SURREALISME

Par Alain Lavelle.

Le jeudi 12 décembre 2024, Nicole et moi, de passage à Paris, sommes allés voir l’exposition sur les 100 ans du surréalisme au Centre Pompidou. Beaubourg, quartier animé aux rues piétonnes, avec ses hôtels et ses boutiques rénovés, situé au cœur de Paris entre le quartier du Marais, l’Île de la Cité et le quartier des Halles mérite le détour. Populaire et historique, il incite le visiteur à prendre le temps de respirer l’air de ce vieux Paris riche d’Histoire. Le Centre Georges Pompidou est un joyau architectural célèbre par une modernité qui ne vieillit pas au fil des décennies. Il abrite une des plus remarquables collections d’art moderne et contemporain d’Europe. Le bâtiment imposant, fait de verre et de tuyauteries métalliques, s’intègre sans choquer au paysage urbain. Du sixième étage nous avons une vue panoramique sur la capitale qui nous permet d’apercevoir la toponymie des lieux et les principaux édifices emblématiques de la métropole.

Une foule dense ne nous a pas découragés, d’autant que nous avions réservé un créneau horaire pour éviter une longue file d’attente.

L’exposition englobe l’histoire du mouvement de 1924 à la fin des années 60. Elle est structurée autour de treize chapitres thématiques. Elle commence par une vaste salle circulaire sur laquelle sont projetés des documents, des manuscrits, des portraits et retrace le rôle des principaux acteurs du surréalisme, notamment d’ André Breton.

Nous avons déambulé dans les salles, prenant le temps d’observer les œuvres présentées et de nous imprégner du message et de la philosophie, toujours d’actualité qu’ont voulu nous transmettre il y a un siècle les surréalistes.

Le mouvement d’avant-garde Dada qui apparaît en février 1916 à Zurich, issu d’une filiation expressionniste, a son origine une année auparavant dans un tract « Manifeste littéraire » publié à Berlin en février 1915. Leurs auteurs (Ball et Huelsenbeck), négativistes proclament : « …nous voulons être des mystiques du détail, des taraudeurs et des clairvoyants, des anti-conceptionnistes et des râleurs littéraires. Nous voulons supprimer le désir de toute forme de beauté, de culture, de poésie, pour tout raffinement intellectuel, toute forme de goût, socialisme, altruisme et synonymisme. ».

Proches de l’anarchisme (Tzara), irrespectueux et méprisant les vieilleries, le Dadaïsme, anti-progrès, prône une totale liberté d’expression. Le surréalisme est donc le prolongement du mouvement dadaïste.

« Surréalisme : automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale ». C’est ainsi qu’André Breton, le pape du surréalisme, définissait ce mouvement intellectuel, sculptural et pictural.

Résultant du désastre de la guerre de 14-18, de l’échec de la civilisation moderne et du progrès technique, le surréalisme rejette le crédo moderniste, les formes de la rationalité, la religion culpabilisante et la morale assujétissante. C’est d’abord une ode à une liberté sans frontières et imprescriptible délivrée du joug esthétique et éthique.

Cette école, issue de la Première Guerre Mondiale revendique ses précurseurs : Baudelaire, Rimbaud, Nerval, Lautréamont, Jarry, Apollinaire…Elle adopte les formules de Marx (changer le monde) et de Rimbaud (changer la vie).

Grete Stern (1949) Sueno n° 17 quien serà ?

Ruptures et Révoltes incarnées, utilisant les forces psychiques (automatisme, rêve, inconscient), libéré de la raison, des conventions sociales et religieuses, en lutte contre les carcans sociétaux, ce mouvement violent et sans limite se caractérise par sa transdisciplinarité (littérature, poésie, peinture, sculpture, cinéma, costumes…) et s’enrichit de générations de personnages venant de différents continents, aux talents et inspirations variés représentant tous les domaines culturels.

Suzanne Van Damme Composition surréaliste (1943)

Je citerai les plus connus et les moins connus,  étant précisé que ma liste n’est pas exhaustive : M.Ernst, J. Mirô, R. Magritte, Toyen, Klee, Law , H. Bellmer, G. de Chirico, S. Dali, D. Tanning, Man Ray, V. Braumer, A. Masson, Y. Tanguy, P. Delvaux, R. Kernn-Larsen, M. Oppenheim, P. Picasso, A. Giacometti, R. Varo, L. Fini, Brassaï, … et pour les écrivains, en plus d’André Breton, nombreux sont ceux qui, au départ, ont participé à l’aventure, rejoints par des auteurs fascinés par le message initial : L. Aragon, P. Eluard, P. Soupault, A. Artaud, M. Jacob, R. Roussel, B. Peret, M. Leris, S. Takiguchi, R. Queneau, J. Prévert, R. Desnos, Lise Deharme (la femme au gant bleu)…

En voyant la liste des artistes, des écrivains et autres célébrités du monde culturel nous réalisons à quel point ces femmes et ces hommes ont représenté la puissance de l’univers littéraire et artistique du XXème siècle. Leur rayonnement planétaire s’est ancré dans une conception libertaire de la pensée et de la création. Ils font « délirer l’art » et l’expression écrite.

Paul Delvaux L’aurore (1937)

Ce groupe d’identités fortes et indépendantes aux contours fluctuants n’est pas homogène. Désaccords et séparations expriment la vitalité des individualités. En dépit des tensions, aucun membre ne regrettera d’avoir participé à la renommée du surréalisme et à l’émancipation des esprits asservis. A ce titre leur apport ne pourra jamais être effacé car pour reprendre l’expression d’Artaud, nous avons affaire à « un terrible bouillonnement de révolte contre toutes les formes d’oppression matérielle et spirituelle ».

Max Ernst Chimère (1928)
René Magritte Alice au pays des merveilles (1946)

Influencé par la psychanalyse, le surréalisme ausculte l’humain dans son mental, son corps et ses potentialités. Il prospecte les domaines de la connaissance visible et invisible et se passionne pour les cultures premières.

Ainsi, parmi les objets rassemblés, le visiteur peut s’intéresser à une statuette Uli de la Nouvelle Irlande datant du XVIIème-XVIIIème siècle

ou une statue Iniet anthropomorphe en bois léger polychrome, Tolaï, Nouvelle Bretagne, Papouasie-Nouvelle Guinée du XIXème siècle, des objets rituels provenant d’Océanie…

L’emballement pour l’Art brut des surréalistes, associé à l’automatisme créateur, est une constante de leur pensée fondamentalement anticolonialiste et de leur volonté de revenir aux sources et de faire revivre le parcours initiatique des clans organisés autour de sociétés secrètes gardiennes de l’ordre naturel.

Enfin l’exposition consacre une salle à l’érotisme, univers qui ne pouvait échapper à leurs recherches. En Février 2002 le MET à New-York a abrité une grande exposition sous le thème : « Surréalisme : désir démesuré. ». Progressivement les surréalistes se sont emparés du thème de l’amour, du désir et du sexe. Leur approche s’est située dans le cadre de leurs investigations sur le rêve, l’instinct, le refoulement et le désir comme manifestations contre l’ordre social, allant jusqu’à mettre en valeur le fantasme de la déconstruction de l’humain.

Jean-Jacques Pauvert dans son ouvrage « Erotique du surréalisme » reprend la définition de l’érotisme proposée par Schwaller de Lubicz, à savoir : « la magie, la vitalité exprimées principalement par l’éveil de la puissance sexuelle ». Magie, perte de contrôle accompagnéesd’un sentiment de perdition constituent le moteur de la libido. Rôle central de la femme impliquant que l’acte amoureux ne se réduit pas à un simple geste mais qu’il est d’abord une des plus hautes fonctions de l’esprit allant à dire comme André Breton que le « convulsif » est devenu le critère même de la beauté.

(tableau de Max Walter Svanberg 1969)

Acte démiurgique prenant ses racines dans l’inconscient. L’amour est donc révolte et libération car les forces vitales et leurs tumultes qui en résultent révèlent la tentation innée de transcender les interdits. On peut parler alors d’« Amour Fou ». L’exposition de Beaubourg ne pouvait donc pas ne pas traiter le sujet. Des tableaux et entre autres une sculpture d’une jeune femme nue, désarticulée met en scène la femme, la force du désir et le sexe offert. P. P. Picasso Femme nue couchée (1936)

Dans la salle on trouve des manuscrits, des dessins et des objets qui traitent directement du sujet. Apollinaire puis le groupe surréaliste ont revendiqué leur filiation avec l’écrivain reconnu et sulfureux : Sade. A. Breton précisait « le Marquis de Sade est revenu et plus que jamais il nous aide à nous voir nous-mêmes et à nous comprendre nous-mêmes ». Il s’agit de dévoiler l’indicible. Les objets présentés sont inséparables de l’érotisme et associés au caché, au prohibé et aux concupiscences refoulées.

La pensée et l’influence surréalistes ne disparaîtront pas. Elles font appel à une pulsion énergétique que l’être humain porte en son for intérieur : celle de se libérer du cartésianisme, du totalitarisme et du matérialisme capitaliste afin de s’affranchir de toutes les aliénations.

Lecteurs, plongez dans l’œuvre des surréalistes sans idées préconçues, oubliez un instant les conventions et l’emprise moralisante des pensées dominantes qui encagent vos esprits. Ainsi vous sortirez du rituel morne et ennuyeux. Cette parenthèse onirique vous fera beaucoup de bien !

De très nombreux ouvrages et conférences traitent du surréalisme. Il est facile de trouver leurs références sur différents sites internet. Je me suis principalement inspiré des catalogues de l’exposition en cherchant à vous faire partager mes réactions face aux œuvres présentées. Les photos sont de Nicole et moi.

5 commentaires sur “SURREALISME

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  1. Beaubourg lieu emblématique des années 70 que je n’affectionne pas particulièrement, mais je dois reconnaître nous permet de découvrir de multiples et variées expositions .

    Merci Alain d’avoir abordé cette époque du surréalisme que je redécouvre mais qui me laisse toujours interrogative sur ce besoin de destruction ,ne pouvons nous pas avancer et embellir la vie sur les acquis des époques.

    Le sujet est vaste et peut-être pour ma part un peu trop complexe .

    (Arts et Voyages ) aborde tant de thèmes culturels , toujours un plaisir de découvrir et d’apprendre.

    Merci Nicole .

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  2. J’ai lu avec attention ton article, je reconnnais que je ne me sens pas attirée par le surréalisme probablement par méconnaissance alors merci Alain d’avoir enrichi ma culture sur ce mouvement très important du XX ème siècle.

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  3. Nous avons fait cette visite ensemble, mais nous ne nous sommes pas forcément arrêtés devant les mêmes œuvres, car il est vrai que les surréalistes nous interpellent directement et personnellement. Les surréalistes, au travers de leurs peintures ou sculptures sont dérangeants. Ils osent exprimer les peurs, les angoisses ou les côtés un peu sombres propres à chaque être humain. Ils ne recherchent pas un côté esthétique, ils veulent aller au plus profond de l’âme humaine. C’est intéressant, voire même fascinant, mais on en sort un peu mal à l’aise (je parle pour moi bien sûr !).

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  4. Exposition intéressante car en effet le surréalisme ne nous est pas forcément familier. Merci pour cet article qui développe bien le sujet. Il est compréhensible que les surréalistes aient osé décrire ce que d’autres mouvements artistiques n’avaient pas voulu aborder; ça permet en un sens d’être peut-être plus sincère face à nos pulsions humaines, de se remettre en question. Cependant l’aspect destructif et négativiste du mouvement surréaliste qui renie et dénigre tout ce qui été créé avant eux, me paraît franchement exagéré et me semble n’avoir pas toujours sa raison d’être. Bien entendu, cela reste mon opinion personnelle.

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