Les grandes représentations du monde et de l’économie à travers l’histoire.
Par Alain Lavelle.
Pour illustrer mes propos, j’ai choisi de m’inspirer du titre d’un livre publié en octobre 2010 et écrit par René Passet, professeur émérite à l’université Paris I Panthéon.
Il ne s’agit pas de privilégier tel ou tel système économique ou idéologique mais de montrer comment à travers les siècles la philosophie, les religions et l’économie se sont opposées ou enrichies.
Commençons par définir succinctement la philosophie et l’économie :
- La philosophie est un ensemble de questions que l’être humain se pose sur lui-même, cherchant des réponses adéquates à la question de l’être tout en proposant une vision du monde dans les domaines de la métaphysique, de l’éthique, de la logique, de l’ontologie et de la théologie.
- L’économie peut être comprise comme la science de la richesse, le système de pensée qui a contribué à l’élaboration de doctrines parfois contradictoires expliquant les différents mécanismes de production, d’échanges et des répartitions permettant les progrès techniques et sociaux.
Philosophie et économie forment à travers l’histoire un attelage déséquilibré où, selon les époques, chaque matière, au niveau de la pensée collective exerce une influence déterminante. L’Art n’a pas échappé à l’influence de la philosophie via les réflexions sur l’esthétique et l’économie, compte tenu des exigences artistiques et spirituelles des détenteurs de richesse.
Le but de mon texte est de présenter cette dynamique, pensée et matière, qui au-delà des tensions propres à l’évolution de l’humanité a permis la croissance génératrice du bien commun et une modification progressive du concept de Beau.
La prédominance de la philosophie.

La philosophie occidentale commence avec les présocratiques grecs, prédécesseurs de Platon et d’Aristote. Ils traitent de tout ce qui est et advient dans la matière. A travers la parole d’Anaximandre et les fragments du poème de Parménide, Heidegger pense que les présocratiques posent la question de l’être et donnent naissance à la métaphysique qui va irriguer la pensée occidentale et en faire l’interrogation fondamentale et permanente. Il n’est pas question d’économie, pas même d’aborder les problématiques de production et de consommation.
Seules apparaissent les premières explications sur l’origine du monde et de ce qui constitue la matière qui nous entoure. Ainsi naissent les balbutiements de la science qui ne remettaient pas en cause la place privilégiée de l’homme et de son statut central.
Quant à l’ART, va naître avec les penseurs grecs l’impératif de représenter l’idéal de beauté et d’harmonie naturelle.
Progressivement on va passer de l’harmonie universelle à la réalité matérielle du monde, du mythe au savoir empirique et à la recherche des causes originelles. La suprématie céleste va progressivement céder au fil des siècles sa supériorité globalisante au microcosme terrestre.
L’organisation de la cité idéale, utopique, va servir de modèle. Les activités économiques n’ont qu’une place subordonnée. La fonction noble est réservée à la philosophie, les activités laborieuses agricoles et artisanales sont dépréciées et considérées comme des tâches secondaires souvent réservées aux esclaves.
L’hégémonie de l’Eglise.

Avec les Romains la philosophie est pourvoyeuse de préceptes simples et utiles privilégiant le stoïcisme (la vertu est le seul bien : Sénèque, Epictète …). Le pragmatisme commence à s’affirmer dans le domaine des sciences mais Rome va mourir de sa prospérité. La pensée économique va alors s’enfermer dans l’âge théologique. Le courant principal soumet la loi économique à la loi morale et les mécanismes marchands à la volonté divine. La chute de l’empire romain et la décomposition sociale vont conduire à une réorganisation de la société autour de l’Eglise. La Foi supplante la Raison. Son primat étouffe toutes les formes de pensées. Quant à l’économie, on cultive la modération. « Posséder le bien d’autrui, c’est posséder le superflu », « malheur à vous les riches, votre richesse est pourrie… » s’écrie l’Eglise en reprenant la parole de Saint Jacques et en rejetant comme fin première l’accumulation et la richesse.
L’Eglise triomphe et impose ses symboles et ses valeurs, renoue avec la pensée antique, elle l’encadre et met en avant Pythagore, Ptolémée, Aristote… et prescrit aux artistes d’évoquer l’historiographie et les principaux acteurs de son épopée. Les premières universités sont créées par des religieux qui imposent leurs discours. Tout écart d’interprétation est sévèrement puni (Inquisition).
Les sciences cohabitent avec l’irrationnel, la raison et le savoir sont combattus. L’argument d’autorité se substitue à l’observation. Sciences, sorcellerie, astrologie … coexistent. L’économie n’a pour finalité que le salut des âmes, ni le profit ni la croissance. Les valeurs chrétiennes dirigent l’économie.
Cette tendance va laisser une empreinte indélébile sur les nations chrétiennes, même si à partir du XVème siècle l’émancipation de la raison et l’ouverture au monde vont faire leur apparition.
Après la peste noire, en 1450, le nombre des naissances augmente rapidement.
Cependant les dures conditions de vie, les guerres, les famines et les maladies persistent. Ces agressions n’empêchent pas le progrès de la science et de la technique qui vont favoriser les grandes concentrations économiques et les échanges. Venise au XVème siècle, la Hollande au XVIIèmeet l’Angleterre au XVIIIème et XIXème, voire la France, bénéficiant de flottes puissantes aptes à la navigation hauturière vont contribuer à l’émergence de centres urbains puissants, au développement de la monnaie, du crédit et des marchés d’envergure où s’échangent les produits mondiaux. On sort progressivement de l’autoconsommation, on passe de la vie matérielle à la vie économique. La dynamique du capitalisme se met en mouvement.
La naissance du capitalisme. Le retour de la philosophie.
A l’idéal de la modération du Moyen Âge succède la recherche de la richesse pour la richesse. Le pouvoir royal s’impose face à la papauté et l’Europe découvre l’or et l’argent de l’Amérique du Sud, les épices d’Asie, … Les inégalités s’accentuent aux dépens des paysans, des ouvriers, des employés à revenu fixe et au profit des propriétaires, des marchands et des banquiers. Ces distorsions vont se poursuivre sur plusieurs siècles mais elles vont aussi engendrer l’industrialisation avec ses misères et ses réussites et sur le long terme une formidable amélioration pour l’humanité.
Progressivement la réalité brute du quotidien, ses grandeurs et ses drames, vont imprégner les œuvres des peintres et des sculpteurs.
Conserver et attirer l’or est la préoccupation première du mercantilisme. L’Etatisme promeut la conquête des métaux précieux, la concurrence, les encouragements à la compression des prix, une politique de bas salaires et les mesures augmentant l’offre des forces de travail. Naissent aussi les pressions pour se libérer des corporatismes, organiser des rapports moins répressifs entre l’Etat et les individus afin d’encourager les initiatives entrepreneuriales. En Hollande on fait le choix d’un mercantilisme libéral qui sera repris et amplifié par l’Angleterre. L’Occident impérial par sa flotte, ses techniques, ses capacités militaires et ses progrès scientifiques se partage le monde. Le commerce international explose. Ces bouleversements multiples et brutaux font surgir des esprits contestataires et font en sorte que l’Europe va s’interroger sur ses valeurs. La philosophie se réactive, sème les germes de l’humanisme et s’intéresse aux autres civilisations qu’elle tend alors à considérer à l’égal de la civilisation chrétienne (on citera notamment le rôle des missions jésuites).

La découverte de Peuls sages et heureux hors de la zone d’influence occidentale donne à penser que la civilisation chrétienne n’est pas la seule à élever l’esprit humain. (Montaigne, Rousseau, Diderot…). La Renaissance redécouvre l’Antiquité et l’Homme en tant qu’individu.
Deux modèles s’opposent : l’Espagne d’Isabelle et de Philippe II, austère et triste, bloquée dans l’ Inquisition et s’abreuvant de son or et l’Italie, créative, en pleine transformation, en ébullition économique et artistique avec d’immenses artistes et écrivains s’inspirant de la Grèce Antique (Michel-Ange, Botticelli, de Vinci, Machiavel, Pétrarque…).




Florence, Venise, Milan, Naples, … deviennent le centre d’activités commerciales intenses, pratiquent un négoce forcené (import-export) avec leurs transports maritimes, leurs réseaux de comptoirs et de correspondants à Londres, Bruges, Constantinople…
La raison et les sciences. L’Eglise ébranlée.
La diffusion des idées et des arts s’amplifie grâce à l’imprimerie et aux voyageurs. Parallèlement les sciences progressent, on découvre le corps humain, l’anatomie et ses proportions. L’architecture n’est pas en reste avec ses palais, ses villas de maître, ses monastères et ses églises. En matière scientifique les dogmes divins et sacrés s’effacent devant la raison et l’expérimentation. Les références indépassables, Aristote, Galien et Ptolémée ne sont plus d’actualité (fin du géocentrisme et découvertes de Copernic (1473-1543). La transcendance est remise en cause comme le principe d’harmonie et de perfection. L’humanité perd ses repères traditionnels et impérieux. L’Eglise par une résistance rétrograde suscite l’inverse des effets recherchés. L’homme se trouve seul face à lui-même et à l’univers. En remettant en cause le système mystique du monde, la recherche est stimulée dans tous les domaines. On assiste à une profonde fermentation scientifique :
- Tycho Brahé (1546-1601) fait des recherchesen astronomie,
- John Neper (1550-1617) invente les logarithmes,
- William Harwey (1578-1667) met en évidence la fonction de la circulation sanguine,
- Johannes Kepler (1571-1630) formule les lois du mouvement planétaire,
- René Descartes publie en 1637 le Discours de la méthode
- Pierre de Fermat (1601-1665) et Gilles Personne de Roberval 1602-1675) font évoluer les mathématiques d’une façon spectaculaire,
- Blaise Pascal (1623-1662) démontre l’existence du vide et approfondit l’algèbre,
- Evangelista Torricelli (1608-1647) met en avant le principe de la conservation de l’énergie,
- Galilée (1564-1642) perfectionne la lunette astronomique, se pose en défenseur de Copernic, défend l’héliocentrisme et jette les bases de la dynamique….
Le 16ème et le 17ème siècle voient donc un foisonnement d’idées et de théorèmes qui sapent la crédibilité scientifique de l’Eglise et entraînent un ensemble de progrès majeurs qui vont s’intensifier durant les siècles suivants malgré quelques à-coups. Dans ce chamboulement gigantesque les pays tenus à l’écart prendront un retard considérable. La conception horlogère de l’univers, la méthode analytique d’exploration font éclater les dernières résistances, même si parallèlement cohabitent avec les sciences des théories farfelues que les plus crédules défendent avec acharnement (croyance au démon, aux sorcières, à la magie …).
Les mutations économiques. Les prémices de l’économie moderne.

Toute cette ébullition touche l’économie. Les 18ème et 19ème siècles sont les siècles des mutations. Avec les libertés économiques et les nouvelles sources d’énergie (charbon et électricité), la révolution industrielle est en marche. La pensée économique s’enrichit considérablement. De nombreuses doctrines naissent, s’affrontent et donnent souvent lieu à des interprétations contestables. Elles marquent les esprits et sont sources de polémiques. La plus connue est le concept de la main invisible d’Adam Smith, considéré d’une façon excessive comme le pape du capitalisme. En réalité c’est l’éruption des activités dans tous les secteurs, accompagnées d’opportunités de profit et soutenues par des découvertes scientifiques majeures (les lois de l’univers, de son ordre et de son mouvement détrônent les connaissances anciennes, comme parexemple les travaux d’Isaac Newton (1642-1727) sur la gravitation universelle, le calcul infinitésimal, la théorie des couleurs, l’invention du télescope et les lois universelles du mouvement).
L’économie politique voit le jour, la philosophie fait entendre à nouveau sa voix. Les débats animés se multiplient. Les protagonistes s’opposent sur la place de l’Homme dans la nature, la maîtrise des ressources, l’organisation de la société pour la distribution des richesses et les ravages de la misère sociale. Le mercantilisme est remis en cause, l’or n’est plus au centre de l’accumulation des richesses, c’est la production qui devient essentielle en matière économique. L’interventionnisme étatique est contesté, le marché et la concurrence sont célébrés. La critique des dominants assimilés à des parasites (la cour, le clergé, la noblesse, les rentiers) s’exacerbe. Les producteurs sont reconnus. Une ébauche d’impôt sur le revenu se dessine.
Les écoles de la pensée économique s’affirment. Les physiocrates XVIIIème siècle mettent en avant la primordialité de l’agriculture dans la société. La valeur provient du travail de la terre. Précurseurs du libéralisme, ils influencent fortement l’école classique et Adam Smith qui finira par les réfuter dans son ouvrage « La Richesse des nations ». Avec l’industrie la pensée physiocrate va devenir caduque.
L’économie face aux interrogations des philosophes.
L’Ancien Régime et son despotisme sont frontalement attaqués. En voulant renverser l’ordre ancien les économistes rejoignent les philosophes du XVIIIème siècle qui se dressent contre l’absolutisme. Ils partagent un seul mot d’ordre : « la liberté ».
Montesquieu, Rousseau, Turgot, Smith… reprenant les idées de John Locke (1632-1704) dans son Essai sur le fondement humain (Empirisme pas d’idées innées et lutte contre l’absolutisme) défendent le principe du contrat social, de la loi naturelle, de l’état de nature et du droit de propriété. Dans ses « Réflexions sur la Formation et la Répartition des Richesses », Turgot en 1676 développe les théories de Quesnay (Terre, culture, échange et troc). Adam Smith a d’abord défendu des conceptions morales et la dimension éthique du travail humain. Pour lui, la richesse des nations est l’ensemble des produits qui agrémentent la vie de la nation tout entière donc de toutes les classes. L’origine de la richesse est le travail des hommes : valeur du travail et de la croissance économique. La division du travail, l’accumulation du capital, la taille du marché et le libre échange sont les causes principales de l’enrichissement de la nation. Pour autant Smith n’est pas l’apôtre d’un capitalisme sauvage, il défend la réglementation de la finance. Son œuvre, d’une façon ou d’une autre va inspirer de façon positive ou négative les philosophes et les économistes des XIXème et XXèmesiècles.

Saint-Simon (Auguste Comte est son secrétaire et élabore le positivisme scientifique et religieux) et le catéchisme industriel se situent dans le contexte de la guerre économique franco-britannique, suite au blocus imposé par Napoléon qui voulait privilégier l’économie nationale basée sur une bureaucratie efficace et un protectionnisme libéral. Saint–Simon, un des fondateurs du socialisme utopique, défend les idées sociales les plus avancées. Son projet philosophique est d’achever la Révolution française. L’organisation industrielle doit avoir pour but le bonheur social. C’est l’activité industrielle et son accroissement qui servent l’intérêt du plus grand nombre. On retrouve le combat contre les rentiers, les oisifs et les parasites.

K. Marx et le matérialisme historique occupent une place prépondérante philosophiquement et historiquement. Homme de sciences, économiste et polémiste redoutable, hégélien au début, il conteste un Etat au service d’intérêts privés. Son interprétation économique de l’histoire fait que les hommes tissent entre eux dans la production sociale le fondement ultime de leur existence. Son œuvre est connue, entre autres pour sa description des modes de production et celle des lois d’airain. Forces productives et rapports sociaux, par leur interaction, déterminent la dynamique du système (Manifeste du parti communiste) qui ne peut déboucher que sur un affrontement violent entre la classe dominante et le prolétariat qui à terme ne peut que gagner. Les rôles du capital, de l’accumulation du profit, de la plus-value et de la religion constituent les thèmes centraux de ses réflexions. La lutte des classes qui dit amener la fin de l’exploitation des opprimés discrédite l’idée d’harmonie universelle. Le fétichisme de la marchandise et la loi de la valeur expliquent pourquoi une production est toujours supérieure aux besoins vitaux des travailleurs. Les dérives du capitalisme vont s’aggraver avec l’arrivée de l’impérialisme et du capitalisme financier.
Le marxisme sera omniprésent durant tout le XXème siècle. Il a fait l’objet d’interprétations divergentes (Kautsky, Rosa Luxemburg, Liebknecht, Lénine, Louis Althusser…). Les prédictions ne se sont pas réalisées. La pensée de Marx a souvent été dévoyée par les régimes totalitaires de gauche mais la puissance et l’ampleur de son analyse font que ses thèses restent très présentes de nos jours et alimentent l’espoir des opprimés. A ce jour l’autodestruction du capitalisme ne s’est pas confirmée.
Désormais l’Art se met au service de la Révolution et se veut un des facteurs d’émancipation du peuple. Il cherche à s’extraire d’une façon ou d’une autre des codes conventionnels.
Le système capitaliste en adaptation et en évolution constantes comprend que l’économie ne saurait être momifiée, se dissocier ni des milieux humains ni des milieux naturels qu’elle transforme. Tout progrès étant source de désordre et de régénération, cela implique la nécessité d’accompagner le processus de destruction d’un processus de réédification. Les phases successives de stabilité et de croissance positives avec des améliorations au bénéfice des populations sont indispensables à la survie du capitalisme. Il faut donc parler du capitalisme séquentiel et non du capitalisme tout court . Nous avons donc affaire à un processus vivant fondé sur la connaissance, le capital, le libéralisme et la promotion de l’esprit d’entreprendre. Cette dynamique n’évite pas les violences. A titre d’exemple on peut évoquer le darwinisme social et économique avec sa mécanique de sélection qui fera des ravages.

Les guerres de 14-18 et 39-45 font prendre conscience du caractère chaotique du monde, de la permanence du mal, de la fragilité des valeurs et de la faillite morale humaine. La technique devient l’arme de la destruction absolue. Face à l’incertitude radicale, au désarroi de notre planète, et aux ravages des totalitarismes hitlérien et soviétique, Keynes développe une politique économique reposant sur la priorité de la lutte contre le chômage, le refus de la flexibilité des salaires, le soutien de la consommation et la mise en œuvre de grands travaux. La dépense publique, l’orientation de l’épargne publique vers l’investissement et les initiatives locales soutenues par l’Etat constituent des solutions efficaces. Il minimise les risques inflationnistes et le poids de la dette publique. A l’opposé, Friedrich Hayek qui a prévu la crise de 1929 défend l’épargne et combat la dépense publique. De plus les querelles à propos de la viabilité d’un système socialiste augmentent la confusion au sujet de la solution à choisir. Choc des pensées, déchirements à l’intérieur de chaque camp sèment le trouble. Les différents courants ne vont cesser de se défier tout au long du XXèmesiècle.
Après l’impressionnisme, les principes de déstructuration et d’abstraction absolue envahissent l’univers artistique. L’important n’est plus de représenter ce qui est mais d’extérioriser l’essence des êtres et des choses, parfois sous trois dimensions, en rejetant les formes réalistes et classiques de la représentation.


A partir des années 1950 la social-démocratie va être le système politique le plus dynamique et le plus redistributif (Etat providence). La science échappe à l’expérience sensible des hommes. Elle intensifie l’exploration de l’infiniment petit (théorie quantique) et remet en cause les postulats de la science traditionnelle. La théorie scientifique lève le voile sur la nature précise du réel. La relativité restreinte et la relativité générale (Einstein) ouvrent des perspectives nouvelles. Une approche de l’espace-temps révolutionnaire (énergie, inertie, gravitation) propage les germes de la science du futur.
Simultanément, les philosophes, majoritairement normaliens, se perdent dans un stalinisme dépassé et un maoïsme contestable (Le Passé d’uneillusion de François Furet). Ils se déchirent entre clans (communisme et structuralisme) puis s’accrochent en Mai 68 au mouvement de libération en lançant le principe de la déconstruction de la personne puis de sa renaissance et en se débarrassant du langage dominant imposé par le pouvoir (origine du wokisme ; Foucault, Derrida, Bourdieu, Deleuze…).
Pour autant le libéralisme anglo-saxon pavoise avec la chute du mur de Berlin et parle à tort de la fin de l’Histoire.
Dans la foulée la psychanalyse, la psychologie des profondeurs ébranle le principe de la rationalité humaine. L’analyse des comportements a des conséquences considérables sur la place de l’homme dans la société. Le désir de la richesse, de la mise en avant de sa propre identité et la part maudite de l’homme (consumérisme) deviennent majoritairement le moteur qui pousse chaque individu à agir. Cette pulsion contraire à l’intérêt collectif peut-elle être maîtrisée ? L’idéal n’existe pas. Le meilleur du monde capitaliste et celui de l’économie dirigée, administrée, mènent à l’impasse.
Les problématiques et les défis de l’IA.
La confrontation se poursuit au XXIème siècle avec l’émergence d’immenses nations comme la Chine et l’Inde ainsi que la révolte des pays du Sud.
L’enjeu aujourd’hui s’appuie sur l’innovation et les nouvelles technologies, étant précisé que le capital change de nature. Au capital financier succède un capital de l’innovation. « La destruction créatrice pour créer de la croissance ne peut se satisfaire de l’accumulation du capital qui devient un frein à tout développement et qui ne règle pas les enjeux écologiques, sanitaires, éducatifs, de mobilité sociale et d’inégalité ».
En dépit des crises financières dans les années 80-90-2000, la mondialisation libérale devient le credo de la majorité des économistes. L’économie étatique administrée s’effondre. Deux milliards d’humains sortent de l’extrême pauvreté. Le libre échange généralisé, la baisse des taxes et l’ouverture des frontières profitent aux pays du tiers-monde qui voient leur démographie exploser. Par contre l’Occident s’est fracturé. Son système politique fragilisé voit réapparaître ses brèches anciennes. Sa population vieillissante, l’épuisement de l’Etat providence et son repli dans le confort font qu’il a du mal à relever les défis du XXIème siècle. L’endettement déraisonnable des États, des entreprises et des particuliers produit un risque considérable sur son modèle économique et social. Seuls les Etats-Unis résistent grâce à leur avancée dans les nouvelles technologies, leur puissance militaire et leur dollar encore omniprésent. De nouveaux dangers surgissent. La percée ou le réveil d’empires anciens, la multiplication des régimes totalitaires, la généralisation du terrorisme, le nombre croissant des pays dotés de l’arme nucléaire, la recrudescence des guerres et la montée des radicalismes religieux expliquent que l’Occident est devenu un colosse aux pieds d’argile.
Le modèle de croissance néo-classique et les approches philosophiques traditionnelles ne sont plus opérationnels, d’autant que la croissance mondiale s’essouffle et reste trop dépendante des US.
L’innovation pourra-t-elle sauver le monde ? La course effrénée aux nouvelles technologies amènera-t-elle un nouvel Eldorado économique et social et nous évitera-t-elle la stagnation séculaire ? Espérons d’abord qu’elle ne nous emmènera pas dans une guerre des étoiles. Les mutations technologiques, les nanotechnologies et l’émergence de l’immatériel sont incontestablement facteurs d’énormes progrès en matière d’industrialisation, de lutte contre le dérèglement climatique, de la santé mais pour l’instant, elles n’ont pas freiné la décomposition sociale et la surexploitation de la nature.
Avec l’Intelligence artificielle deux visions s’opposent :
– celle, optimiste, qui voit l’IA comme une corne d’abondance qui nous permettrait de vivre 150 ans en paix tout en maintenant nos capacité cognitives et physiques.
– celle, négative, qui craint une aggravation des inégalités, une généralisation du chômage, une marginalisation de l’activité humaine, une baisse du savoir généralisée des masses qui seront soumises à la tutelle d’un système informationnel manipulé, autoritaire et générateur de conflits meurtriers à l’échelle planétaire.

Les banques de données aux dimensions gigantesques et la puissance des méga calculateurs qui traitent des milliards de données en quelques secondes feraient que les robots du futur pourraient avoir une mémoire illimitée, des émotions et une conscience avec une capacité de penser, d’anticiper et d’agir supérieure à celles de l’homme qui sera progressivement dépossédé de tout pouvoir. Le monde d’Orwell (1984) sera largement dépassé. Quelle sera la place de l’Homme et pourra-t-il préserver ses libertés fondamentales et la maîtrise de son destin ?
Dans tout progrès scientifique, surtout de cette ampleur, la philosophie a son rôle à jouer. Elle doit inventer une éthique et une esthétique préservant l’identité humaine, sa capacité de créer et son autonomie. Il s’agit non seulement d’empêcher l’avènement d’une nouvelle servitude mais de faire obstacle à tout pouvoir confié à des psychopathes, bourreaux de notre humanité. A ce jour l’ébauche réglementaire de la Communauté européenne méritent clarification. Les recherches en cours doivent être encadrées sans être étouffées.
Le néolibéralisme est en crise. Les élites mondialistes minoritaires se sont coupées des populations qui se sentent de plus en plus dépossédées et ignorantes. Le fossé se creuse entre les dirigeants et les peuples. Cela provoque une crise de la représentation, donc de la démocratie, aggravée par le wokisme prôné par nombre d’intellectuels occidentaux. Il faut repenser différemment nos modèles économiques et philosophiques sans tomber dans le mirage de la décroissance et du rejet du profit. C’est le défi qu’ensemble nous devons relever.
Références :
– Les grandes représentations du monde et de l’économie à travers l’histoire par René Passet. Editions LLL Les Liens qui Libèrent.
– La science de la richesse. Essai sur la construction de la pensée économique par Jacque Mistral. Editions Gallimard.
– Economie du bien commun par Jean Tirole. Editions PUF.
– Repenser la croissance économique par Philippe Aghion. Leçons inaugurales du Collège de France. Editions Fayard.
– Géopolitique de l’Intelligence Artificielle par Pascal Boniface. Editions Eyrolles.
– IA Le mythe du XXIe siècle. Philosophie magazine printemps 2023.
– La dynamique du capitalisme par Fernand Braudel. Editions Champs histoire.
J’ai mis du temps à lire ton analyse parfois compliquée pour moi! mais néanmoins intéressante et instructive. Je ne sais pas si l’IA pourra sauver le monde mais voir la montée des populistes un peu partout ne me rassure pas.
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