Quand on va lentement, le temps passe trop vite

Par Hugo Verlomme.

Voyager c’est avant tout prendre son temps, quelle que soit la destination. Se déplacer lentement, à vitesse humaine, par terre ou par mer, en train, en bateau, à pied, sur pneus, à cheval ou à vélo, voilà le seul moyen de retrouver la puissance du voyage, mot qui signifie « parcourir le chemin », et non arriver quelque part. Comment découvrir des paysages, des populations, des animaux ou des plantes, si l’on passe devant à toute allure ? La vitesse fausse le voyage, alors que le vrai voyageur se soucie peu des distances.

La beauté d’un voyage réside aussi dans sa lenteur, dans l’attente, la sueur, les ratages, les retards, les détours, les pannes, les rencontres, les imprévus… Cela suppose de savoir improviser, renoncer, changer de destination ou de moyen de transport en cours de route… Disons-le, un voyage se mérite, non dans le sens de la peine, mais plutôt dans le corps à corps cosmique entre le voyageur et les chemins qu’il arpente.

Lorsque les avions sont devenus moins chers et bien plus rapides que les bateaux, l’idée de voyage a peu à peu fondu, pour devenir tourisme de masse. Il n’y a pas de plus mauvaise raison de voyager que le prix d’un billet d’avion, et qu’importe la destination. C’est ainsi que la planète s’est transformée en un open-bar, et les lieux naturels les plus préservés se sont retrouvés bradés, livrés en pâture aux consommateurs avides de bonnes affaires. Pourtant, dans un monde fragilisé qui a besoin de rassembler ses forces vives, chaque voyageur pèse lourd sur le corps de la planète : le tourisme est désormais la première industrie mondiale. Pendant des décennies de charters et d’avions low cost, nous avons minimisé l’impact de notre présence aux quatre coins du monde. Au-delà des pollutions engendrées par les modes de transport, le tourisme corrompt toutes les cultures et les modes de vie dans une normalisation destructrice. Utilisé à outrance, l’avion favorise la déshumanisation du voyage. Par ailleurs, c’est lui aussi qui a contribué à la propagation de la pandémie (cette même pandémie qui a cloué au sol des milliers d’avions et mis à mal les compagnies aériennes…).

Par amour de la mer et par détestation du voyage en avion, j’ai choisi le bateau. L’Atlantique a une autre gueule, vu depuis le pont d’un cargo, plutôt qu’à onze mille mètres d’altitude. À force de voyager en train, y compris pour traverser des continents, à force de parcourir l’océan sur des bateaux, j’ai contracté un goût immodéré pour le voyage à vitesse humaine, ce que d’autres appellent « lenteur »… Mine de rien, un navire qui avance à 15 nœuds (27 km/h) vingt-quatre heures sur vingt-quatre, finit par parcourir près de 650 km par jour.

Le rythme bringuebalant du Transsibérien à travers les steppes, ou le roulis d’un cargo traversant l’Atlantique, engendrent un état d’ouverture et de contemplation du monde qui sont sources d’inspiration. Lorsque le voyage prend cette forme, on voudrait que ce cheminement soit comme la vie : tendu vers une quête que l’on prolonge le plus longtemps possible. Combien de fois ai-je entendu des voyageurs à bord d’un transatlantique, se lamenter parce que l’arrivée au port était imminente ? Si le voyage est comme la vie dont on jouit chaque jour, pas étonnant dès lors, d’entendre des passagers qui, voyant la terre apparaître sur l’horizon, s’exclament : « Quelle tristesse d’arriver ! ».

Quand on va lentement, on ne sent pas le temps passer…

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Un commentaire sur “Quand on va lentement, le temps passe trop vite

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  1. Mille mercis, Hugo, pour ce très bel éloge du vrai voyage, le voyage à vitesse humaine. J’ai beaucoup apprécié ta façon de considérer avec esprit critique tous les moyens de transport qui nous font arriver ailleurs vite, comme si le voyage en lui-même était seulement une parenthèse désagréable dont il faut se débarrasser le plus rapidement possible. Malheureusement, à part la bicyclette ou la calèche, les transports en commun relativement lents sont rarement appréciés par leurs passagers. Les trains et autobus régionaux en sont la preuve: Dès que les personnes sont à bord, elles ne jettent plus aucun regard sur celui ou celle assis.e à côté. Au lieu de ça, vite, vite – une fois de plus – on prend son smartphone et on se met à communiquer avec des gens quelquefois très éloignés, sans aucune considération ni pour le paysage ni pour les autres passagers. C’est très dommage et il me semble que notre époque a en quelque sorte tué l’idée de voyage traditionnel. Pour la santé de chacun et le bien-être de notre planète, je pense qu’il serait urgent de réapprendre à voyager.

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