Récit tempête Jan Mayen

de Jean-Pierre Lévêque.

Aéroport de Reykjavik, perdu sur une immense plaine de lave aperçue depuis un hublot de l’Airbus d’une compagnie portugaise -qui a fait le voyage depuis Roissy à la place d’un boeing d’une compagnie norvégienne- cloué au sol pour des raisons techniques comme l’ensemble de la flotte du fabricant américain.

Je me retrouve au sein de participants à une expédition dont le but est de suivre les traces incertaines d’ours polaires sur une banquise en voie de disparition autour de l’archipel du Spitzberg, Svalbard en norvégien.

Transport en bus vers le port de la capitale islandaise où nous attend le Fram (en avant), non pas le bateau des navigateurs explorateurs Nansen, Sverdrup, ou pour le plus célèbre d’entre eux, Roald Amundsen, mais un navire d’une compagnie scandinave qui a repris ce nom de baptême prestigieux pour rendre hommage à la fois au voilier d’expéditions arctiques et antarctiques, et à ses capitaines légendaires. Le Fram est donc un bateau d’expédition conçu pour des croisières scientifiques, avec un cahier des charges rigoureux en ce qui concerne le confort et la sécurité des passagers. C’est la deuxième fois que je participe à une croisière organisée par cette compagnie, mais la première dans des conditions qui risquent d’être un peu plus « rock and roll » …Le Fram est un superbe navire, de dimensions   rassurantes sans être un monstre comme on en rencontre de plus en plus sur toutes les mers du monde, y compris dans des contrées inhospitalières comme l’Océan Arctique.  Il me semble me souvenir que nous étions moins d’une centaine de passagers à bord, alors que les monstres auxquels je fais allusion un peu plus haut accueillent des milliers de croisiéristes à leur bord.

Installation dans la cabine, confortable, repas dans le restaurant du bord, puis appareillage sous le soleil de minuit (en fait il était 22 heures trente ce 26 mai 2019) en direction des fjords du nord-ouest de l’Islande.

La mer du Groenland est calme. Pendant deux ou trois jours, nous parcourons ces fjords depuis la mer à bord de petits semi-rigides d’exploration polaire, dans le but d’admirer ces falaises impressionnantes, de découvrir le monde des oiseaux marins, macareux, fous de Bassan, et autres mouettes. Nous débarquons un après-midi sur l’île de Flatey perdue dans une baie immense entre deux péninsules, île habitée par une poignée de pêcheurs, et enfin nous nous sommes dirigés nord -nord- est en direction du Svalbard.

Pendant ces deux ou trois jours de navigation sur nos petites embarcations en caoutchouc, nous avons été un peu secoués, et certains n’avaient pas apprécié le surf   du haut des vagues. Le temps était beau, la mer verte ornée de l’écume comme de la dentelle, le ciel gris-bleu agrémenté de nuages inoffensifs, le vent décoiffait légèrement et la température restait clémente.

Je n’ai pas encore dit que les passagers étaient en majorité scandinaves, germains, slaves, anglo-saxons, asiatiques de diverses contrées. Seulement cinq d’entre nous parlaient la langue de Molière sans comprendre un traître mot des différents dialectes utilisés par tous ces barbares qui ne faisaient pas l’effort d’utiliser le si beau français, sauf une, Belge, qui nous servait de traductrice car étant multilingue.

 Nous venions de passer le Cercle Polaire Arctique quand le vent se mit soudainement à nous rappeler que nous nous promenions sous des latitudes sujettes à des changements d’humeur imprévisibles et brutales. L’océan commençait à se soulever. Quelques moutons nous apprenaient que Beaufort montait en température. Les écrans des smartphones indiquaient que nous étions directement concernés par une poussée venteuse qui allait bientôt flirter avec les cents kilomètre-heure et que la pression atmosphérique chutait de plus en plus vite. Et le bateau réagissait lui aussi, le tangage et le roulis allaient s’accentuant, et certains passagers changeaient de couleur……

Depuis que je suis en âge de lire des cartes, des mappemondes ou des globes terrestres, de lire des récits d’explorateurs, j’ai toujours été plus attiré par les mers froides que par les tropiques. Il existe une île, à deux cent cinquante milles nautiques environ de la côte est du Groenland, au nord de l’Islande, un volcan en activité, découvert par un certain Jan Jacobszoon May van Schellinkhout , navigateur Hollandais dont un de ses membres d’équipage  a transformé le nom en Jan Mayen. Cette petite île est inhabitée, mis à part une dizaine de militaires et de météorologues norvégiens qui en ont la garde. J’ai toujours eu envie de débarquer sur cette île, attiré sans doute par sa solitude glacée qui m’a fait rêver de découvrir ses paysages enneigés au milieu d’un océan hostile. Je me suis offert ce voyage parce que je savais que Jan Mayen était une escale prévue sur la route du Spitzberg, et que je pourrais dire qu’enfin j’ai foulé son sol, loin de tout et de tous.

Vagues de huit mètres, peut-être plus qui submergeaient la passerelle de commandement du Fram et passaient au-dessus, en noyant les vitres du salon depuis lequel nous (ceux qui restaient) admirions la tempête, salon situé au-dessus de la passerelle. Jan Mayen était à deux jours de mer de l’Islande. Deux jours infernaux. J’ai eu la chance de ne pas éprouver le mal de mer, grâce à des pilules fournies par notre camarade belge, pilules qui ne sont pas commercialisées en France, inventées par un pharmacien d’Anvers au profit des marins soumis à de forts remous dans le cadre de leur travail. Elle avait prévu le coup, pas moi, mais j’ai profité de son altruisme…

Le vent se déplaçait à vingt quatre mètres- seconde, ce qui tournait autour de force dix, pas loin de douze sur l’échelle de Beaufort. Le bateau s’agitait dans tous les sens, impossible de se tenir debout dans les coursives, d’ailleurs nous ne pouvions pas circuler à l’extérieur, les portes étaient condamnées pour des raisons de sécurité. Le moment des repas était dantesque. Le restaurant étant situé à la poupe, on avait l’impression d’être avalés par l’eau déchaînée, de tomber dans un gouffre, et ensuite de voler au-dessus des vagues. Admiration envers les serveurs philippins membres de l’équipage qui couraient entre les tables, les plateaux de nourriture au-dessus de leur tête portés à bout de bras, comme dans une danse diabolique. L’horizon était bouché, nous ne voyions que l’eau grise, le ciel gris, et n’entendions que le vent et le bruit des hélices qui dérapaient.

Dans ces conditions, le capitaine ne voulut pas que l’on descende sur Jan Mayen à bord des petits bateaux polaires. La mer était trop forte, et il n’y a pas de port sur l’île, juste une piste d’atterrissage pour les avions militaires. Grande déception. Pas de tampon sur nos passeports prouvant notre visite. Toutes ces informations étant dites avant l’arrivée, pendant la tempête.

C’est alors que la poésie s’en mêla : d’un seul coup, à l’approche de l’île, enveloppés dans la grisaille, le vent, les nuages, d’un seul coup, Jan Mayen nous est apparue, comme un enchantement. Un trou dans les nuages, un ciel d’azur très pur sur lequel se découpait la silhouette du volcan, un cône parfait d’un blanc immaculé, la mer presque redevenue bleue. C’était beau à couper le souffle. Tous les passagers étaient sortis sur le pont principal, profitant de l’accalmie. Dans un silence, qu’on aurait dit empli de ferveur. C’était magique.

              Jan Mayen et le volcan Beerenerg

Le commandant, pour compenser la déception de ne pas avoir pu descendre à terre, prit la décision de longer très lentement l’île d’un bout à l’autre, à l’abri du vent pendant l’heure du repas que nous avons pris dans des conditions un peu plus calmes.

Puis le Fram a repris sa route. Nous avons replongé dans la tourmente. Avec un ingrédient supplémentaire : la neige. Roulis, tangage, vent violent, mer démontée, et visibilité quasi nulle. Les nuages de neige nous arrivaient droit devant mélangés aux paquets de mer qui arrosaient les vitres du salon où les moins malades d’entre nous avaient repris place pour admirer les éléments déchaînés. Bizarrement, j’éprouvais un sentiment de bonheur intense. Je me sentais vivant. Vivre ces moments est quelque chose de vraiment extraordinaire. Je garde de cette expérience un souvenir très fort. Encore trois jours de navigation entre Jan Mayen et le Svalbard. Trois jours occupés à admirer la nature en mouvement, en compagnie de quelques passagers résistant au mal de mer, la plupart étant confinés dans les cabines. Les enceintes du salon diffusaient en continu de la musique des années quatre-vingt, slows et rock’n’roll, space music , créant une atmosphère à la fois étrange et rassurante, comme une sorte de régression nous ramenant à un stade primordial de complétude. Le ventre de nos mères ? Il n’y avait plus de repères entre le jour et la nuit puisque le soleil, bien qu’invisible, ne se couchait plus. Ne restait qu’une ambiance grise, seul le besoin de sommeil indiquait l’heure de rejoindre les cabines pour s’allonger dans une couchette en mouvement, dans le bruit des vagues, jusqu’au matin où de nouveau, il fallait affronter une atmosphère ouatée et néanmoins en grande agitation.

Enfin, le soir du troisième jour, les montagnes et les glaciers du Spitzberg apparurent. La tempête subitement s’arrêta. Les nuages disparurent. Le soleil éclaira l’horizon.

Nous pûmes commencer les activités pour lesquelles nous avions entrepris cette croisière d’expédition. Une autre image remarquable : une montagne blanche en forme de pyramide, sur un ciel azur, un reste de banquise, un ours au loin, le bateau qui évolue lentement sans bruit sur une mer plate et bleue, sans vagues, et dans la main un verre de mojito.

Chacun d’entre nous à la fin du voyage reçut un certificat de la part du capitaine :

« This certificate is awarded to Jean-Pierre L.. Has sailed stormy waters of Iceland sea, North Greenland sea and Norvegian sea on 28 TH of May to 1th of June 2019 with waves of up to 8 meters hight and wind speed of 24 m/s in Beaufort 9/10 strong gale »

Photos Jean-Pierre Lévêque et internet

8 commentaires sur “Récit tempête Jan Mayen

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  1. J’ai lu ce récit magnifique d’abord sur mon portable.
    Impressionnant passionnant admirablement écrit au point que j’ étais en pleine tempête puis pour m’en imprégner davantage encore je l’ai imprimé. Les photos sont superbes. Faites comme moi…vous  » ne toucherez pas la terre « . Tout n’est que Beauté . Découvertes . Hors du temps. Merci infiniment à Jean-Pierre.

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  2. Merci Jean Pierre pour ce merveilleux moment intense me rappelant mon voyage au Spitzberg mais la baie de la Madeleine est bien moins belle que l’île Jan Mayen et son volcan et nous n’avions pas vécu le déchaînement des éléments !!! Excellent article

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  3. Quelle aventure , mais aussi quel bonheur ! Vivre ces moments en étant au coeur des éléments avec comme récompense ces paysages sublimes, c’est formidable ! La Norvège a cette particularité, qui est de nous rendre très modestes et humbles devant la majesté de ses paysages, alors lorsqu’en plus les élément se déchaînent, je suppose que l’on apprécie encore davantage les décors quand tout s’apaise .

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  4. Moi qui aime les voyages, j’ai lu avec bonheur le récit tumultueux de Jean-Pierre, absorbée par la lecture j’étais presque aussi à bord du Fram! Merci pour ce partage.

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  5. Les amoureux de la mer et les adeptes des voyages océaniques se retrouveront dans ce beau texte où s’affrontent les éléments d’une mer démontée, le navigateur fragile à la recherche d’émotions fortes et le surgissement de paysages magnifiques immaculés. A savourer.

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  6. Magnifique récit de voyage! Descriptions détaillées et époustouflantes des éléments déchaînés et de la réaction des voyageurs face à cette nature indomptée et aussi à la beauté grandiose des paysages arctiques. Le lecteur se sent tellement happé par ce texte qu’il a l’impression de vivre réellement cette aventure intense avec les occupants du Fram. Chaleureuses félicitations et un immense merci à Jean-Pierre pour nous avoir fait partager ces moments inoubliables.

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