Par Alain Lavelle.
En débarquant des Etats-Unis, Nicole et moi, poussés par notre curiosité artistique et par la lecture passée du livre remarquable « La passagère du silence » (cf. la bibliothèque) nos pas nous ont menés naturellement au Trocadéro qui abrite l’exposition Mute (muet, silencieux). Nous avons déambulé lentement dans l’imposante galerie où est représentée sous forme de moulages qui remontent à la fin du XIXe – au début du XXe siècle l’architecture médiévale, notamment romane.

Tout un ensemble recomposé de sculptures, de portails, de colonnes, de piliers, de voûtes et de nefs s’offrent à notre vue. Cette collection, riche de symboles et de références, expression de notre Histoire et de notre Civilisation, accueille temporairement les dernières œuvres monumentales de Fabienne Verdier. Etonnante cohabitation qui fait dialoguer l’architecture traditionnelle et les arts plastiques contemporains mais qui ne choque pas.

Tout en conservant l’apprentissage de la calligraphie chinoise, l’œuvre de Fabienne Verdier, abstraite et vitaliste, a évolué. Langage silencieux, sa peinture concilie formes, matières et mouvements. Elle puise son inspiration dans les sources d’énergie qui nous entourent et capte le flux vital indispensable à toute création.

Ses tableaux, sobres et intenses, explorent « des notions telles que l’essence dynamique de l’univers, la gestualité et le principe de gravité, la sensation et le surgissement ».

Ses pinceaux géants, sa posture verticale sur la toile posée à même le sol et la peinture à l’état liquide permettent de transmettre les forces cachées des lois naturelles.




Pour elle, peinture et philosophie sont liées. Héraclite, Bergson et Bachelard sont ses références car leur système de pensée canalise la puissance de l’invisible.
Ce qui passe chante 2023 (Acrylique et technique mixte sur toile)
Pour comprendre l’état d’esprit de Fabienne Verdier il suffit de lire l’Entretien qu’elle a eu avec Charles Juliet publié par Albin Michel. Que dit-elle ?
« Combien de morts, combien de renaissances m’a-t-il fallu traverser pour qu’une once de liberté, d’authenticité et de vérité apparaisse au bout de mon pinceau. Les métamorphoses ont été violentes…
J’ai appris non à désapprendre mais à me changer, à me transformer…
Pour parvenir à être sans vouloir, cela demande une activité intense…La peinture exige cet autre état de conscience pour agir à partir de l’essence. Un sans-vouloir naturel, libéré de la pensée raisonnante, de la raison analytique, des dogmes moraux, des automatismes de perfection, de la préoccupation des apparences…
L’inachevé est la porte d’accès secrète au voyage poétique de la peinture. Si je m’engage dans une certitude, j’échoue lamentablement… L’inachevé est le principe même de ma peinture. Dans le flux du coup de pinceau, c’est le blanc volant au cœur du souffle. C’est le vide qui circule dans le plein du trait et qui laisse advenir la matière…
Ce que je peins coule de moi comme un reflet de la réalité. Les soucis de vraisemblance ne m’importent pas. Seule m’anime la puissance expressive du panorama. Ma quête se porte sur la teneur de la forme, la réverbération du sens, sa valeur spirituelle plus que la forme elle-même…
Pour ma part, j’ai besoin de faire le vide par la méditation, ainsi que le vieux maître Huang me l’a enseigné. Par la régulation de la respiration. Par la marche qui oxygène toutes les cellules…
Plus j’avance dans l’exercice de mon art, plus je me rends compte que musique et peinture sont sœurs de -qi-(Energie ou souffle vital) …
Ma préoccupation première quand je commence une œuvre c’est l’évocation du vide. Au commencement était le vide…. Je prends un temps absolu à l’inventé, car il me semble essentiel. Le fond d’un tableau reflète pour moi l’immensité du vide, l’espace de tous les possibles. Notre maison-mère, la matrice d’où peut naître toutes les substances du monde… ».



Ces quelques citations montrent à quel point l’âme et la peinture de Fabienne Verdier sont portées par la philosophie taoïste, loin de l’esprit cartésien et de sa méthodologie rationnelle. Un esprit occidental ne peut appréhender son travail d’artiste que s’il se dépouille de ses automatismes logiques, progressistes et matérialistes.
Pour s’approprier le Taoïsme, il faut lire « Le chemin du souffle » de Gu Meischeng qui met en évidence les rapports entre « les mouvements du souffle et de la circulation du Qi, l’énergie interne. Il enseigne l’art de cultiver la vacuité intérieure ainsi que l’apprentissage de l’équilibre vital que l’on peut retrouver dans notre être … ».
Alors, passant, devant une de ses œuvres, observe-la comme si tu arpentais la nature d’un premier matin du monde sans à priori et dépourvu de tout préjugé.



Photos Nicole Degrave
J’ai découvert cette artiste peintre au travers de ton article intéressant même si cette peinture ne me touche pas je salue le travail de l’artiste.
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Comme Joëlle, j’ai découvert Fabienne Verdier grâce à ton article, Alain. Merci de nous l’avoir présentée. Son parcours d’artiste nous interpelle de façon inhabituelle et ses créations se rattachent à mon avis autant à la philosophie qu’à la peinture.
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