Road-trip en 1998

Par Jean-Pierre Lévêque.

Dans un précédent texte de souvenirs de voyages (Svalbard), j’écrivais avoir fouillé dans mes archives photographiques dans le but de répondre à la demande de Nicole. Celle-ci lors d’une conversation téléphonique m’a suggéré de continuer mes recherches quand je lui ai annoncé que finalement je possédais une source suffisamment importante de récits de voyages qui pourraient intéresser les membres de l’association. J’ai donc opté pour le « road trip » effectué en 1998 à bord d’un camping-car, durant quatre semaines au mois d’août.

Le but du voyage était dans un premier temps d’effectuer une sorte de pèlerinage et de faire découvrir à notre fils les divers lieux où mon père avait eu le privilège de voyager et de travailler gracieusement pour l’industrie et l’armée allemandes, à son corps défendant, pendant les quelques années subies en déportation, desquelles il était revenu vivant, mais assez (très) désabusé (c’est un euphémisme) concernant la nature humaine.  La route prévue passait par la Suisse, l’Allemagne et l’Autriche, et si nous avions le temps nous devions pousser vers l’Est, dans le but de ramener, si c’était possible, le vin des rois ou le roi des vins, selon Louis XIV, j’ai nommé le Tokay.

Le camping-car étant toujours prêt à partir avec le plein de carburant, d’eau, de nourriture (autonomie de huit jours), le départ de Bordeaux s’effectua dès le premier matin des vacances, aux aurores, direction Genève en traversant le Massif central. Nous avons longé ensuite le lac Léman pour rejoindre Lausanne. Nous avons un peu traîné pour admirer ce paysage magnifique, le lac sur fond de montagnes, avant de nous diriger plus au nord de la Suisse.

Une nuit au bord du lac de Neuchâtel puis en route pour Neuhausen am Rheinfall,afin de photographier les spectaculaires chutes du Rhin,

Rhin que nous avons remonté vers le lac de Constance, en passant le long du littoral du petit lac Untersee (lac intérieur) qui fait partie de son grand frère le lac de Constance. Le but de cette première partie du voyage était Friedrichshafen, où se situait la première usine dans laquelle mon père avait été déporté. Je ne sais pas s’il travaillait chez Zeppelin, qui utilisait le lac de Constance pour ses essais de dirigeables, mais je me rappelle qu’il parlait souvent de Bregenz, au bout de cette grande étendue d’eau.

Nous évitons le Liechtenstein et sa « capitale » Vaduz ainsi qu’Innsbruck visités quelques années plus tôt, et prenons la Deutsche Alpenstraße pour Füssen et le Château de Louis II de Bavière, le Neuschwanstein. Balade à pied puis visite incontournable de la folie magnifique.

Nous repartons et traversons Garmisch-Partenkirchen, pour nous diriger vers Berteschgaden. Nous nous arrêtons nous reposer au bord du Königssee, mais la résidence d’Hitler, qui a été bombardée et ses ruines détruites, n’est évidemment plus visitable, reste le paysage grandiose des Alpes bavaroises, avec le sommet le plus élevé d’Allemagne, le mont Watzmann. Nous sommes à 20 km de Salzbourg, en Autriche.

Nous laissons le camping-car sur une aire de Park and Ride, et entrons dans la ville de Mozart en bus puis à pied pour visiter. Petites ruelles qui abritent des boutiques, un immense jeu d’échecs sur une place, et la forteresse blanche qui domine la ville depuis sa colline. La tradition familiale voulait que nous fêtions l’anniversaire de mon épouse dans une ville européenne différente chaque année…. Chose faite dans un restaurant dont il me semble me rappeler l’ambiance boisée et vernie, et le menu composé entre autres d’escalopes milanaises délicieuses et de pâtisseries succulentes.

Direction le nord, en suivant la rivière Salzach puis la rivière Inn affluente du Danube qui marquent la frontière entre l’Allemagne et l’Autriche, pour arriver à Passau, ville allemande située sur la rive gauche du Danube. Passau étant très proche de la Pologne, elle est ainsi située pratiquement sur les frontières de trois pays. C’est la ville dans laquelle mon père a passé le plus long de sa déportation. Il nous a parlé un peu de ses conditions « d’hébergement », de ses rencontres avec les différentes nationalités de travailleurs, des bombardements subis qui ont failli lui coûter la vie, des contremaîtres allemands autoritaires, de la faim, des sabotages. L’usine existe toujours, c’est un grand nom de l’industrie allemande. Interdit de photographier !! Je l’ai fait au travers des vitres du camping-car, mais je ne me suis pas attardé.

Direction sud-est, vers Linz en suivant le Danube. A environ trente km de Linz, après avoir observé les énormes péniches qui remontaient le courant, pratiquement à l’arrêt, chargées de dizaines de containers, nous atteignons le but de la journée, le camp de concentration et d’extermination par le travail de Mauthausen. Douches et chambres à gaz, carrière, dortoirs, etc.… et fermes autour….Personne ne savait…..De si belles campagnes…

Krems et ses vignobles sur les coteaux du Danube, Melk et son abbaye, églises baroques dans les campagnes, c’est ainsi que nous arrivons à Vienne. Nous nous retrouvons dans un parking loin du centre au milieu de camions de tous les pays de l’est de l’Europe, sans trouver le même moyen de visite que pour Salzbourg. Nous décidons de visiter Vienne en camping-car. Nous avons vu un maximum de joyaux architecturaux, avec le regret de ne pas effectuer cette visite à pied, mais au moins on pourra dire que Vienne fait partie de nos souvenirs.

Toujours la direction du sud-est vers Budapest. Passage à Nickelsdorf, pas facile la langue magyare ! Difficultés à faire comprendre aux douaniers que notre fils adolescent est bien notre fils… . Enfin, nous y sommes parvenus! Fidèles à nos prévisions, nous rejoignons le Danube qui vient de changer son nom germanique de Donau en Duna. Nous sortons de la ville de Györ pour suivre le fleuve en direction de Komaron, du côté hongrois, Komarno du côté slovaque. Nous passons la nuit dans une ancienne cité de vacances soviétique, équipée d’une immense piscine recouverte d’une structure toilée, dont l’eau était sûrement sulfureuse, tellement l’odeur était forte, sans doute des thermes pour curistes. L’endroit était magnifique, arboré et calme, et la piscine gratuite.

Le lendemain, Estergom, ancienne capitale médiévale de Hongrie) avec son pont détruit pendant la dernière guerre et toujours pas reconstruit à l’époque où nous y sommes passés.

L’immense basilique en travaux de rénovation est, paraît-il, plus grande que la basilique Saint-Pierre de Rome.

Puis Budapest. En entrant dans la ville, des voitures nous doublent en klaxonnant et les occupants nous font des doigts d’honneur. J’ai fini par me rendre compte que la guerre de Yougoslavie n’était pas si lointaine, et que l’immatriculation du véhicule nous signalait comme membres de l’OTAN, qui avait participé au bombardement de pays voisins, comme la Serbie et sa capitale Belgrade, à côté. D’autre part, la guerre du Kosovo n’était pas encore enclenchée, mais les tensions dans ce coin d’Europe étaient vives. Nous n’avons pas traîné, vu le pont des Chaînes rapidement, aperçu, ce qui nous a étonné, des femmes aux seins nus se baignant dans les fontaines urbaines (il faisait très chaud), les célèbres bains de Budapest étaient très proches.

J’ai oublié de dire qu’en traversant Györ, nous avons trouvé le Tokay. La désignation « Aszú n puttonyos » correspond au nombre (n) de paniers de raisins confits, chaque panier contient 25 kilogrammes (grappes séchées pendant plusieurs mois) ajoutés pour 100 litres de vin. Plus il y a de raisins ajoutés, plus le vin sera sucré, et plus il sera meilleur. Puttonyos est le nombre inscrit sur les étiquettes, 6 étant le maximum. C’est celui que nous avons ramené, un carton de six bouteilles, très très cher à l’époque. Après, on change de catégorie, cela devient la qualité « eszencia » encore plus chère. Le goût ? Un mélange de Sauternes, de Sainte-Croix-du-Mont, de Gewurztraminer, en plus liquoreux.

La fin du mois arrive, il faut rentrer. Plein ouest. Nous passons devant l’entrée du Memento Park où se trouvent exposées les statues datant de l’époque communiste, Lénine, Staline, Marx, Engels. Puis lac Balaton.  Juste avant arrêt piquenique dans une forêt au bord de la route. Avec mon fils nous partons explorer ce qui nous a semblé être une ancienne base militaire soviétique abandonnée, la nature ayant repris le dessus au milieu des bâtiments. Drôle d’atmosphère, un peu flippante. Les terrains de camping sur le bord du Balaton n’ayant pas été très accueillants, nous avons opté pour une roselière près de l’eau, pas loin d’un centre de vacances vide, inoccupé.

La Slovénie,

en passant par un tout petit bout du nord de la Croatie, les postes frontières d’une tristesse indicible, pas rassurant, les vestiges de la guerre. Puis les paysages de ce pays magnifique, somptueux, la route qui suit une vallée étroite, arrivée à Ljubljana que l’on traverse vite, arrêt dans un camping étonnant, dans la région des gouffres profonds et des grottes de Postojna. Beaucoup de monde, et envahissement des sanitaires par un clan de Roms, qui lavaient leurs linges de lit, tout cela sans agressivité de part et d’autre, étonnant et souriant.

Enfin arrivée à Trieste,

puis Sacile, la petite Venise, lieu de bataille napoléonienne

« L’antique et noble ville de Sacile, appelée par les Vénitiens le Jardin de la Sérénissime République, se gouverne elle-même. Située dans le Frioul, lieu agréable orné d’édifices vagues )et rares, elle est très différente de nombreuses villes d’Italie de par son fleuve Livenza très limpide, la salubrité de son air et d’autres aspects. Celle-ci était jadis appelée la deuxième Padoue par les padouans de par la multitude et la singularité des littéraires et des docteurs célèbres de toutes les facultés dans lesquelles on en trouve encore un bon nombre. En outre, il n’y manque ni la nourriture doucereuse ni les vins très délicats pour satisfaire les exigences de tous.

Francesco Scoto (Itinéraire d’Italie 1659) »

à quatre-vingts kilomètres de celle-ci, proche de Trévise, où la famille de mon épouse nous recevait. Repos de deux jours et traversée de l’Italie du Nord, par les lacs de Côme, de Garde et Majeur. Entrée en Suisse par le Simplon, Sion et sortie par Martigny puis la France et Chamonix, Annecy, Clermont-Ferrand, Saint-Junien près de Limoges pour une visite à mes parents et Bordeaux, ouf, où le travail nous attendait.

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