Par Raphaël Barraquand-Lavelle, lycéen en Terminale Math-Eco.
Rimbaud s’évade. Son éloignement est présent dans tous les aspects de ses poèmes. Sa fuite physique et intellectuelle amène de nouvelles formes poétiques tout en restant fidèle à certains incontournables de la poésie. Le nouvel Art poétique qui émane de cette émancipation créatrice et la redéfinition du rôle du poète ont marqué les générations à venir.

Tout d’abord, Rimbaud s’éloigne bien d’une manière physique, comme il l’évoque dans Sensation. En effet, lorsqu’il a rédigé Les Cahiers de Douai, il était en pleine fugue de son lieu de naissance, Charleville-Mézières, n’ayant même pas seize ans à l’époque. Le thème du vagabondage et de l’échappée apparaît alors dans nombre de ses poèmes comme dans Rêve pour l’hiver, dans lequel il voyage dans un « wagon rose ». La forte hétérométrie du poème nous rappelle d’ailleurs le bruit et les rouages d’une locomotive avec une alternance entre l’alexandrin et l’hexasyllabe ou l’octosyllabe. Rimbaud s’éloigne de chez lui en voyageant, en perpétuelle recherche de liberté, à la fois de mouvement et de pensée. C’est cette profonde quête qui lui vaudra le surnom de « l’homme aux semelles de vent » que lui donnera Verlaine, son futur amant. Rimbaud cherche en effet à fuir une éducation maternelle trop stricte et trop tournée vers la religion. Il se réfère dans ce contexte à Hugo et surnomme sa mère « bouche d’ombre », elle qui l’empêche, selon lui, de s’épanouir. D’ailleurs, le poème Le châtiment de Tartuffe comporte des éléments autobiographiques, bien que Rimbaud y dénonce un prêtre non chaste puisqu’il se « tisonne, tisonne », terme faisant directement référence au sexe masculin. Le poète exprime son aversion pour la religion et l’emprise négative qu’elle a, selon lui, sur son éducation. Rimbaud fuit donc cette éducation religieuse pour être pleinement libre.
Rimbaud s’éloigne aussi des codes traditionnels et introduit de nouvelles formes poétiques. En cela le jeune poète est un anticonformiste et recherche une sorte de libération, d’émancipation poétique. Le mot « émancipation » provient du latin emancipare qui signifie littéralement sortir d’une forme de captivité, captivité propre à la tradition poétique. Par exemple, les rimes des alexandrins dans les quatrains des sonnets sont embrassées. Or Rimbaud dans le premier quatrain du Mal fait rimer « mitraille » et « raille », ce qui constitue une rime croisée (Voir ci-dessous).
Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;
Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;
De cette manière, il illustre dans ce sonnet les tirs croisés des balles, révélant ainsi une grande maturité poétique puisqu’il fait des choix structurels novateurs pour un jeune homme. Rimbaud va même au-delà de la simple bascule des rimes car il fait également preuve d’une grande irrévérence poétique qui se veut aussi provocatrice. Il fait, par exemple, rimer dans L’éclatante victoire de Sarrebrück « coi » et « de quoi », qui est une rime pauvre, faisant en plus allusion au derrière du soldat. Cette blague potache met en exergue un caractère à la fois provocateur et joueur, vu que Rimbaud se moque ouvertement des règles poétiques, quitte à en être critiqué. Il s’éloigne ainsi, se libère de toute forme de conformisme littéraire pour créer une poésie plus riche et plus affranchie.
Cependant, tous les aspects de la poésie rimbaldienne ne se détournent pas forcément des codes poétiques car elle reste fidèle à certains incontournables. Rimbaud s’inspire en effet de sujets et d’auteurs classiques. Il s’inscrit donc dans une tradition poétique forte qui remonte parfois à l’Antiquité ou au siècle des Humanistes, à savoir le XVIème siècle. Il fait par exemple référence au personnage de Shakespeare, Ophélie, dans un poème intitulé Aussi Ophélie. Ophélie est représentée à travers l’hypallage « mers folles » comme elle-même folle, la technique de l’hypallage consistant à projeter sur l’environnement d’un personnage son caractère. Non seulement Rimbaud reprend le personnage de Shakespeare, mais il en reprend également les traits de caractère, à savoir une folie démentielle. Bien qu’anticonformiste, ce poème s’inscrit dans le mouvement des Parnassiens dont les figures principales sont Théophile Gautier et Théodore de Banville. Gautier énonce d’ailleurs « qu’il faut ciseler les vers comme un buste ou comme un bijou ». La poésie parnassienne se veut purement esthétique et sans aucun engagement.
En outre, Rimbaud adopte aussi des incontournables poétiques quant à la forme et s’inscrit ainsi dans la tradition reconnue. « Le Petit-Poucet rêveur » comme il se définit dans Ma Bohème, oscille alors entre conformisme et anticonformisme, ce qui fait de lui un poète complexe, tant par la forme que par le fond.
Sur les vingt-deux poèmes composant les Cahiers de Douai, douze d’entre eux sont des sonnets. Le sonnet est un héritage poétique qui remonte au XVIème siècle et aux Canzoniere de Pétrarque. Rimbaud utilise donc une des formes les plus classiques. Tout comme le sonnet, les césures à l’hémistiche sont aussi profondément présentes dans la tradition poétique et Rimbaud en fait usage, par exemple dans L’éclatante Victoire de Sarrebrück à travers le vers « féroce comme Zeus et doux comme un papa » ou alors dans Roman dans le vers « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans ». La césure à l’hémistiche, à savoir au sixième pied d’un alexandrin est une des constituantes majeures du rythme en poésie. L’émancipation de Rimbaud est par conséquent bien réelle, tout en restant ancrée dans la tradition poétique du sonnet.
En outre, Rimbaud va encore plus loin que le fait de s’éloigner simplement à la fois physiquement et poétiquement puisqu’il revisite la poésie en créant un nouvel art poétique. Sa poésie se veut plus prosaïque au contact de la réalité et du quotidien de chacun. Il invente alors une nouvelle forme de poésie en s’inspirant de ce qu’avait entrepris Baudelaire dans son poème Une charogne en 1857 en faisant l’éloge paradoxal de la laideur. C’est ce que fait Rimbaud dans Vénus Anadyomène quand il fait chuter Vénus de son piédestal et la représente comme une prostituée, tout en précisant qu’elle est « belle hideusement ».
Cet oxymore révèle la poésie de Rimbaud car il trouve de la beauté dans la laideur. La poésie représente donc non pas un idéal esthétique mais plutôt une réalité quotidienne. Sans aller jusqu’à l’éloge de la laideur, il nous livre aussi une poésie prosaïque avec des détails de la réalité journalière. Au Cabaret vert la poésie de Rimbaud est plus réaliste qu’idéaliste, exprimant les petites joies quotidiennes exaltées par des plaisirs simples.
Enfin dans son Art Poétique Rimbaud réinvente la langue et se fait voyant. Un peu à la manière de Rabelais, il crée des mots. Ces mots sont appelés des néologismes, ce qui signifie littéralement nouveaux mots . Par exemple dans Roman où il écrit : « Mon cœur fou robinsonne à travers les romans… ». Le mot « robinsonne » rappelle Robinson Crusoé, une errance, un vagabondage. On trouve également un néologisme dans une lettre qu’il envoie à son professeur de rhétorique, Georges Izambard, où, dénonçant la mobilisation générale de 1870 déclarée par Napoléon III, il écrit « patraillotisme ».
Pour Rimbaud, le poète doit être « voyant », c’est à dire voir au-delà de ce que l’être humain ordinaire perçoit. C’est pourquoi il se nomme le « Prométhée voleur de feu » puisqu’à la manière de Prométhée il apporte aux mortels à travers ses poèmes la connaissance et rend accessible à tous le visible caché.
Pour conclure, Rimbaud s’émancipe de l’emprise maternelle et religieuse afin de pouvoir créer de nouvelles formes poétiques, réinventant à sa manière le rôle du poète et le langage de la poésie. On peut le considérer comme un avant-gardiste du surréalisme.

Mention spéciale pour Nicole et sa sœur et qui ont pris le temps de remanier et d’ébarber mon texte ; merci à vous. Merci aussi à mon grand père, Alain, d’avoir transmis et dicté mes écrits à Nicole.
Bon voyage, lecteurs, dans les méandres de la poésie Rimbaldienne !
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Raphaël, tout le mérite te revient. Tous les articles, avant dêtre publiés, sont soumis à une double correction, sans qu’il y ait le moindre changement sur le fond. Dans ton cas, comme dans les autres, le texte est bien le tien.
Je profite de cet échange pour te dire qu’en te lisant, tu m’as donné envie de me replonger dans la poésie de Rimbaud qui est d’une extraordinaire richesse, à l’image de son auteur dont la vie fut courte, mais dense.
Merci Raphaël et peut-être à bientôt le plaisir de te lire sur d’autres sujets.
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En lisant cet article sur Rimbaud, je me suis retrouvée au lycée lorsque j’ai étudié « Le dormeur du val » un de ses poèmes que j’ai beaucoup aimé. Merci Raphaël pour ton article et comme Nicole, je vais relire quelques uns de ses poèmes.
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Chaudes félicitations, Raphaël, pour cette analyse très compétente de la poésie de Rimbaud. Bravo pour ton savoir pointu sur la versification et les figures de style françaises. Tout cela nous rappelle l’époque où nous « bûchions » nous-même sur les diverses rimes et les poètes de tout ordre. C’est très rafraîchissant de lire ton texte, car on voit immédiatement que tu sais de quoi tu parles et que tu maîtrises bien ton sujet. Mille bravos! A moi aussi, comme à Nicole et Joëlle, tu as donné envie de relire et d’apprécier ce virtuose de la poésie française. Un grand merci à toi.
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