennes : Lisbonne, Tolède, Salamanque, Grenade, Cadix, Séville, Gand, Bruxelles, Florence… et se rend maître de l’Allemagne occidentale. Lors des combats victorieux, il interdit à ses armées de pratiquer la politique de la terre brûlée.

Fin stratège, il se concilie la société civile, condamne les dictats religieux et déjoue les complots.

Ainsi le lecteur lira avec intérêt les lettres de More à Erasme et les réponses de ce dernier, la façon dont il obtient l’appui du banquier Anton Fugger et apprendra comment finit Luther. Enfin, il découvrira, étonné, dans la quatrième partie, les aventures de Cervantès et sa rencontre avec Montaigne.

Ce roman passionnant et imaginatif est un véritable roman historique qui porte un regard extérieur critique sur notre propre civilisation.

L’auteur a effectué un travail d’historiographe érudit. Pour le rédiger, il a arpenté les continents, les villes, et aussi a consulté les bibliothèques et les archives des principaux lieux où se déroulent les aventures de l’Inca.

Agréable à lire, riche d’informations et de rebondissements originaux, « Civilizations » ne peut que séduire les fous de lecture et les passionnés de l’Histoire.

Laurent Binet, né le 19 juillet 1972, est un écrivain français. Agrégé de lettres modernes, il a enseigné les lettres pendant 10 ans en Seine Saint-Denis. Il est l’auteur de plusieurs romans dont « HHHh » (prix Goncourt du premier roman 2010) et « La septième fonction du langage » (prix Interallié 2015).

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L’été des quatre rois de Camille Pascal

Conseillé par Daniel Sueur

En signant en juillet 1830 des ordonnances qui muselaient la presse et proclamaient la dissolution d’une Chambre devenue trop libérale pour mériter sa confiance, Charles X ne se doutait pas qu’il allait provoquer un raz de marée prérévolutionnaire qui restera sous le nom des Trois Glorieuses.

Et qui aboutira, comme pour son frère Louis XVIII avant lui, à un deuxième exil.

C’est cette histoire d’un été fou que nous raconte Camille Pascal, une vaste fresque pleine d’ironie pour ces rois qui se considèrent toujours comme les représentants de Dieu devant leur peuple, et d’humour face à des situations parfois fort cocasses.

Puisé aux sources les plus précises de l’époque, notamment les Mémoires de divers acteurs ou témoins, c’est un récit d’une grande érudition qui plonge le lecteur dans le quotidien des évènements, avec un luxe assez extraordinaire de détails.

Documentaire, roman ou docu-fiction comme on dit aujourd’hui ? Sans doute un peu des trois, en tous cas près de 700 pages d’une plongée radicale dans les méandres de décisions parfois fort contradictoires où interviennent des personnages aussi divers que Guizot, Thiers, Talleyrand, Chateaubriand, La Fayette, Stendhal, tous ceux qui refusent de voir le pays replonger dans la révolution, et  feront tout pour remplacer ce vieux psychorigide de Charles X par un roi libéral qui accepte enfin un régime de monarchie constitutionnelle.

Ce sera Louis-Philippe, roi des Français*, le neveu de la branche cadette des Orléans, avec mission de régence jusqu’à la majorité du petit-fils de Charles X, Henri d’Artois, duc de Bordeaux, fils du duc de Berry, et qui deviendra Henri V.

Comme chacun sait, l’Histoire en décidera autrement : en février 1848, c’est au tour de Louis-Philippe de partir en exil.

Charles X poussé à la retraite, Louis-Philippe régent d’Henri V, nous voici avec trois rois. Qui est donc le quatrième, promis par Camille Pascal dans le titre de son ouvrage ?

Il s’agit du duc d’Angoulême, fils de Charles X, qui a renoncé à ses droits à la succession en faveur de son neveu Henri de Bordeaux, il est le mari de Madame Royale, fille de Louis XVI rescapée de la Révolution, et qui, elle, nonobstant la loi salique, eût pu devenir reine !

*Et non pas roi de France, ce sont bien les libéraux qui ont posé la couronne sur la tête du nouvel élu.

Camille Pascal né le 3 juin 1966 est écrivain, professeur agrégé d’histoire, ancien secrétaire général de France Télévisions et conseiller d’Etat. Il a participé à l’écriture de nombreux ouvrages collectifs, est l’auteur de plusieurs essais et du roman « la chambre des dupes » (présélectionné pour le prix Goncourt).

 

 

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Le Goût de ma vie de Pierre Arditi

Conseillé par Joëlle Niger

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Cette année si particulière va nous permettre de redécouvrir les charmes de notre beau pays. Alors pourquoi ne pas faire le tour de France des vignobles en compagnie de Pierre Arditi à travers son livre « Le goût de ma vie » ?

Cet homme de théâtre et de cinéma, amoureux des belles choses est avant tout un grand gourmet, un bon vivant, un passionné. Son rôle d’œnologue dans la série « Le sang de la vigne » lui a permis de visiter toutes ces belles régions viticoles à la rencontre de vignerons et de restaurateurs passionnés de leurs métiers.

Dans ce livre l’auteur nous fait partager ses plus grandes émotions, sa cave idéale, ses bonnes adresses, toutes ces petites merveilles qui font la richesse de notre belle France.

Alors je vous souhaite un bon voyage et une bonne dégustation sans modération !

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Pierre Arditi est né à Paris le 1er décembre 1944.

Acteur français, il a joué dans plus de 80 films, 120 télé-films et 65 pièces de théâtre. Il est également chroniqueur dans la revue « Terre de vins ».

 

 

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Âme brisée de Akira Mizubayashi

Conseillé par Alain Lavelle

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« Âme Brisée », un roman d’Akira Mizubayashi publié aux éditions Gallimard, retrace dans une écriture limpide l’histoire de Rei Mizusawa-Maillard, luthier spécialisé dans la confection et la réparation de violons et d’altos.

Le livre est d’une belle sensibilité ; il allie les voyages par le déracinement et l’apprentissage, l’art par le travail des mains, la musique et la littérature. Il prouve ainsi que le talent, source de vie, défie la mort. Rei, enfant, témoin impuissant de la violence des hommes assiste, apeuré, à la brutalité des militaires qui, lors d’une répétition avec des amis chinois, brisent le violon paternel, un Vuillaume, puis embarquent brutalement son père Yu et le font disparaître à jamais.

L’âme d’un violon est un petit cylindre de bois qui réunit la table et le fond de l’instrument. Elle est le cœur du violon, lui donne le souffle vital et, bien ouvragée, permet les sonorités adéquates. Soutenu par sa compagne Hélène archetière et obsédé par le violon mutilé de son père, Rei n’aura de cesse de le faire revivre. Après sa formation à Mirecourt dans les Vosges, capitale de la lutherie française et à Crémone en Lombardie, patrie de Stradivari et reconnue mondialement pour sa tradition luthière, il devient un luthier renommé apprécié des musiciens célèbres. Tout au long de son travail de reconstitution, il est accompagné par deux compositions musicales prisées par les amateurs de musique classique : Rosamunde de Franz Schubert et la Gavotte en rondeau de Jean-Sébastien Bach, partitions jouées lors de l’arrestation de son père.

Mais ce récit est aussi un voyage dans le temps où se retrouvent les principaux protagonistes unis par la musique et les souvenirs douloureux du passé.

Enfin Yu, professeur d’anglais, cultivé et réceptif à la littérature engagée, affichait son humanisme et son intérêt pour la littérature occidentale et la littérature prolétarienne  alors combattues par les autorités impériales car considérées comme menaçant la sécurité et la grandeur du Japon.  Ses choix littéraires en firent un coupable condamné à mort. ‘’Le bateau usine’’, évoqué dans le livre est le roman réputé de Takiji Kobayasihi publié en 1929 qui décrit les conditions de vie épouvantables des travailleurs embarqués à bord d’un navire pêchant le crabe dans la mer d’Okhostsk entre le Japon et l’URSS.  Je conseille fortement sa lecture.

Découvrez « Âme Brisée », je suis certain que vous y prendrez le même plaisir que j’ai eu à le lire.

Akira Mizubayashi

Akira Mizubayashi  est un écrivain japonnais né le 5 août 1951 à Sakata. Après avoir étudié en France (Ecole Normale Supérieure), il enseigne actuellement à l’université Sophia de Tokyo. Il a publié plusieurs essais et romans dont « Une langue venue d’ailleurs », « Mélodie, Chronique d’une passion », « Petit éloge de l’errance » « Un amour de mille ans », « Dans les eaux profondes » et enfin « Âme brisée ». Plusieurs de ses livres ont fait l’objet de diverses récompenses.

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Le voyage des plantes de José E. Mendes Ferräo

Conseillé par Alain Lavelle

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Dans un ouvrage passionnant et instructif ‘’Le Voyage des Plantes et les grandes découvertes’’, José E. Mendes Ferrao décrit l’histoire des migrations des plantes à travers le monde. Nous consommons régulièrement des plantes vivrières et des fruits inconnus il y a quelques siècles en Europe, mais connaissons-nous leur origine et leur périple ? Aux XVème et XVIème siècle les navigateurs portugais et, dans une moindre mesure, espagnols ont introduit, dans leurs nouvelles colonies et sur les continents où ils abordaient, les différentes espèces cultivées par les autochtones.

L’auteur nous rappelle que les grandes routes maritimes de l’expansion portugaise et de l’esclavage furent aussi celles des migrations intercontinentales de plantes entre  le XVème et le XVIIIème siècle. Ces traversées océaniques, défis énormes pour l’époque, étaient effectuées par des flottes placées sous le commandement de capitaines prestigieux dont les noms sont connus de la majorité des terriens : Bartolomeu Diaz, Vasco de Gama, Pedro Alvares Cabral, Magellan… N’oublions pas que, dès le XVIème siècle, Lisbonne est à la tête d’un empire maritime s’étendant de l’Amérique au Japon, parsemé de nombreux comptoirs et d’escales essentielles à la survie des équipages et à la maintenance des caravelles. Ce réseau complexe qui partait du Portugal et se terminait en Extrême-Orient était constitué de multiples relais stratégiques au Cap-Vert, au Brésil, en Angola, au Mozambique, aux Indes Orientales, à Macao et à Malacca. Lors de ces trajets, beaucoup de plantes ont changé de continent : ananas, noix de coco, patate douce, tomate, citron, orange, cajou, gingembre, banane…  Rares étaient celles qui restaient sur leurs terres d’origine : girofle, muscade et poivre.

Ces transplantations vont s’amplifier au XVIIIème siècle et entraîner des tensions, voire des conflits, avec les Hollandais.

Dégustez avec gourmandise ce livre aux magnifiques illustrations. Vous y découvrirez des plantes connues et inconnues mais aussi des variétés aux noms poétiques qui vous feront voyager : le cachimantier, le chérimolier, le pourghère, le cardamomier, le carambolier, le curcuma, le kaki, le gombo…

José F.Mendes

Né en 1928 à Coja (Portugal), José E. Mendes Ferräo est spécialiste en agronomie et agriculture tropicale.  Ingénieur, enseignant, membre de nombreuses commissions sur l’agriculture d’outre-mer, il devient directeur du  Centre d’Etudes de Production et Technologies Agricoles en 1984. Président de la commission nationale de la FAO, représentant le Portugal, José E. Mendes Ferräo s’intéresse aux liens entre l’Europe et les anciennes colonies. De 1972 à 1974, il est Secrétaire d’Etat en charge de l’agriculture. Souvent récompensé pour ses travaux, il a rédigé une vingtaine de livres sur l’agronomie tropicale.

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Les Derniers Sauvages de Max Radiguet

Conseillé par Alain Lavelle

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Le livre retrace le récit de l’aventure de Maximilien René Radiguet aux îles Marquises, embarqué à bord de la Reine Blanche en 1841 comme secrétaire de l’expédition dirigée par le contre-amiral Dupetit-Thouars chargé d’arpenter et d’élargir les terres françaises du Pacifique.

Ces îles, qui n’ont cessé d’attirer les navigateurs de tous les continents et de captiver des nomades célèbres -Melville, Gauguin, Segalen, London-, sont le thème principal de cet ouvrage. Livre singulier et remarquable qui met en lumière la vie quotidienne et la beauté des femmes et des hommes vivant sur ces rochers dans un cadre magnifique et sauvage.

Ce qu’il convient de souligner, c’est l’approche de l’auteur qui ne révèle aucune supériorité, aucun racisme. Anthropologue curieux, imprégné de la philosophie des Lumières, il découvre « les premiers matins du monde » avec leurs splendeurs mais aussi un univers complexe avec ses guerres de voisinage, ses tapus, ses mœurs anthropophages et ses rituels religieux.

« Locataires immémoriaux de la place », les Marquisiens considèrent les Européens comme des intrus avec qui il convient de commercer et de nouer des alliances afin de dominer les clans adverses. Les officiers, marins et soldats, peu nombreux, rudes, possédant la technique et les armes apprirent à composer et à respecter ces peuplades avec lesquelles, au départ, ils ne partageaient rien. Contraints de mettre en sourdine leurs préjugés, tenus de s’adapter sans se renier, ils finirent par s’accommoder de ces micro-sociétés aux traditions ancestrales immuables totalement intégrées         aux lois de la nature.

Ces chroniques montrent le rôle ravageur des techniques auprès des populations. Elles nous interrogent sur la notion de modernité et de progrès. L’articulation entre la science, l’outillage et le bonheur ne se fait pas sans heurt. Bien-être matériel n’est pas synonyme de bonheur et la rationalité didactique peut déshumaniser l’homme. Le paradis terrestre est une chimère. Pour autant il existe, en dépit des drames, des lieux où règne un semblant d’ordre harmonieux.

Et dans cette publication, quelle est la place de l’art ? Partout et nulle part, dans les vêtements coutumiers, les maquillages, les parures, les armes, les sculptures (tikis), … et bien sûr dans les décors grandioses.

 Une mention particulière est portée sur les tatouages, notamment les tatouages faciaux en spirale et les tatouages géométriques sur le reste du corps. Ces tatouages objets d’une grande fierté expriment la lignée, le statut social, la puissance et le prestige et n’ont cessé d’appartenir à l’imaginaire marquisien.

L’auteur, par ailleurs illustrateur de qualité, a produit de nombreux dessins représentant le quotidien des îliens.

A tous les amateurs de la Polynésie et des aventures marines, je préconise cette lecture qui est un classique de la littérature des découvertes.

*Max Radiguet est un écrivain voyageur et dessinateur. Il est né le 17 janvier 1816 à Landernau et décédé à Brest 7 janvier 1899. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont « souvenirs, promenades et rêveries », « le champs de Mars à vol d’oiseau »… et  a écrit d’autres livres sous le nom de Stéphan Rénal.

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Voyages chez les Moïs d’Indochine d’Alexandre Yersin

Conseillé par Alain Lavelle

Mois

Alexandre Yersin, médecin-chercheur, d’origine suisse naturalisé français a été un « bienfaiteur de l’humanité ».

Affecté à l’hôpital des enfants-malades en 1887, il intègre aussi l’Institut Pasteur en tant que préparateur. Il participe aux recherches sur la diphtérie et la tuberculose. Dès 1885 il met au point avec Calmette et Borrel un sérum et un vaccin anti-pesteux qu’il testera sur un séminariste de la mission catholique de Canton.

A partir de 1990 il est médecin de bord au service des  Messageries Maritimes où il exerce sur la ligne Saïgon/Manille à bord du Volga, puis sur le Saïgon assurant la liaison Saïgon/Haïphong.

Il consacre son temps libre à explorer les villages autour de Manille et de Saïgon. Esprit curieux, passionné de navigation astronomique et de géodésie, il apprend à se servir du sextant et du théodolite. Dans les années suivantes il se consacre à la création de l’Institut Pasteur de Nha-Trang. En 1902, il dirige la nouvelle école de médecine d’Hanoï.

Explorateur et médecin, il tente une mission de reconnaissance de la chaîne Annamitique. Ce premier échec, non seulement ne le décourage pas mais renforce sa détermination à surmonter les conditions climatiques, la végétation équatoriale luxuriante et hostile, les ethnies visitées plus ou moins réfractaires et une assistance technique insuffisante.

A force de volonté, d’un courage exceptionnel et d’une humanité admirable, il entreprend trois expéditions au cœur de massifs inexplorés. Parfois sans soutien officiel, aidé par quelques Vietnamiens, il ne renonce jamais. Il parcourt des centaines de kilomètres à pied, en barque ou à dos d’éléphant. Il compose avec les chefs de village qui passent une grande partie de leur temps à s’affronter. Médecin désintéressé, à la disposition des populations confrontées à des maladies endémiques, il sauve des milliers de vies en vaccinant et traitant les malades (en particulier contre la variole). Parallèlement géographe et agronome, il trace de nouvelles routes et cartographie les région traversées tout en accomplissant un travail de pacificateur entre les tribus. Ces voyages le poussent jusqu’au Laos.

Ce livre n’est pas un roman, mais un document- carnet de route, exceptionnel, mis à la disposition des autorités et du public qui peuvent découvrir, tant sur le plan humain que scientifique le récit de ses explorations.

Exploit extraordinaire où le scientifique altruiste, par ses contributions dans différentes disciplines, fait partie de ces savants qui se sont dévoués au service du progrès et de la réconciliation entre les peuples.

Aujourd’hui encore, Alexandre Yersin, décédé en 1943, est vénéré au Vietnam comme un héros national.

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Alexandre Yersin  est né le 22 septembre 1863 à Lavaud (Suisse). C’est un médecin-bactériologiste et explorateur principalement connu pour avoir identifié le bacille de la peste. Décédé le 28 Février 1943, il fut nommé, à titre posthume, citoyen d’honneur du Vietnam en 2014.

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L’Express de Bénarès de Frédéric Vitoux

Conseillé par Alain Lavelle

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Dans L’Express de Bénarès, Frédéric Vitoux, académicien, nous fait part de sa fascination pour Henry Jean-Marie Levet. Parti à la découverte du poète, étoile filante de la poésie de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, mort à 32 ans, l’auteur non seulement nous fait le portrait d’un personnage fantasque aux tenues et casquettes excentriques, ambivalent, solitaire et introverti, mais il nous plonge aussi dans le Paris des écrivains, poètes, caricaturistes, peintres et journalistes de Montmartre. En compagnie de Léon-Paul Fargue, écrivain, et Francis Jourdain, peintre-graveur et lithographe, le jeune aède, originaire de Montbrison, nous promène dans les rues, les bistrots, les restaurants et les cabarets de Montmartre et Montparnasse.

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Affiche représentant J.M. Levet

Ce fils de famille à l’imaginaire exotique, parti en mission fictive sur recommandation paternelle en Inde, puis vice-consul à Manille et à Las Palmas, n’a cessé de « projeter des éclats contradictoires, au gré des vents, de ses missions, de ses amitiés ou de ses fidélités familiales ».

Influencé par Verlaine, Mallarmé et Rimbaud qu’il admirait, il était sensible aux charmes des voyages en bateau et à la diversité des races et des peuples. Ses articles et ses poèmes ont été publiés dans différentes revues plus ou moins éphémères. Ironique, parfois caustique, raillant l’ordre moral, adepte des « épices exotiques » et d’« impertinences légères et rieuses », il nous distrait en nous faisant rêver.

Personne ne peut être indifférent à ses Cartes Postales, scènes de la vie tropicale qui nous enchantent et nous enivrent. Personnage de Montmartre, désinvolte, à l’allure dégingandée, sans passion amoureuse, Henry J.-M. Levet, cultivé et généreux, a eu une production littéraire minimaliste limitée à quelques courts recueils de poèmes, à un livre fantôme –L’Express de Bénarès– annoncé mais probablement jamais écrit, et un roman improbable retraçant l’histoire d’un homme laid, sans membres, amateur de voyages, concentré sur sa vie intérieure.

Son parcours poétique ne sera qu’une brève parenthèse qui se refermera dès le début de sa carrière consulaire. Ayant rompu ses liens avec Montmartre et avec sa faune, miné par la tuberculose, il consacra ses dernières années à ses fonctions diplomatiques et à lutter contre la maladie.

Poète méconnu au destin déchirant, j’invite les amateurs de littérature et  d’exotisme à découvrir le récit de Frédéric Vitoux et les Cartes Postales. Pour vous inciter à les lire, je vous livre cette strophe extraite de British India :

« Bénarès, accroupie, rêve le long du fleuve ;

Le Brahmane, candide, lassé des épreuves,

Repose vivant dans l’abstraction parfumée… »

Frédéric Vitoux, avec qui Alain Lavelle a été en contact, a eu l’amabilité d’ajouter en post-sciptum le commentaire personnel que voici. Nous tenons à l’en remercier vivement.

« Toute recherche littéraire, toute enquête sur un poète, tout voyage sur les traces d’un écrivain voyageur relèvent toujours, de façon plus ou moins avouée, d’un exercice d’introspection. A travers les silences, les secrets, la part d’ombre derrière lesquels se cache la figure si singulière d’Henry J.-M. Levet qui, depuis plus plus d’un siècle, de génération en génération, fascine et obsède quelques centaines de lecteurs, d’admirateurs ou d’happy few,comme disait Stendhal, je crois avoir livré aussi beaucoup de moi-même. Non que je lui ressemble le moins du monde. Mais il m’accompagne depuis si longtemps! Il m’a tant fait rêver! Les rêves sont aussi ce qui vous constitue… »
F.V.
 
 
 
 

F Vitoux

Frédéric Vitoux, né le 19 Août 1944 est un écrivain et critique littéraire français, auteur de plus d’une trentaine d’ouvrages dont plusieurs ont été primés (La vie de Céline, Sérénissime, Charles et Camille, La Comédie de Terracina). Il est élu à l’Académie Française le 13 décembre 2001. Il est également officier des Arts et des Lettres et officier dans l’ordre de la Légion d’Honneur.

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La fonte des glaces de Joël Baqué

Conseillé par Nicole Imbert-Degrave

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Louis est veuf.

Depuis la disparition de son épouse, il regarde sa vie s’écouler entre un premier expresso sur le zinc du « Au bien nommé », une halte face à la mer et un deuxième expresso avant d’aller chercher sa demi-baguette chez la boulangère dépressive, d’acheter son journal Var-matin… pour finir endormi le soir devant la télévision.

Bref, Louis déprime ou plutôt déprimait jusqu’au jour où son regard croise celui, immobile, d’un manchot empereur caché au fond d’une armoire flamande dans une brocante.

Sa vie alors bascule, et Louis, petit retraité anonyme de Toulon va aller au bout de sa passion pour le manchot empereur. Il va prendre tous les risques, et lui qui n’a jamais quitté sa ville, va partir pour un voyage extraordinaire en Antarctique. Il va en compagnie d’un Inuit découvrir une tribu de manchots, se faire draguer par l’une de leurs femelles  en chaleur, délirer sur la banquise après avoir mangé de vieux biscuits soviétiques aux vertus hallucinogènes, puis s’envoler pour le Grand Nord canadien à la recherche de chasseurs d’icebergs. Finalement et sans le vouloir il deviendra, après bien des épreuves, une star de la cause écologique.

Mais, je vous laisse découvrir les voyages et les aventures réfrigérantes de notre retraité charcutier.

Ce livre est un vrai moment de détente, plein d’humour et de tendresse. L’auteur, que j’ai eu le plaisir de rencontrer dans le cadre du salon littéraire organisé par « La plume de Léon » est un homme très imaginatif, qui partant d’un sujet peut vous embarquer avec un raisonnement très logique dans une autre dimension totalement délirante. J’espère que vous prendrez autant de plaisir que moi à accompagner Louis dans ses pérégrinations.

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Joël Baqué est un écrivain français né en 1963 à Béziers. Il est également l’auteur de plusieurs ouvrages dont « Pré ou Carré », La salle », Aire du mouton »…

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1Q84 de Haruki Murakami

Conseillé par Daniel Sueur

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Un drôle de titre, pour un livre quelque peu déroutant, entre histoire d’amour, polar et fantastique.

Par le grand écrivain japonais, idole dans son pays, et lu dans le monde entier.

Un livre exceptionnel : trois tomes pour un seul roman, ce n’est quand même pas courant. Et un vrai plaisir de lecture même si le récit est par moment assez déstabilisant (mais quand on parle de fantastique, il faut bien s’y préparer…)

Il s’agit donc, et avant tout, d’une histoire d’amour entre Tengo et Aomamé. Le premier est prof de maths, Aomamé est à la fois kiné et prof d’arts martiaux, et elle a développé une technique de self-défense radicale.

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Une histoire d’amour qui va se dérouler dans un contexte culturel complexe dans lequel Murakami revient sur l’un de ses thèmes habituels : la religion comme force négative qui vient s’opposer à la réalité et aux choses naturelles de la vie.

Un léger reproche peut-être : de nombreuses digressions, autant de prétextes pour l’auteur de montrer sa vaste culture.

Un style très fluide, l’occasion ici de rendre hommage à la traductrice qui a réussi à surmonter les difficultés du japonais lorsqu’il s’agit de le traduire, puis de l’interpréter, tout en conservant le contenu culturel propre de la langue.

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Je recommande à cet égard le livre-audio qui se termine par une interview d’Hélène Morita qui aura passé plusieurs mois à la traduction française du livre.

Ce livre-audio aura enchanté (sans doute le mot le plus approprié) les nombreuses heures de randonnée journalière que je pratique dans notre belle contrée.

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Haruki Murakami

Haruki Murakami est un écrivain japonais contemporain né à Kyoto le 12 janvier 1949.

Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont « Kafka sur le rivage », « Ecoute le chant du vent », « Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil »…. A reçu  plusieurs prix littéraires.

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TAMATA et L’ALLIANCE de Bernard Moitessier  

conseillé par Alain Lavelle

TAMATA

Pour tous les amateurs de grands espaces et d’aventures marines, je recommande le livre de Bernard Moitessier : TAMATA et L’ALLIANCE (publié chez Arthaud).

Ce ne sont pas seulement les mémoires d’un navigateur insatiable mais aussi le cheminement d’un homme avec ses folies, ses rêves et ses souffrances.

Homme plein d’humanité, amoureux de la nature, qui en 1968 participe à la première course autour du monde en solitaire et sans escale. Ce premier tour du monde en solitaire n’aura pas de fin puisque négligeant le gain de la victoire, il en entreprendra un second sans s’arrêter, et écrira:

« Je continue pour sauver mon âme »

Dans ce récit qui est le parcours de sa vie Bernard Moitessier décrit son enfance en Indochine dans un village du golfe du Siam. Il entend dans ces paysages magiques l’appel de la mer et découvre aussi les horreurs de la guerre.

Marin inexpérimenté, il part à bord de sa jonque Marie-Thérèse. C’est le début d’un long apprentissage et d’un périple qui durera de longues années, ponctué d’avatars, d’imprévus et d’exploits à travers les océans, les continents et les îles.

Etant moi-même amateur de traversées océaniques, accro aux voyages et à la recherche du mouvement perpétuel, j’ai aimé cette histoire d’homme pour qui la liberté et la capacité de l’être humain de métamorphoser ses rêves dans une réalité concrète sont un impératif absolu non négociable. Il nous rappelle à tous que nous sommes seuls responsables de notre destin.

Bernard Moitessier

TAMATA et L’ALLIANCE est terminé en juillet 1993 à Raiatea

Bernard Georges Moitessier est né le 10 avril 1925 à Hanoï et décédé le 16 Juin 1994 à Vanves

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