La Norvège : de Tromse à Kirkenes et retour

Par Nicole Imbert-Degrave.

Le MS Richard With a donc poursuivi sa route, glissant et se faufilant à travers les fjords qui font de la côte norvégienne une véritable dentelle. Nous avons salué au passage les îles Lofoten dans lesquelles nous ferons des haltes au retour et avons poursuivi notre voyage vers Tromsø.

On ne peut pas s’arrêter à Tromsø sans faire référence à la situation de la Norvège durant la Seconde Guerre mondiale. La Norvège, qui avait opté pour la neutralité fut envahie le 9 avril 1940 en raison de sa position stratégique dans le transport du minerai de fer et c’est à Tromsø que s’établit, pour une très courte durée allant du mois de mai au mois de juin 1940, le roi Haakon VII et son gouvernement, le temps pour eux de quitter la Norvège pour le Royaume-Uni afin d’y organiser la résistance. Aujourd’hui, Tromsø est la capitale du Nord, son développement industriel a été très rapide, faisant passer le nombre d’habitants de 1 400 au XIXème siècle à plus de 75 000 actuellement. L’activité économique tourne principalement autour de la pêche et du secteur pétrolier, mais c’est aussi de là que partent toutes les grandes expéditions polaires. Tromsø, du fait de sa situation au nord du cercle arctique, connaît « les nuits blanches », le soleil en effet ne se couchant pas entre le 18 mai et le 26 juillet et pour le touriste, l’île de Tromsø est l’endroit idéal pour admirer des aurores boréales. Mais revenons un peu sur le bateau et après avoir vu les propositions d’excursions, nous choisissons d’aller à la découverte d’un élevage de chiens Huskies. Pour cela, un bus nous attend et nous voilà partis pour une visite de l’intérieur de la Norvège, au cours de laquelle notre curiosité ne sera pas tout à fait satisfaite, car une partie de notre périple se passe dans des tunnels. Cependant, nous finissons par revenir en surface et arrivons au Huskiesland où 250 chiens de traîneaux et leurs 27 chiots nous accueillent chaleureusement.

Dès notre descente du bus, la propriétaire des lieux nous conseille de faire attention à nos doudounes et pantalons, et nous ne tardons pas à comprendre pourquoi. En effet, qu’ils soient blancs ou marron ou encore tachetés, tous sont très affectueux et n’hésitent pas à nous manifester leur affection en nous serrant les bras entre leurs dents ! Savez-vous que la légende dit que le Husky est le résultat de l’amour d’un chien et de la lune et que c’est la raison pour laquelle il a une allure de loup et une queue en forme de croissant de lune ? Mais revenons à nos compagnons du jour et après avoir passé du temps à les caresser et les photographier, nous écoutons avec attention notre hôtesse. Cette dernière nous explique comment l’éducation du Husky est entièrement destinée à le préparer à faire partie d’un attelage. Ce type de chien est gentil, robuste (il peut résister à des températures de -40 °C), mais aussi très indépendant, aussi c’est très tôt qu’il convient de l’éduquer. L’élevage que nous visitons a produit plusieurs chiens qui ont participé à la Finnmarksløpet, course mythique de 1 200 km qui parcourt la pointe nord de la Norvège durant laquelle le musher et ses chiens partageant une grande complicité et affection, solidaires dans l’épreuve, doivent affronter des températures glaciales et une neige épaisse.

C’est une sacrée aventure où, pendant dix à quinze jours, l’homme et l’animal vont affronter ensemble les rigueurs du climat et les risques d’accident. Une relation extraordinaire se crée alors, liant de façon forte et définitive le musher à ses chiens. A l’évidence, c’est le cas de la maîtresse des lieux extrêmement fière et attachée à ses chiens, et qui, nous dit-elle, a terminé seconde lors d’une des précédentes courses. Afin de nous faire partager sa passion elle nous invite à poursuivre la conversation chez elle dans une sorte de yourte où nous pouvons nous réchauffer autour d’un grand feu central en dégustant gâteau et thé. Nous n’étions pas nombreux (une dizaine), et ce fut une très belle rencontre intimiste, chaleureuse et conviviale comme savent très bien le faire les personnes qui vivent dans des régions au climat si rude.

Mais, déjà, il nous faut nous quitter, le bateau n’attend pas. Après des « au revoir » chaleureux sur fond d’aboiements nous reprenons la route et comme à l’aller, nous empruntons de nombreux tunnels. Ainsi, après plusieurs kilomètres sous terre, quelle n’est pas notre stupeur de voir que, comme en surface, les Norvégiens, maintenant adeptes des tunnels, n’ont pas hésité à organiser des giratoires où se rencontrent 4 ou 5 autres tunnels arrivant de tous côtés. Décidément ce pays est plein de surprises !

Retour sur le bateau afin de reprendre des forces avant de partir direction le cap Nord. Notre déambulation au milieu des îles se poursuit et à la tombée de la nuit, nous croisons un autre paquebot faisant le chemin inverse. Chaque bâtiment fait, le temps de la rencontre, une débauche d’éclairage et les passagers sont encouragés à saluer chaleureusement ceux d’en face en agitant vigoureusement des drapeaux norvégiens

Notre bateau s’engage maintenant dans le détroit de Magerøya, passage très fréquenté par les chalutiers, vraquiers et navires de tourisme, venant de Russie ou de la mer de Barents et nous arrivons à Honningsvåg, dernière ville avant le cap Nord. Ici, c’est principalement l’industrie de la pêche qui fait vivre les quelque 2 500 habitants de l’île. Afin de relier l’île au continent, un tunnel (encore un !) de 6,8 km a été creusé sous la mer et a remplacé le ferry. Petite anecdote amusante concernant les environs d’Honningsvåg : au printemps, l’armée norvégienne assure le transport sur des barges de quelque 3 800 rennes afin qu’ils rejoignent les pâturages d’été. Cependant, à l’automne, les rennes devront se débrouiller eux-mêmes pour regagner les étendues neigeuses de Karasjok. Pour cela, ils devront nager sur 1 800 mètres avec leurs petits nés durant l’été ! Le renne est un animal robuste, sa fourrure est constituée de poils longs et creux qui l’isolent du froid et de l’eau, et de duvet lui permettant de résister à des températures pouvant aller jusqu’à – 40 °C.

C’est un animal très craintif, impossible à approcher et sur les 34 km qui doivent nous amener au cap Nord, nous en croisons plusieurs qui profitent des derniers jours avant l’arrivée du froid pour se nourrir de mousse et de lichens en prévision de leur grand voyage.

C’est un paysage quasi-lunaire que nous traversons; en effet, hormis les bois des rennes, rien ne dépasse sur des kilomètres et des kilomètres. Le cap Nord ne se trouve pas sur le continent, mais sur l’île de Magerøya, ce qui signifie  « l’île aride » : aucun arbre ne pousse sous ces latitudes, et ce sont à l’infini des paysages austères de toundra, de falaises abruptes, de lacs de montagne et d’éboulis de pierres. Sous ces latitudes, aucun arbre ne pousse, et aussi en raison de la nuit hivernale. Nous sommes donc sur le territoire des Samis, encore appelés Lapons. Les Samis sont un peuple réparti sur différents pays (Finlande, Russie, Suède et Norvège), on en dénombre environ 80 000 dont la moitié se trouvent en Norvège. Au départ, les Samis étaient des nomades, mais petit à petit, ils se sont sédentarisés et à ce jour, seulement 10% d’entre eux tirent leurs ressources de l’élevage des rennes. Les rennes, en effet, sont la propriété exclusive des Samis. Leur culture et leur langue sont maintenant reconnues au même titre que le norvégien. Les Samis revendiquent leur identité et ne souhaitent pas être appelés Lapons, qui, en suédois signifie « porteur de haillons », ils se sont pour la plupart intégrés à la société norvégienne, mais restent très attachés à leurs coutumes, leur folklore et leurs traditions.

Nous arrivons enfin au cap Nord qui se situe à 307 m au-dessus du niveau de la mer, à l’endroit où se rencontrent les eaux de l’océan Arctique et de la mer de Barents. C’est là que se tient, sur la pointe d’une falaise en granit, le fameux globe, point de ralliement des touristes du monde entier. En réalité, l’extrémité Nord de l’Europe se situe à quelque 1 600 m de là, dans une localité voisine à Knivskjellodden, mais la légende et la beauté du site ont fait qu’aujourd’hui encore, on continue de considérer le cap Nord comme la pointe septentrionale de l’Europe.

Le cap Nord a attiré de nombreux visiteurs plus ou moins illustres, mais il est aussi connu pour avoir été le théâtre d’une bataille navale durant la Seconde Guerre mondiale, lorsque les alliés et la marine norvégienne ont coulé le croiseur Scharnhorst, le 26 décembre 1943. Cette date est historique pour la Norvège et marque la résistance du peuple norvégien contre l’occupant nazi et le gouvernement collaborateur de Vidkun Quisling.

Mais le temps file et il nous faut regagner notre bus afin de rejoindre l’Express-Côtier qui doit maintenant se diriger vers Kirkenes. Notre navigation reprend sur un beau coucher de soleil, et c’est …

…dans une matinée brumeuse que nous nous réveillons et arrivons à Kirkenes.

Kirkenes est la dernière ville norvégienne avant la frontière russe et c’est également le principal port de la mer de Barents. Ici, nous sommes à 60 km de Mourmansk et pendant longtemps, des liens forts ont existé entre la Russie et les habitants de Kirkenes. Un marché russe s’y tenait le dernier jeudi de chaque mois, mais depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le droit de passage a été supprimé. Kirkenes est une ville qui vit principalement de l’activité minière, énergétique et forestière. Comme beaucoup de villes industrielles, elle est assez austère et même assez triste. De Kirkenes, nous partons direction Vadsø, située à l’extrême Nord-Est de la Norvège, sur la mer de Barents. L’histoire de cette ville a été marquée par deux grands événements dont un assez ancien qui remonte au XVIIème siècle, siècle où les procès en sorcellerie faisaient fureur dans toute l’Europe. A cette époque, de nombreuses femmes furent brûlées à la suite de simulacres de procès les accusant de jeter des sorts ou de provoquer des tempêtes ou autre. Nombre d’entre elles appartenaient à la communauté des Samis. Un monument fut réalisé par Louise Bourgeois et Peter Zumthor à la mémoire des 91 sorcières, le Mémorial de Steilneset.

C’est ici aussi que se situe la forteresse de Vardøhus (4 bastions, 10 canons) qui est la seule forteresse au monde à avoir rempli sa mission de défense pendant 250 ans sans tirer un seul coup de canon ! C’est un endroit surprenant, en bord de mer, très verdoyant, à l’intérieur duquel se trouvent quelques maisons aux toitures herbeuses.

La visite terminée, nous regagnons le navire direction maintenant les îles Lofoten. Le MS Richard With se glisse entre les îles et emprunte le détroit de Raftsund qui sépare les îles Lofoten des îles Vesterålen. Le paysage qui défile sous nos yeux est grandiose, et on ne se lasse pas d’admirer ces reliefs qui surgissent de nulle part et que le soleil habille de façon changeante suivant les moments de la journée. On est impressionnés par la beauté des îles où on navigue dans un paysage avec un horizon ouvert, et par-ci par-là des petites maisons nichées dans quelques creux, quand brusquement, on se retrouve face à une masse sombre « le mur des Lofoten » qui semble soudain sorti de l’eau.

Arrivés à Svolvær, l’équipe de l’Hurtigruten propose pour ceux qui le souhaitent d’aller à la rencontre des aigles royaux. Nous débarquons du Richard With et embarquons sur un bateau plus petit afin de pénétrer dans le Trollfjord. Nous naviguons entre deux montagnes de granit sombre. L’endroit est impressionnant, notre bateau s’enfonce jusqu’au bout du fjord en glissant silencieusement sur l’eau. A bord du bateau, personne ne parle plus, tant le spectacle est saisissant. Une fois au bout du fjord, nous faisons demi-tour et partons naviguer au milieu des Lofoten, chaque île offrant un panorama différent.

Nous approchons de l’île repaire des aigles royaux. Un membre d’équipage sort sur le pont avec une caisse de poissons et c’est alors qu’arrivent de tous côtés des multitudes de mouettes qui viennent se servir directement dans la main du marin, puis quelques instants plus tard, apparaissent les aigles. Ces derniers sont plus sauvages que les mouettes et ne s’approchent pas autant du bateau, mais plongent très rapidement pour récupérer les poissons jetés à la mer. Pendant plus d’un quart d’heure, nous assistons à un ballet de rapaces d’une envergure de plus de 2 m 50 et d’une agilité hors pair.

Notre déambulation au milieu des îles se poursuit encore, nous permettant d’apprécier à nouveau un magnifique coucher de soleil. Outre le merveilleux spectacle qu’offrent les Lofoten, il faut savoir que, grâce à l’influence du Gulf Stream, le climat y est moins rude que sur le continent, aussi c’est la raison pour laquelle les Norvégiens aiment à s’y rendre en vacances.

Nous approchons maintenant de la fin de notre voyage et revenus sur le Richard With, nous nous préparons à rejoindre Bergen et à reprendre contact avec la civilisation.

Bergen, surnommée « la capitale des fjords » est la deuxième ville la plus importante de Norvège après Oslo. Ancien centre de la ligue hanséatique (association de villes marchandes d’Europe du Nord créée au XIIème siècle), Bergen a conservé une partie de son quartier moyenâgeux avec ses petites ruelles, ses places et ses maisons en bois colorées. L’histoire de Bergen, qui fut jusqu’en 1299 la capitale de la Norvège, est riche et longue car pour certains historiens, elle commence au IVème siècle et durant des siècles ce fut une succession de rois (dont certains furent assassinés), de guerres, d’épidémies et d’incendies. Mais ce fut aussi une riche ville marchande qui subit pendant plusieurs siècles les volontés de la Hanse de Lübeck, avant de s’en séparer au XVIème siècle. Aujourd’hui, Bergen est le deuxième port de Norvège. La pêche reste une des activités principales de la ville, même si la découverte de gisements de pétrole et l’activité de tourisme de croisière ont pris une part non négligeable dans le développement de la ville. Le marché aux poissons de Bergen reste un passage obligé pour tous les touristes.

C’est la tête pleine de belles images et encore sous le charme de ce pays aux reliefs si extraordinaires que nous quittons la Norvège, reconnaissants aux Norvégiens de savoir si bien protéger leur pays. En effet, partout où nous sommes allés, nous avons pu constater combien les Norvégiens étaient attachés à la propreté de leurs différents sites et au respect de la nature. Un exemple que nombre d’autres pays seraient bien inspirés d’observer !

Photos: Alain Lavelle, Nicole Degrave et internet

8 commentaires sur “La Norvège : de Tromse à Kirkenes et retour

Ajouter un commentaire

  1. J’attendais avec impatience le 2ème épisode !!
    Merci à vous deux pour ce magnifique reportage et ces très belles photos qui m’ont fait découvrir cette partie du monde.
    Gilles

    Aimé par 2 personnes

  2. J’ai été ravie de découvrir cette partie de la Norvège que je ne connaissais pas et ton récit passionnant me donne envie d’y retourner notamment pour aller voir le mythique pôle Nord.

    Aimé par 2 personnes

  3. Enfin la vie se manifeste : des chiens, des rennes, des aigles. Et une invitation sous la yourte. Heureusement l’émotion est au rendez-vous avec les îles Lofoten.
    Tous mes félicitations pour vos somptueuses prises de vue, un régal visuel !

    Aimé par 2 personnes

  4. Malgré un temps maussade j’ai pu observer des paysages magnifiques, non défigurés par l’homme, qui semblaient sortis du temps originel de notre planète. Pour les amateurs de l’océan, des bateaux et des escales, c’est un voyage que je recommande fortement. Quant aux excursions, la compagnie Hurtigruten propose un choix important. Dans ce pays, la Norvège, austère et rigoureux, les romans policiers constituent une excellente introduction. J’en conseille deux : Le léopard de Jo Nesbo et Le code de Katharina de Jorn Lier Horst.

    Aimé par 2 personnes

  5. Wouah! Epoustouflant, formidable, sensationnel! Quel magnifique périple! Le lecteur vous suit à la trace et partage vos émotions à la vue de ces paysages grandioses. Merci beaucoup pour ce reportage détaillé de votre croisière et pour vos très beaux clichés.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑