Grand Palais
Paris, 17 janvier 2025
Par Hervé Barraquand.

On connaissait les araignées géantes et permanentes de Louise Bourgeois, on connaîtra les toiles tissées monumentales et éphémères de Chiharu Shiota.
La plasticienne japonaise a investi l’une des galeries récemment restaurée du Grand Palais pour une exposition-consécration attirant les foules, prêtes à ressentir The soul trembles (les frémissements de l’âme) procurés par les milliers de fils de laine monochromes qui constituent chacune des 7 installations, patiemment recréées in situ.
La file d’attente est bien longue le long de l’aile du Grand Palais, permettant de regarder, sans s’en lasser, le voisin d’en face, le Petit Palais, dont l’entrée est habillée façon « street art » tout en se disant qu’il est toujours réjouissant de voir des centaines de personnes attendre simplement de découvrir des œuvres d’art (plutôt que d’acheter le dernier iPhone)

Dès les marches nous menant à l’étage vers l’entrée, nous sommes exposés dans l’univers onirique de l’artiste avec Where are we going ? (2017) : des barques-cocons en lévitation, enserrées dans un tissage de fils blancs qui prennent l’allure d’ailes d’anges. Ce blanc immaculé, symbole de pureté et de nouveau départ pour l’artiste, se démarque ainsi des installations suivantes, réalisées avec du fil rouge ou du fil noir.


« Je crée mes œuvres comme si je peignais un tableau. Chaque ligne dans l’air est comme un trait de peinture. C’est un travail purement artisanal : je sais que la toile est achevée quand je n’ai plus aucun trait à ajouter » indique la native d’Osaka. Etudiante en art, formée à la peinture à l’Université de Kyoto, elle a très tôt cherché à faire corps avec son œuvre, trouvant sa ligne de fuite dans le body art et la performance, à l’instar de la célèbre Serbe Marina Abramovic, dont elle fut l’élève. En 1994, elle fait la première fois le lien entre son corps, l’espace et la corde en s’enroulant dans un écheveau rouge, tendu entre sol et plafond (From DNA to DNA). Le début de son histoire avec le fil, qui trouvera son acmé dans The key in the Hand, en 2015, à la Biennale de Venise où deux gondoles captives d’un ciel de 180 000 clés suspendues à autant de cordelettes rouges, qu’elle dédie aux disparus de Fukushima.
Depuis, plus de 300 expositions dans le monde ont été consacrées autant qu’elles ont consacré la plasticienne installée en Allemagne depuis le milieu des années 90. Celle-ci, présentée à Paris pendant 3 mois, a été créée en juillet 2019 par le Mori Art Museum et circule depuis sur les continents, retraçant les 30 ans de création de l’artiste : dessins, sculptures, vidéos, décors d’opéra, photos et bien-sûr les 7 installations monumentales.
Uncertain journey


Dans cette œuvre produite en 2016, 280 kilomètres de fils rouge s’enchevêtrent, s’entrelacent, se coupent, se lient, s’étirent. Nous traversons des nuées et des vagues rouges qui jaillissent de barques noires vides. Shiota considère que ses œuvres sont achevées quand nos yeux ne sont plus capables de suivre les fils, permettant ainsi au cœur de percevoir à leur place.
Chacun y verra donc ce qu’il voudra dans cette œuvre à la limite du songe : les liens entre le corps, l’esprit et l’âme ; les liens entre les humains ; les interdépendances du monde ; les réseaux sociaux ; les migrations…

Out of my body
A travers cette œuvre, l’artiste évoque l’idée du corps (bronze) séparé de l’âme (cuirs de vaches teints en rouge et suspendus)


Connecting small memories
Mettant en scène des objets divers trouvés aux puces de Berlin, notamment des meubles de poupées, cette création cherche à donner l’impression de se connecter au passé, à celui des autres auxquels les objets ont appartenu mais aussi à ses propres souvenirs, permettant de remonter leurs fils.

In silence

L’inspiration de Shiota émerge souvent d’une expérience ou d’une émotion personnelle qu’elle développe en interrogations universelles sur la vie, la mort et les relations entre individus.
Lorsqu’elle avait 9 ans, elle a assisté à l’incendie de la maison de ses voisins ; le lendemain, il y avait un piano brûlé devant leur demeure. Cet évènement a laissé une empreinte émotionnelle qui est à l’origine de l’installation In silence produite en 2008.




Un cocon de fils noirs s’élève du piano, auquel elle a mis le feu, tandis que la salle de concert, vide, invite à une réflexion sur le son et son absence.
Reflection of space and time et Inside-Outside


Selon Chiharu Shiota, la peau humaine est recouverte d’autres peaux. Le vêtement en est une deuxième et nos espaces de vie, une troisième. Ce sont ces couches de peaux que l’artiste représente à travers ses installations construites autour de robes blanches et de miroirs comme dans Reflection of space and time, ou de fenêtres, comme dans l’installation Inside-Outside dépourvue de fils au profit de cadres de fenêtres usagés, collectés patiemment sur les chantiers de construction de l’ancienne Berlin-Est, qui constituent une balustrade de vues et de vies.



Accumulation – Searching for the destination
Pour l’artiste, quitter son pays permet de mieux comprendre qui on est.


En effet, quand on a le temps de préparer un départ, on choisit les objets qui nous représentent. Cette œuvre se compose de multiples valises suspendues par des cordes rouges, formant un escalier qui évoque le chemin, le voyage et l’exil. Elle s’inspire du grand artiste français Christian Boltanski et notamment de ses Monuments et archives.


Au sortir de cette déambulation au plus profond et au plus près de la création singulière de Shiota, on est comme suspendu, entre les matériaux et leurs évocations, entre la matière et la pensée, entre le corps et l’esprit. Et l’on comprend mieux l’universalité de son œuvre qui fait écho à des concepts immatériels mêlant souvenir, mémoire, traumatisme, présence dans l’absence, mort…On quitte le Grand Palais pour retrouver à l’extérieur un Paris gris de janvier mais avec des réflexions et des émotions ; c’est ce que recherche justement l’artiste à travers ses installations : faire ressentir l’art !
J’ai vu cette exposition en décembre, je pense qu’un écrin comme la grande verrière aurait été plus approprié pour mettre encore plus en valeur les immenses toiles de fils rouges, noirs et blancs. En tout cas cette exposition ne laisse pas indifférent chacun pouvant faire sa propre interprétation.
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Un grand merci Hervé pour cet article sur une exposition que je n’ai pas vue, n’étant pas à Paris sur cette période. Cependant, si j’avais été sur place, je ne suis pas sûre que j’aurais choisi d’y aller, tant les quelques photos vues dans la presse ne m’inspiraient pas grand-chose, … et pourtant, aujourd’hui, après avoir lu tes commentaires, je pense que je changerais d’avis. Les créations de cette plasticienne sont impressionnantes, d’abord par leur volume et par le travail de tissage de tous ces fils, mais, lorsqu’on quitte l’aspect matériel de l’œuvre et qu’on se laisse porter par le message de l’artiste, on doit très certainement avoir l’impression d’entrer dans un autre monde.
Pour résumer, Hervé, tu as réussi à me faire regretter de ne pas avoir cherché à en savoir plus sur cette artiste qui, comme tu le dis, cherche à nous « faire ressentir l’art ».
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Article intéressant qui explique clairement ce qu’est l’art conceptuel qui n’est pas toujours très compréhensible mais qui reste de l’Art. A lire donc attentivement.
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Exposition à la fois très surprenante et envoûtante, où le visiteur semble comme happé par les créations inattendues de Chiharu Shiota. Un grand merci, Hervé, pour avoir su nous faire partager l’émotion que provoquent ces différentes oeuvres et avoir su changer notre regard sur ce que peut être l’Art.
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